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Auteur : Christian de Montlibert
Date de saisie : 22/11/2007
Genre : Economie
Editeur : Raisons d'agir éditions, Paris, France
Collection : Cours et travaux
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-912107-37-4
GENCOD : 9782912107374
Sorti le : 22/11/2007
Les agents de l'économie
Patrons, banquiers, journalistes, consultants, élus.
Rivaux et complices
Pendant que les salariés produisent la richesse, d'autres agents produisent la croyance dans l'économie de marché : patrons d'entreprises, banquiers d'affaires, journalistes économiques, consultants et mêmes élus. Ils sont à la fois concurrents et complices. Les exigences de leurs métiers les séparent, mais tous ont intérêt à faire prévaloir le point de vue économique sur toute autre considération.
À partir d'enquêtes menées dans ces milieux très fermés, le sociologue Christian de Montlibert analyse les ressources propres à chacune de ces professions : l'argent, bien sûr, mais aussi les titres universitaires, les relations sociales, la notoriété, etc. C'est cette diversité dans les formes d'accumulation qui renforce la puissance des agents de l'économie. Mais elle ne leur suffirait à imposer leur point de vue s'ils n'étaient capables de se rassembler pour «faire groupe».
Extrait de l'introduction :
Si on connaît relativement bien les situations sociales des agents de l'État qui interviennent dans l'univers économique, les prises de position des dirigeants des firmes et les représentations du monde des économistes qui, tout en s'efforçant de rendre compte des «lois» de l'économie, légitiment souvent des politiques économiques en participant au renforcement de la croyance dans telle ou telle théorie, on connaît moins bien les caractéristiques sociales des banquiers, des consultants ou des journalistes de l'économie. Pourtant, les banquiers sont les plus impliqués dans la financiarisation actuelle de l'économie, de nombreux consultants imposent des représentations du monde aux dirigeants des entreprises et les journalistes économiques façonnent la croyance économique - contribuant ainsi à définir des enjeux propres au monde économique et à diffuser des éléments valorisant les manières de faire les plus à même d'y opérer efficacement -, tandis que les politiciens, enfin, par leur travail législatif, institutionnalisent la régulation du champ économique et participent à son fonctionnement par leurs décisions. Évidemment, de nombreux autres groupes d'agents interviennent également, en particulier les responsables de fonds spéculatifs ou de fonds de pension, les responsables de cabinets d'audit financier ou de très riches «hommes d'affaires» qui détiennent des portefeuilles considérables et pèsent, par leurs avis, sur «l'humeur économique». Si certains, comme les gestionnaires d'actifs des principaux groupes financiers, les avocats d'affaires et les responsables des cabinets d'audit, commencent à être mieux connus, les travaux empiriques restent à mener pour l'essentiel.
De fait, les uns et les autres sont pris dans des systèmes de relations et occupent des positions interdépendantes caractéristiques du «champ économique». Il a fallu que des pratiques sociales particulières (production d'objets, commerce, manipulation d'argent) soient monopolisées par des groupes d'agents, maîtrisant de plus en plus souvent des techniques originales - prêt, comptabilité, capacité à imposer des modalités de travail - et surtout se sachant légitimés dans leur action par des discours savants, pour que les activités économiques deviennent cet ensemble autonome structuré par des rapports de forces dans lequel les banquiers contrôlent la ressource essentielle du capital financier et les dirigeants d'entreprise les investissements et les relations avec les salariés. Mais les uns et les autres ne peuvent exercer leur domination que dans la mesure où ils trouvent des appuis auprès de spécialistes de l'économie prêts à leur fournir les compétences et les connaissances - en un mot, le capital symbolique - dont ils ont besoin pour légitimer, à leurs yeux comme aux yeux de leurs subordonnés, leurs décisions : les consultants et les journalistes économiques s'y emploient.
Tous les champs ne se constituent pas de la même façon, ni au même moment : un grand nombre de conditions sociales doivent être réunies pour qu'une pratique sociale insérée dans un ensemble de pratiques se différencie au point de s'en détacher et de rassembler dans un univers en voie d'autonomisation un certain nombre d'agents spécialisés dans son accomplissement. C'est d'ailleurs de ces différences «spatiales» (l'étendue et le poids des champs sont variables) et temporelles (la synchronisation des champs n'est jamais réalisée) que naissent les rapports de forces entre les microcosmes sociaux. Comme ces différenciations se retrouvent aussi au sein de chaque univers, et sont au principe des luttes (autour de ses limites et de son devenir) et des transformations qui en résultent, certains agents, les politiciens par exemple, sont à un moment donné plus influents que d'autres, parce qu'ils détiennent des ressources qui les avantagent.
Si les dirigeants de banque ont été retenus ici (à partir du dépouillement d'un annuaire), c'est donc parce qu'ils jouent un rôle important dans la financiarisation actuelle de l'économie. En effet, la puissance de la finance tient à ce que les actionnaires principaux ont réussi à imposer aux firmes la corporate governance - système dans lequel les dirigeants des entreprises doivent d'abord agir au profit des investisseurs - et aux États la politique des caisses vides - mode de fonctionnement qui les oblige à recourir, sans cesse, aux marchés financiers. Mais ces responsables d'activités bancaires sont loin de former un groupe homogène. L'analyse de données, même aussi sommaires que celles que peut fournir un annuaire, montre bien qu'en s'affrontant, ces agents entretiennent entre eux des relations de rivalités complémentaires, qui tout à la fois opposent leurs manières de faire et les rendent solidaires d'un système de domination qui s'exerce sur le champ économique (mais aussi sur les autres champs sociaux), dont le deuxième groupe d'agents, les dirigeants d'entreprise nouvellement nommés, est présenté ci-dessous. L'annonce de leur nomination dans la presse économique permet de saisir des transformations et des continuités à l'oeuvre dans les processus d'accès à la direction des firmes privées et des services d'État. Comme toutes les nominations ne peuvent être recensées, les journalistes ne publient que celles dont ils ont connaissance et qui leur semblent mériter cette publicité. Il est évident que des schèmes de pensée propres aux rédacteurs de la presse économique sont ici en jeu. Les deux processus - mode de sélection des dirigeants dont témoigne l'annonce et la construction médiatique de la notoriété - sont inextricablement mêlés et témoignent des caractéristiques sociales des directeurs des firmes. Ainsi, les banquiers et les dirigeants d'entreprise sont à la fois directement concernés par la production des profits et, en même temps, rivaux quant aux manières de les réaliser.
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