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.. Faire surface

Couverture du livre Faire surface

Auteur : Margaret Atwood

Traducteur : Marie-France Girod

Date de saisie : 18/10/2007

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Robert Laffont, Paris, France

Collection : Pavillons poche

Prix : 8.90 € / 58.38 F

ISBN : 978-2-221-10665-5

GENCOD : 9782221106655

Sorti le : 18/10/2007

  • Les présentations des éditeurs : 15/12/2007

«Faire surface», se révéler à soi-même. Mais à quel prix ? Aux confins du Canada, à la frontière des États-Unis, une jeune femme se rend avec son compagnon et un couple d'amis sur l'île où elle vécut enfant afin de retrouver son père qui a disparu. Le séjour se prolonge en un huis clos étrange et dramatique qui voit l'héroïne s'engager dans la recherche du père jusqu'à s'y engloutir. Ce n'est qu'au terme de cette plongée qu'elle pourra s'éveiller à une vie nouvelle, débarrassée des terreurs et névroses de l'enfance, enfin apte à se confronter au monde réel.

Moitié enquête policière, moitié thriller psychologique, ce livre, que l'on peut aussi décrire comme un polar oedipien, est révélateur de l'attrait qu'a pu exercer sur la grande romancière canadienne, auteur de La Servante écarlate et de L'Assassin aveugle, le cinéma d'Alfred Hitchcock. Paru en 1978, Faire surface est un roman fondateur dans l'itinéraire de Margaret Atwood.


  • Les courts extraits de livres : 15/12/2007

Me voici de nouveau, mais j'ai du mal à le croire, sur cette route sinueuse qui laisse derrière elle le lac où se meurent les bouleaux blancs, la maladie monte du sud, et ils louent maintenant des hydravions. Cependant, l'on est encore près des limites de la ville ; nous ne l'avons pas traversée, elle a suffisamment grandi pour avoir sa déviation, c'est ça le succès.
Je ne l'ai jamais considérée comme une ville mais comme l'ultime ou le premier avant-poste, cela dépendait de la direction que nous prenions, entassement de remises, de boîtes et une rue principale avec un cinéma, le itz, le oyal, le R rouge court-circuité, et deux restaurants où l'on servait d'identiques hamburgers grisâtres, plâtrés d'une sauce boueuse et de petits pois en boîte, noyés, blafards comme des yeux de poisson, avec des frites imbibées de graisse. Commande un oeuf poché, disait ma mère, d'après les bords on peut juger s'il est frais.
C'est dans l'un de ces restaurants qu'avant ma nais­sance mon frère s'était glissé sous la table et promenait ses mains le long des jambes de la serveuse ; cela se passait pendant la guerre et elle portait des bas de rayonne orange et brillants, il n'en avait jamais vu auparavant, ma mère n'en avait pas de ce genre. Une autre année, nous avons franchi en courant un trottoir de cette ville, pieds nus dans la neige, car nous ne possédions pas de chaussures, nous les avions usées pendant l'été. Dans la voiture nous avons gardé nos pieds enveloppés dans des couvertures. Nous faisions semblant d'être blessés. Mon frère disait que les Allemands nous avaient fait sauter les pieds à coups de fusil.
Aujourd'hui je me trouve dans une autre voiture, celle de David et Anna ; un monstre encombrant orné d'ailerons et de bandes de chrome qui a survécu aux dix dernières années, David doit aller chercher sous le tableau de bord les commandes des phares. Il dit qu'ils ne peuvent s'en offrir une plus neuve, ce qui est probablement faux. Il conduit bien, je le reconnais, pourtant je garde une main sur la poignée de la portière. Pour me tenir et pour pouvoir sortir rapidement si nécessaire. Je suis déjà montée avec eux dans la même voiture, mais sur cette route ça ne va pas, quelqu'un n'est pas à sa place, ou eux trois, ou moi.
Je suis sur le siège arrière avec les havresacs ; lui, Joe, assis près de moi, mâche du chewing-gum et me tient la main, tout cela fait passer le temps. J'examine la main : la paume est large, les doigts courts se contractent et se relâchent, jouent avec mon anneau d'or et le tournent, c'est un réflexe chez lui. Il a des mains de paysan, moi des pieds de paysanne, dit Anna. De nos jours chacun peut faire ses petits tours de magie, elle lit les lignes de la main dans les soirées, c'est, explique-t-elle, un substitut à la conversation. Quand elle a exa­miné les miennes, elle m'a demandé : «As-tu un jumeau ?» J'ai répondu non. «En es-tu sûre ? a-t-elle repris. Car tu as certaines lignes en double.» Elle les a suivies de l'index : «Tu as eu une enfance heureuse, mais par la suite il y a cette coupure bizarre.» Son front s'est plissé et je lui ai déclaré que je voulais simplement savoir si j'allais vivre vieille, elle pouvait laisser tomber le reste. Puis elle nous a dit que les mains de Joe inspiraient confiance mais manquaient de sensibilité et j'ai ri, erreur de ma part.
De profil, il ressemble au bison reproduit sur la pièce américaine de cinq cents, hirsute, le mufle bombé, avec, dans l'oeil petit et crispé, la lueur de défi mais aussi de folie de l'espèce autrefois dominante et aujourd'hui menacée d'extinction. C'est d'ailleurs ainsi qu'il se considère : détrôné, et injustement. En secret, il aimerait qu'on lui octroie une sorte de réserve, tel un refuge d'oiseaux. Merveilleux Joe.
Il sent que je le regarde et il lâche ma main. Il prend ensuite son chewing-gum, l'enveloppe dans le papier argenté, le colle dans le cendrier et se croise les bras. Cela signifie que je ne suis pas censée l'observer. Je regarde droit devant moi.


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