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Camera obscura

Couverture du livre Camera obscura

Auteur : Karl Manders

Traducteur : Marie-Odile Fortier-Masek

Date de saisie : 12/01/2008

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Serpent à Plumes, Paris, France

Collection : Fiction étrangère

Prix : 18.90 € / 123.98 F

ISBN : 978-2-268-06403-1

GENCOD : 9782268064031

Sorti le : 03/01/2008

  • Les présentations des éditeurs : 17/09/2008

Vers la fin des années 30, Cornélius van Baerle, le fils d'un riche commerçant hollandais, rencontre au cours d'un voyage en Europe centrale une jeune fille simple d'esprit qui devient sa maîtresse et lui donne un enfant. Emmené par son père, le petit garçon est élevé par sa tante Ineke qui l'aime comme son propre fils. Il grandit dans un environnement privilégié, un peu magique, entre l'affection des ses parents adoptifs et l'amitié de Mirjam, la fille du comte voisin qui collectionne les papillons. Mais vers la fin de la guerre, Cornelius est accusé d'avoir collaboré passivement et doit aller témoigner contre les nazis afin de sauver son entreprise. Il est capturé par l'Armée Rouge. Le fils, lui, devient athlète et part pour le marathon de Moscou. Il rencontre alors un compagnon de goulag de son père...

Traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Masek

En faisant contraster mais aussi se rejoindre de manière surprenante le cauchemardesque et la candeur rêveuse, Karl Manders magnifie l'écriture de son roman qui baigne dans une atmosphère étrange et poétique. L'histoire croisée de deux destins exceptionnels.


  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Extrait du prologue :

Dolboy regarda dans le miroir et vit une pièce éclairée par des lampes ornées de glands dans les tons pastel. Il vit des murs rayés vert et rose où voletaient des chérubins : des chérubins en larmes, des chérubins léchant des cuillers en bois enrobées de confiture, des chérubins effeuillant des fleurs d'une main innocente. Il habitait un royaume de charmantes créatures réunies pour lui rappeler son rôle ici-bas : incarner un rêve, vivre la vie d'un jouet. Il regarda dans le miroir et vit un petit enfant immaculé dont les cheveux fins moutonnaient en vagues sculptées, un petit enfant aux joues pleines et parfaites, aux lèvres pulpeuses et au menton creusé d'une fossette. Il regarda dans les miroirs, le miroir de ses yeux, et savoura en toute ignorance le bonheur d'être sans désirs. Et soudain tout s'arrêta.
Un homme en kaki le hissa à une hauteur d'où il n'avait jamais encore contemplé le monde. Il avait l'impression d'être une mouche, une grosse mouche. Les visages levés vers lui l'encourageaient, l'exhortaient à répondre, mais en vain : il ne parvenait pas à aimer cet oncle revenu de la guerre. Pris de vertige, il se mit à sangloter et à gigoter désespérément. Les visages autour de lui devenaient hideux, insistants, les grosses pattes de l'oncle comprimaient ses côtes. Il n'avait qu'une envie, retrouver la douce lumière de sa chambre, sa montagne de poupées en laine et ses chérubins ; mais son souhait ne fut pas exaucé. Alors, il ferma les yeux et remonta le temps.
Avant sa naissance, quand il n'était rien encore, les parents de sa mère avaient traversé et retraversé l'Oder et la Vltava, et même une fois le Danube, sans savoir qu'ils se cherchaient. Jusqu'à ce jour, à Karlovy Vary, où sa grand-mère, qui buvait un verre de thé, releva la tête et sut aussitôt que c'était lui qu'elle cherchait. Lui aussi. Et ce fut la fin de l'aventure. Elle comprit en un clin d'oeil que, dût-elle rester plus longtemps séparée de lui, elle mourrait, tout comme elle mourrait pour lui le jour où un vent glacial balayerait les marais de Pripet. Lui, de son côté, n'eut pas ce genre de prémonition, mais à l'instant où ils se reconnurent, il ressentit un vif émoi. Sourds aux injures et aux protestations des deux familles, ils se marièrent à la hâte et justifièrent tous les soupçons qui ombraient leur première rencontre en donnant le jour, seulement huit mois plus tard, à la mère de Dolboy.
Alors que les grands de ce monde brandissaient le poing et envisageaient, tels les Romains jadis, d'asservir les nations voisines, les grands-parents maternels de Dolboy continuaient à aller et venir d'une rive à l'autre ; bientôt, ils traversèrent avec une carriole attelée d'un cheval louvet croulant sous leurs possessions, puis ils retraversèrent avec une charrette à bras avant l'ultime passage où ils charrièrent hardes et chaudrons sur leur dos. Le jour où l'une des grandes nations décida qu'il devait porter l'uniforme, le grand-père de Dolboy se cacha dans les champs de pommes de terre gorgés d'eau, dans l'imprécis de leurs horizons, mouchetés de loin en loin d'un arbre ou d'une grange. Lorsqu'il en émergea, il était trop tard : son indomptable épouse gisait sur le sol, sans vie. Blottie contre elle, le regard affolé, sa fille mordillait son poing.
Depuis toujours, il n'existe qu'une seule âme soeur pour chacun d'entre nous. Bienheureux l'homme qui ne la rencontre jamais : il pourra ainsi se consoler s'il perd la femme ou la maîtresse rencontrée à sa place. Comment l'aïeul de Dolboy, tombé sur l'être qui lui était prédestiné, eût-il pu se consoler d'une telle perte, dont l'appréhension, ce fantôme, avait empoisonné ses moindres instants de bonheur ? Eperdu, il erra une année vers le nord, la suivante vers l'ouest, il croyait apercevoir la Finlande depuis Talinn, avant de se rendre compte qu'il était près de Pilsen. Au fil des ans, il se laissa pousser les cheveux et la barbe. Il traînait avec lui, telle une relique, le témoin muet du martyre de son épouse bien-aimée, vain fragment de la dernière et horrible émotion de cette femme sacrée.
Puis, du jour au lendemain, la fille guida le père, et de son feu rude et farouche enflamma le regard paternel. Il devint plus fragile, elle devint plus forte.


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