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.. L'empire des émotions

Couverture du livre L'empire des émotions

Auteur : Christophe Prochasson

Date de saisie : 17/01/2008

Genre : Histoire

Editeur : Demopolis, Paris, France

Prix : 24.00 € / 157.43 F

ISBN : 978-2-35457-016-3

GENCOD : 9782354570163

Sorti le : 17/01/2008

  • Les présentations des éditeurs : 18/01/2008

À l'heure où les émotions envahissent la politique et l'histoire, comment garder la tête froide ?
L'entrée des témoins sur la scène de l'histoire, et parmi eux des victimes, a laissé libre cours aux émotions. Les controverses sur les lois mémorielles illustrent la confu­sion actuelle entre histoire et mémoire.
Christophe Prochasson appelle à la vigilance : l'histoire ne doit pas se laisser envahir par l'émotion mais dégager la relation au passé de son enveloppe sentimentale. Un essai critique indispensable pour mettre les émotions à leur juste place dans la fabrique de l'histoire.

CHRISTOPHE PROCHASSON, historien, directeur d'études à l'EHESS, est auteur de nombreux ouvrages. Il est spécialiste de l'histoire politique et culturelle de la France contemporaine.


  • Les courts extraits de livres : 18/01/2008

Extrait de l'introduction :

L'âge des émotions

Quand on a pitié, on pleure et déjà les larmes voilent les yeux. Et puis, on met son bras devant sa tête. Et on ne voit plus la misère. Et on n'est pas tenté de s'indigner.
Léon Werth

Qui l'eût cru ? L'âge de la technique et de la rationalisation économique est aussi celui des émotions. Si le romantisme peut se définir comme un moment où le sentiment s'invite dans le concert de l'expression légitime et fonde la plupart des actions sociales et politiques, alors l'entrée dans le XXIe siècle présente tous les traits d'un âge néoromantique. La célèbre formule de Malraux anticipant sur les racines religieuses du siècle à venir, le nôtre, trouve ici une résonance nouvelle. La logique des intérêts qui semblait organiser nos sociétés se masque de celle des émotions. Tout se défend et se vend au nom d'un capital affectif supposé. Ainsi surgissons-nous, comme en témoigne notamment le déluge médiatique dans lequel nous nous trouvons tous pris, au milieu du grand marché des passions que définit un nouveau capitalisme des affects. Les larmes coulent sans vergogne, y compris sur la joue des hommes d'État. Elles scintillèrent, par exemple, récemment dans les yeux de plusieurs responsables politiques «émus» par les nouvelles fonctions qui leur revenaient : l'installation du gouvernement français au printemps 2007 a constitué une illustration presque risible de cette frénésie d'émotions. Le recours à l'histoire contemporaine pratiqué par le nouveau président de la République emprunta les mêmes voies.
Lors des cérémonies qui marquèrent sa prise de pouvoir, le 16 mai 2007, Nicolas Sarkozy fit donner lecture de l'un des écrits les moins politiques de l'histoire de la Résistance : la lettre adressée par le jeune communiste Guy Môquet à sa famille, rédigée peu avant son exécution. Un document analogue, le «testament de Marc Bloch», presque contemporain, qui allie une densité émotionnelle forte à un contenu politique, n'a pas retenu l'attention du nouvel élu. Peut-être par négligence, il est vrai. Dans la lettre du jeune Guy Môquet, il n'est pas une ligne politique, mais de l'émotion à l'état brut. Dans son grand texte écrit le 18 mars 1941, Bloch déplie, au contraire, toute une conception de la nation qui n'a pas perdu une once d'actualité. Il y défend notamment - avec quelle intelligence - l'alliance raisonnée d'une appartenance familiale juive qu'il ne renie pas avec un sentiment patriotique qu'il revendique fortement. Réponse subtile aux débats stériles où s'affrontent aujourd'hui «universalistes» et «communautaristes».
Plusieurs clés nous sont aujourd'hui proposées pour analyser les ressorts de ce nouvel âge compassionnel où, si l'on aime les héros, on les préfère encore davantage à l'état de victimes. Un psychologue social comme Bernard Rimé met en évidence la partition jouée par l'univers des médias sous toutes ses formes :

La part d'émotion qui est véhiculée par ces différents sous-univers de la diffusion est assurément pour beaucoup dans l'attrait qu'ils exercent. Mais cet attrait pour le récit chargé d'émotion n'est jamais que le sous-produit de la fascination que suscite le spectacle de l'accident routier, les automobilistes ralentissent quitte à provoquer des embarras de circulation, voire de nouveaux accidents. Rares sont ceux qui résistent à l'envie de scruter les tôles froissées, le désarroi des victimes, l'empressement des secours.

Des anthropologues et des historiens, comme Didier Fassin et Patrice Bourdelais, s'interrogent, de leur côté, sur les modalités de la construction de «l'intolérable» et sur les répertoires affectifs que cette notion mobilise, éclairant par là-même la sensibilité actuelle pour la victime, promue au rang d'acteur majeur du jeu social :

Ce que l'évolution des sensibilités change par conséquent, c'est à la fois ce qui est intolérable et la capacité de le ressentir comme tel. Dès lors, il va devenir inacceptable de ne pas s'émouvoir des atteintes à l'intégrité des corps, de se montrer indifférent aux pauvres qui souffrent de la faim ou aux enfants qui meurent en bas âge. À l'inverse, la représentation et l'émotion suscitées par l'intolérable apparaissent comme des moteurs essentiels de la mobilisation des acteurs autour de questions qui appellent des sentiments de pitié, mais aussi d'injustice.


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