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Auteur : Jacques Chessex
Date de saisie : 06/02/2008
Genre : Biographies, mémoires, correspondances...
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 17.50 € / 114.79 F
ISBN : 978-2-246-73351-5
GENCOD : 9782246733515
Sorti le : 06/02/2008
Il dit d'elle qu'elle avait les yeux plus bleus et gris que le ciel de ses montagnes suisses. Il dit d'elle tant de choses vraies et fragiles. La véracité ne tenant qu'à l'évocation. Dans toute sa puissance puisque seule son évocation reste d'elle. Dans son souvenir d'elle et de lui, de lui contre elle. Il dit tant de lui aussi. Il se maudit et la chérit. Il se maudit dans son amour à elle. Dans ses manques à lui. L'écriture comme seule rédemption, comme ultime déclaration d'un amour total.
Lorsqu'une plume aussi pleine et déliée que celle de Jacques Chessex se donne le temps et la verve d'accompagner son amour à sa mère, il reste comme une admiration indicible pour l'auteur et son oeuvre, malgré lui sans doute.
«Longtemps j'ai eu le temps. C'était quand ma mère vivait. J'étais désagréable avec elle, ingrat, méchant, je me disais : j'aime ma mère. Elle le sait ou elle finira bien par le savoir. J'ai le temps. En attendant, le temps passait. Je rencontrais ma mère, je la blessais parce que tout en elle me blessait. Son esprit était droit, sa pensée juste, son élégance de bon goût, sa taille bien prise, son regard d'un bleu un peu gris était pur et me voyait. Et moi je n'étais pas digne de ce regard.»
Un fils parle de sa mère. Sa mère, «le contraire de la vanité et du tapage», lectrice de La Fontaine au regard bleu clair, et lui, l'écrivain, Jacques Chessex, l'excessif, le mauvais fils, le fils rebelle.
Tombeau et résurrection, «fontaine de regret», violence et douceur, évocation pudique mais charnelle, ce récit autobiographique est l'un des plus beaux, des plus émouvants de l'auteur.
Né en 1934 à Payerne, dans le canton de Vaud, Jacques Chessex est l'un de nos plus grands écrivains de langue française. Prix Goncourt en 1973 pour L'Ogre, il est l'auteur, entre autres, de Monsieur (2001), L'économie du ciel (2003) et Le vampire de Ropraz (2007).
C'est un acte de contrition, un récit incantatoire, un chemin de croix en 37 stations. Celui qui se juge comme un mauvais fils paie sa dette à sa mère passionnément aimée, mais, selon lui, mal aimée...
Toute sa vie, cette femme avait détesté l'idée d'être incinérée. Elle l'a pourtant décidé dans sa grande vieillesse, peut-être par dédain de ce qu'elle était devenue, malade et aveugle. Elle n'avait pas de tombe, jusqu'à ce que son fils écrive ce livre, pour lui donner une sépulture et pour la ressusciter.
A sa mère, morte il y a sept ans, Jacques Chessex consacre ce livre plein de chagrin et de regret - une demande de pardon, d'une douceur déchirante...
Il fut un fils prodigue, lointain, indifférent, provocateur, impie. Il s'en veut, il s'accable, se flagelle, se juge décevant et indigne, et, sans feinte pudeur, n'en finit pas de le confesser. A l'oreille de qui ? Peut-être de Dieu. Peut-être des hommes. Pas à celle de sa mère disparue - car «ce qui est dit entre une mère morte et un fils vivant a lieu dans un autre langage que le langage où je t'écris». Hors de nous, rien qu'entre elle et lui.
Son indifférence, ses méchantes pensées, sa colère devant une mère qui ne lui accorde pas le talent qu'il croit mériter, le sérieux que sa profession d'écrivain est censé, lui garantir, son arrogance, son esprit querelleur, sa vie parfois dissolue, son penchant - aujourd'hui lointain souvenir - pour la bouteille... comme un pécheur qui va à confesse, Chessex vide son sac pour soulager sa conscience et la mémoire de la femme qu'il révère le plus au monde...
Jacques Chessex est un écrivain rare, un personnage comme le XIXe siècle en recelait, une espèce en voie de disparition, telle que la savane littéraire n'en produit plus beaucoup. Plongez-vous dans sa fontaine de regrets, c'est une source de jouvence.
Maintenant que Lucienne Chessex, née Vallotton à Vallorbe, en 1910, n'est plus, et qu'elle n'a même pas une sépulture où reposer en paix - après «l'Economie du ciel», celle de la terre -, son fils, âgé de 73 ans, lui offre ce tombeau de papier. Il l'a écrit avec ses regrets et surtout ses remords, c'est un livre plein de larmes, un acte de contrition, un lamento lyrique, poignant. Il se reproche de l'avoir longtemps blessée, ignorée, malmenée, abandonnée. D'avoir toujours cédé à ses noirs penchants, préféré ses plaisirs à ses devoirs, «trahi» sa mère avec des filles et des femmes de tous âges, de toutes conditions. D'avoir, sans en prendre toujours conscience, imité son père, qui excellait dans le mépris et la tromperie. D'en avoir rajouté dans la provocation parce que, justement, l'esprit de sa mère était droit, «sa pensée juste, son élégance de bon goût, sa taille bien prise et son regard pur». Et de ne pas mériter l'amour qu'elle n'a cessé de lui porter et dont témoigne un film vidéo tourné vingt jours avant sa mort. Jamais Jacques Chessex, ce pieux mécréant, n'a davantage eu la foi que dans ce récit grégorien où le poème gagne sur la prose et la prière finit par l'emporter sur le repentir : «Toi, mon Dieu, si tu as pitié de ta créature, aime ma mère là où elle est. Dieu aime-la. Protège-la. Donne-lui ce que je ne lui ai pas donné.» Mais Dieu ouvre-t-il seulement les livres qu'on lui adresse en recommandé, aussi beaux, humbles et sincères soient-ils ?
Longtemps j'ai eu le temps
Longtemps j'ai eu le temps. C'était quand ma mère vivait. J'étais désagréable avec elle, ingrat, méchant, je me disais : j'aime ma mère. Elle le sait, ou elle finira bien par le savoir. J'ai le temps. Elle et moi, l'un quant à l'autre, nous avons le temps. Le temps de quoi ? Moi, de lui prouver que je l'aime et que je mérite son amour. Elle, de reconnaître mon amour d'elle et de me le dire. Et qu'elle a reconnu mes preuves. Qu'elle m'a vu comme j'existe, bon, courageux, d'humeur claire, aimant ma mère de toute ma reconnaissance de ce qu'elle m'a donné, pour l'heure maladroit avec elle parce que la pudeur s'en mêle, la crainte de n'être pas à la hauteur, la terreur de l'aimer trop et d'avoir à me trouver sans elle, la peur de m'engager dans une nouvelle vie avec elle dès que je lui aurai parlé. Et aussi parce que j'ai le temps.
J'ai le temps. Nous avons le temps. Je me le répétais sans répit, c'était dit par moi et c'était implicite en moi, à toute minute je le formulais, à toute minute je le sentais, le savais en moi sans le formuler. J'ai le temps de montrer à ma mère que je l'aime. J'ai le temps de ne plus la décevoir par ma conduite et mes propos. J'ai le temps de cesser de l'injurier. Un jour je me découvrirai, elle me découvrira, ce jour viendra, je le sais, et la paix s'installera entre nous et nous tirerons joie et bonheur de nos deux êtres enfin légers et ouverts l'un à l'autre.
En attendant le temps passait. Je rencontrais ma mère, je la blessais parce que tout en elle me blessait. Son esprit était droit, sa pensée juste, son élégance de bon goût, sa taille bien prise, son regard d'un bleu un peu gris était pur et me voyait. Et moi je n'étais pas digne de ce regard, de cette beauté, de cette humeur enjouée.
Tant allait mon humeur à moi que ma gêne devenait tangible, et la querelle éclatait.
Rien ne presse, me disais-je à chaque nouvelle dispute, je n'ai pas à m'inquiéter, le temps travaille pour elle et moi. Le temps passait, je le savais, mais je croyais ma mère immortelle. Non, rien ne presse. Ma mère a cinquante ans, soixante, soixante-dix ans, on va la fêter à quatre-vingts ans, on fête les quatre-vingt-cinq. Ma mère est immortelle, elle est solide, volontaire, avisée de sa santé, je sais trop qu'un jour elle mourra, en attendant j'ai le temps.
L'allégement ! Laissez-moi rire. En ai-je assez parlé, de mon application à jeter du lest, à me défaire de l'inutile, à me désencombrer de ce qui ne m'est pas essentiel. Mais l'essentiel, l'élémentaire, le nécessaire, n'est-ce pas justement l'amour de ma mère, celui qu'elle me donne et celui que j'ai d'elle, et que je n'ai jamais su, ni voulu, ni pensé débarrasser des cendres et des scories qui le recouvrent pour mon malheur.
De ma mère, à tout instant, j'ai des images qui me percent le coeur. Ma mère à la montagne, l'été, paysage d'herbe drue, de fleurs solaires où tremblent des vulcains aux ailes de feu, toujours son regard azuré, son rire, sa démarche rapide sur la crête. Nous sommes seuls avec elle, ma soeur et moi, mon père est sous les armes, Dieu sait où sur la frontière, j'ai sept ans, huit ans, j'ai ma mère presque à moi et je fonds en elle.
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