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Auteur : Branimir Scepanovic
Préface : Pierre-Emmanuel Dauzat
Traducteur : Jean Descat
Date de saisie : 26/03/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Serpent à Plumes, Paris, France
Collection : Motifs, n° 300
Prix : 5.50 € / 36.08 F
ISBN : 978-2-268-06415-4
GENCOD : 9782268064154
Sorti le : 31/01/2008
Un homme a décidé soudainement d'aller mourir en pays natal, le Montenegro. Deux amis chasseurs campent durant une nuit d'août comme "enivrés par l'âcre odeur de la forêt". L'homme, désireux de fuir la tentation de vivre, descend lors d'un arrêt du train dans une gare inconnue pour continuer à pied, dans la nuit. Il s'enfuit le plus loin possible des hommes et de tout ce qui aurait pu le pousser à chercher aide ou consolation. Au petit matin ses pas le conduisent devant le campement des deux chasseurs. Il a envie de s'approcher d'eux, de leur demander à manger, ce qui anéantirait sa ferme décision d'aller au-devant de la mort. Il rassemble tout son courage pour rebrousser chemin, dévale la pente, foulant l'herbe haute à grands pas maladroits. Les deux chasseurs sont d'abord surpris qu'il ne soit pas venu passer au moins quelques instants avec eux dans un pareil désert. Puis ils se lancent à sa poursuite. Pour lui expliquer qu'il était stupide de se sauver, qu'ils pouvaient l'aider.
Ainsi commence ce récit fulgurant publié pour la première fois en français en 1975, réédité en 1993 que nous propose Motifs comme 300e ouvrage de son riche et séduisant catalogue.
L'auteur fait alterner le point de vue des deux chasseurs et celui du fugitif.
La poursuite dure 70 pages. Au désir de venir en aide au fugitif vont se succéder des sentiments fort différents : la colère qui peu à peu va se transformer en haine de plus en plus farouche avivée par la chaleur, l'incapacité de rattraper le fugitif.
Un berger pensera reconnaître un voleur dans cette homme qui fuit, un garde forestier se joindra au petit groupe qui peu à peu deviendra une véritable meute déchaînée dans une chasse à l'homme dont elle ne connaît ni l'identité ni l'histoire.
L'homme lui dans cette course folle, physiquement épuisante, au milieu d'une nature luxuriante, va atteindre un état de conscience de soi et du monde de plus en plus lumineux : "Il pensa alors que tout n'était peut-être pas perdu : s'il vivait pleinement chacun des instants à venir comme s'il était le seul et dernier, peut-être finirait-il par avoir l'impression qu'il avait eu sa part de vie.( ?) Sa vie tout entière se réfléchit soudain avec une effrayante netteté, elle se mit à danser devant ses yeux et il comprit soudain que l'existence de l'homme n'a de sens que grâce à l'amour et à la beauté, c'est à dire ce qui faisait totalement défaut dans cette image laide et terne de sa vie. ( ?) Il sentit s'élever dans sa poitrine et se répandre dans tout son corps comme une vague de feu, un désir violent, inexplicable, de voir la mer !"
Les poursuivants, quant à eux, sont soudain plus proches les uns des autres, presque identiques, se ressemblent par leur aspect extérieur : trempés de sueur, le visage crispé, courbés en avant, "nous courrions au même rythme et respirions du même souffle comme une meute de chiens harassés qui ne puisent leur force que dans la fureur et la haine. ( ?) En fait cette haine que nous avions pour lui était comme un désir terrifiant et merveilleux. "
Un texte hallucinant et puissant sur la fuite, le désir de mort, le salut, le mécanisme de la haine, l'instinct grégaire.
Un choc de lecture !
«Contemporain du malheur serbe, comme on a accoutumé de parler du malheur russe, ćepanović est un adepte du «local sans les murs», qui a nom l'universel. Les tropismes de fuite et les désirs de mort qui sont au coeur de la tragédie grecque se retrouvent pareillement au coeur des romans et nouvelles de Branimir ćepanović. Si La Bouche pleine de terre, avec ses airs de parabole judéo-chrétienne et sa "source grecque", est une oeuvre de la maturité et supporte la comparaison avec quelques chefs-d'oeuvre de Kazantzakis, ses thèmes et sa facture se retrouvent dans l'oeuvre entier de Branimir ćepanović. À chaque fois, dans ses nouvelles et ses scénarios, l'écrivain serbo-croate cède aux mêmes tropismes et décline les thèmes éternels de la fuite, de la mort volontaire, mais aussi du salut.»
P.-E. D.
Traduit du serbo-croate par Jean Descat
Préface de Pierre-Emmanuel Dauzat
Extrait de la préface de Pierre-Emmanuel Dauzat :
Le beau désespoir de Branimir ćepanović
Ainsi tu te nourriras de la mort
qui se nourrit des hommes
et, morte la mort,
plus rien ne meurt.
Shakespeare
LONGTEMPS JE me suis demandé si «le dormeur du val» a vraiment «deux trous rouges au côté droit», même s'il est vrai que «les parfums ne font pas frissonner sa narine» après qu'il a connu le «trou de verdure où chante une rivière, accrochant follement aux herbes des haillons / d'argent». De même, le Père Ubu ne m'a jamais tout à fait convaincu avec son mémorable «En Pologne, c'est-à-dire nulle part». Sans doute aurait-il mérité de pousser son voyage jusqu'à un autre cercle de l'enfer dantesque centre-européen : la Serbie et le Monténégro, dignes provinces de la Cacanie. Un chapitre manque à son enfer.
C'est à ces lacunes de l'imaginaire géographique et littéraire de l'Europe que la littérature serbo-croate s'est employée à porter remède. Au-delà de Jarry et de Rimbaud, nombreux sont en vérité les écrivains serbo-croates qui, depuis Ivo Andric et Miroslav Karleja jusqu'à Zivko Cingo et Vidoslav Stevanovic en passant par Milos Tsernianski et Alexandre Tima, auraient pu nous initier au dépaysement nécessaire à la découverte de la littérature centre-européenne contemporaine. Chez eux, en effet, on aurait pu apprendre que les jeux de la haine et de la nécessité sont plus inépuisables encore que les marivaudages qui nous sont plus coutumiers dès lors qu'il est question des «usages de l'homme». Issu de cette tradition, le scénariste et écrivain Branimir ćepanović, dont La Bouche pleine de terre est le troisième livre, est né en 1937 à Podgoritsa, quand l'Europe, vouée à ce que l'historien Peter Gay a appelé la «culture de la haine», était sur le point de se suicider une nouvelle fois. De la grande lignée de ces prédécesseurs issus de la Cacanie et adeptes de l'épopée, ćepanović garde le sens épique, même s'il est moins tenté qu'eux par le grand roman en prose et plus enclin à renouer avec la vigueur rustre et primitive des chants homériques. Car c'est à cette aune qu'il faut mesurer l'entreprise littéraire, déjà presque légendaire, de ćepanović.
L'intrigue est simple : quelques mots de latin ont suffi à faire d'un homme un cancéreux condamné à mort, qui entrevoit déjà les effets de la déliquescence physique sur son intégrité, un Ulysse soudain épris d'Ithaque. Il veut rejoindre son Monténégro natal, le soleil «de la montagne fière», en l'occurrence «la haute cime blanche de la Prékornitsa» où il a rendez-vous, comme il se doit, avec la mort. Il s'en va y chercher l'arbre qui l'attend, tel Judas son tremble : un Fagus, a-t-il décidé en bon latiniste, comme pour faire oublier à son lecteur qu'un Fagus est un hêtre et que la hêtraie de Buchenwald autour du chêne de Goethe et de ses pendus reste un des hauts lieux du crime et de la haine en Europe.
Le hêtre élu pour se pendre lui assurera, sinon le salut, du moins la paix de l'esprit et le repos du corps. La pensée du suicide en quête d'auteur a jeté son dévolu sur lui comme le «dieu sauvage» de Yeats : elle le possède et guide ses pas, lui apprenant à refuser la haine et son double, la compassion, également dangereuse. Mais si seul qu'on soit au monde, si solitaire que soit une âme et esseulé que soit un corps, et si féru qu'on soit devenu en précis de décomposition, il faut compter avec les autres, avec le démon de leur curiosité si prompte à se transformer en haine. Car sitôt que le protagoniste a apprivoisé l'idée de son suicide, il oublie le malheur de sa maladie pour compter les jours de bonheur, les minutes, et même les secondes, qu'il lui reste à vivre. Et ce savoir le rend ipso facto insupportable.
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