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Auteur : Gilles D. Perez
Date de saisie : 18/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Ed. du Rouergue, Rodez, France
Collection : La brune
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-84156-901-4
GENCOD : 9782841569014
Sorti le : 11/01/2008
Il pleut sans discontinuer sur la résidence dont les habitants ont été chassés. Ne restent, séparés par une mince cloison, qu'un vieil homme dont la femme vient de mourir et qui écoute sans cesse un ancien enregistrement de Schumann, et le narrateur qui attend l'impossible retour de sa compagne. Les liens que tissent entre eux deux la mémoire et l'abandon sont plus forts que les paroles. Souvent même plus forts que le silence. C'est un roman magnifique qui parle d'exil, de résistance et de passion, beau et grave comme la musique de Schumann, jamais désespérée mais d'une mélancolie étincelante.
«Nous tirions de grandes satisfactions d'être les derniers habitants de la résidence. Tous les autres avaient fini par partir. Le vieil homme s'appuyait contre mon épaule et nous cheminions lentement dans les étages, nous souvenant des travers de ceux qui vivaient là, de leur méfiance envers le vieil homme et sa femme parce que c'étaient des étrangers qui roulaient les "r" et qui écoutaient de la musique jusque tard le soir, et de leur animosité envers Véra et moi parce que nous étions l'unique jeune couple de la résidence.
Nous marchions dans ces lieux sombres et déserts, hantés par de lointains accords de piano, et nous étions les seuls rescapés d'un naufrage, explorant l'île où nous avions échoué, rassurés de n'y trouver personne. Et si l'on nous avait dit que nous étions les deux seuls êtres humains encore présents sur la Terre, nous l'aurions cru volontiers et nous aurions fêté la bonne nouvelle d'une rasade de vodka.»
Le goût des abricots secs est un récit d'amour et d'exil, bercé par la musique de Schumann. C'est le premier roman de Gilles D. Perez, né à Casablanca en 1965, qui vit actuellement entre Paris et Buenos Aires.
Cela fait plusieurs jours que le réveil s'est arrêté. Et je ne sais plus depuis combien de temps il continue de pleuvoir. Il pleut en permanence, et la cour de la résidence est une étendue d'eau boueuse. Les quelques touffes d'herbe qui trouent le ciment lézardé flottent à la surface. Le niveau de l'eau monte chaque jour un peu plus. L'entrée des immeubles sera bientôt inondée. Le tout-à-l'égout ne fonctionne pas. L'électricité dans les escaliers non plus. Autrefois, la résidence était belle. Autrefois, il y avait des habitants. La plupart étaient des couples de retraités, mais il y avait aussi quelques veuves. Puis tout le monde a fini par partir et il ne reste plus que le vieil homme et moi.
Nous habitons sur le même palier, au quatrième étage du bâtiment B. Une mince cloison sépare nos deux appartements qui donnent sur la cour. Debout devant la fenêtre, je fume des cigarettes en regardant au-dehors. La pluie tombe jour et nuit, une pluie noire et si épaisse qu'elle ne laisse plus voir le ciel. Le lilas décharné, au milieu du jardinet, a l'air d'une épave. Le trottoir qui borde la cour a disparu sous les eaux. Il y a longtemps que nous ne sommes pas sortis. Nous savons bien que la vie continue, à quelques pas de la résidence. Une grande ville ne meurt pas comme ça. La rumeur de la circulation nous parvient quelquefois, entre deux accords de piano.
Ces temps-ci, le vieil homme est maussade. Son sourire est moins présent. Et bien qu'il n'y ait plus personne dans la résidence pour lui reprocher d'écouter de la musique après vingt-deux heures, le son du piano se fait rarement entendre jusqu'aux aurores. La pluie a mis fin à nos balades dans le parc et le vieil homme s'agace de devoir rester enfermé. Sa mauvaise humeur n'a rien à voir avec je ne sais quelle résignation. J'ai parfois le sentiment qu'il me faudrait décider quelque chose. J'écrase ma cigarette et je m'allonge sur le grand lit. Cet appartement vieillit doucement. Il vieillit comme un refus de la déliquescence qui nous emporte. Il y a bien sûr quelques traces de nicotine et quelques fissures sur les murs du salon. Mais la vie dans la résidence est si lente qu'elle nous protège de l'usure. Le vieil homme ne vieillit plus, il se contente de durer. Dans la glace au-dessus de la cheminée, mon visage n'a pas pris une ride. Ici, le temps est à peine un effet de surface. Les choses aussi se sont arrêtées. À l'instar de l'ascenseur du bâtiment B bloqué entre le troisième et le quatrième étage. Personne ne semble savoir que nous habitons là, le vieil homme et moi, à l'exception des services de la municipalité. Le seul courrier que nous recevons, ce sont des avis d'expulsion.
Tout à l'heure, j'ai laissé le vieil homme assoupi dans son fauteuil, j'ai rangé la vodka au freezer, j'ai remonté la couverture sur ses épaules, et j'ai regagné mon appartement. Je vis essentiellement dans le salon. Lorsqu'on se retrouve seul, beaucoup de choses deviennent encombrantes. J'en ai pris mon parti et j'ai vendu la plupart de nos meubles à un brocanteur. J'ai pourtant conservé la coiffeuse qui était autrefois dans notre chambre et où Véra rangeait ses parfums. Les yeux noisette de Véra me souriaient dans le miroir tandis que je l'attendais, allongé sur notre lit. Longtemps, j'ai continué à la voir se démaquiller. Lorsque j'ai cessé de la voir, j'ai décroché le miroir et je l'ai descendu à la cave. La coiffeuse est garnie d'un plateau en marbre blanc surmonté d'une étagère en vieille loupe de noyer. À part une photo qui repose en équilibre contre le rebord de l'étagère, il n'y a rien d'autre. C'est la seule photo de Véra qu'il me reste. J'ai aussi gardé l'aspirateur à cause de la moquette. J'aime bien marcher pieds nus sur la moquette propre. Mais lorsque je vais voir le vieil homme, je mets des chaussures. C'est une politesse élémentaire à l'égard de quelqu'un qui a pris le parti de vivre en smoking. Je vais le voir chaque jour, en début d'après-midi, et nous restons de longues heures assis face à face. Le vieil homme parle et, en général, je garde le silence. Il m'arrive de parler aussi, mais toujours de choses anodines, jamais de Véra. Du reste, le vieil homme ne me pose pas de questions. Ou alors, nous nous taisons tous les deux et nous écoutons de la musique, de Schumann souvent, et de Schumann plutôt Les Scènes d'enfant. Le vieil homme n'a pas perdu son sourire. Il s'est un peu affaissé, il est parfois hésitant ou au bord du renoncement, mais malgré tout il demeure. Ce sourire, c'est la substance de toute une vie, me disait Véra.
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