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Auteur : Jean Tournay
Date de saisie : 13/02/2008
Genre : Poésie
Editeur : Table ronde, Paris, France
Collection : L'usage des jours
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-7103-3026-4
GENCOD : 9782710330264
Sorti le : 14/02/2008
Ce récit poétique promène le lecteur le long du cours sinueux et inattendu d'un affluent de la Meuse, qu'il rejoint à hauteur de la ville de Huy, entre Namur et Liège. Nous évoluons donc au rythme des eaux lentes et incertaines dans un paysage de plateau aux modestes ondulations, celui des chemins creux de la Hesbaye, région méconnue, ce qui la rend d'autant plus secrète et mystérieuse. On dirait que la rivière se cache, se dérobe comme la couleuvre dont elle adopte la couleur tour à tour fuyante, plombée, tachetée d'éclats fugaces et d'ombres vertes. Et c'est, énigmatiquement, lorsqu'elle se refuse, que le promeneur la perçoit avec le plus d'acuité, qu'en quelque sorte elle se confond avec les traits mêmes et la pensée de l'auteur. On croit suivre un cours d'eau, on découvre un écrivain, son image et son reflet dans le courant musical et le mouvement d'un ciel sourdement coloré. Les harmoniques du style, d'une surprenante élégance, épousent les secrets de l'eau.
Jean Tournay est musicologue et facteur de clavecins, surtout de clavicordes, à Noville-sur-Méhaigne. Il est le «spécialiste» mondialement respecté de cet instrument, le clavicorde, ancêtre de l'épinette, du clavecin, et donc du piano. À ce titre, il a publié nombre d'études fondamentales sur le sujet lors de colloques (Magnano, Cluny, etc.) et dans les revues idoines, parmi lesquelles la réputée Revue d'organologie hollandaise. Jean Tournay fait autorité aux yeux de tous les amateurs de musique ancienne.
Qu'est-ce que ce balbutiement ? On ne sait trop ce que ça veut dire. Méhaigne est un vieux nom ; celui d'une rivière. Mais avant d'être ce nom, c'est un mot d'usage immémorial, tombé comme un aérolithe dans le vocabulaire. Mot de deux voyelles accolées à la diable, cumulant l'hiatus et la fausse diphtongue ; deux syllabes inégales, accentuées : la première, aiguë, fermée (comme dans méandre), la seconde, grave, ouverte, mouillée ; deux notes que l'on croirait liées, tenues, avalées par la consonne nasale - et qui sommeillent.
Les deux syllabes, en effet, épellent un son qui s'articule dans un intervalle écartelé par un suffixe à désinence locale (hagne, hogne, haigne). Elles racontent un tremblement de lettre au coeur du son : la lettre h, muette, dans notre langue, est fortement aspirée aux abords de l'Allemagne. Heurté d'un sourd préfixe et timbré par une influence germanique, le mot se faufile dans la voix comme une appoggiature. Quelle harmonie engendre la résonance craintive, peut-être chagrine de ce nom ? Vocable d'une aigre saveur qui précède le lieu qu'il nomme - sans tinter - et, du bout des lèvres, annonce.
Par la seule évocation, ce mot est l'invention du sujet. Il est la première apparition de la rivière ; son premier état. Premier signe verbal, écrit. Avant que d'être un peu d'eau, ce ruisseau égrène ses deux notes. Voilà déjà un signe de vie antérieur au paysage donné que ces sonorités qui font remuer les lèvres, qui s'avalent (non sans un léger hoquet) et se gardent dans la gorge. Des bribes emmêlent leurs consonances indistinctes. Celles-ci se déposent, imprègnent. Elles agissent dans l'avant, dans l'amont de la chose, et, dans leur insignifiance propre, première, par cela même qu'on n'y prête garde, elles élaborent le songe.
On ne sait pas lequel et, croit-on le savoir, qu'on se trompe souvent, mais les choses, à défaut d'un sens profond, ont toujours un «air» qui naît des songes. Il ne s'agit pas seulement de l'aspect verbal, sonore, mais sous l'apparence, sous le bruit, de quelque chose qui se tient dans sa nuit ; qui veille, résiste, se refuse et parfois se livre dans l'énigme d'un accent particulier. Mais comment ? La pure évocation contient ainsi une vision des choses invisibles qui ne s'animent que dans l'accord tacite passé entre elles et nous. Nous portons des choses qui nous portent.
Méhaigne provient de Mahanna. Avant même d'être organisées, les sociétés ont, en effet, nommé les sources et les rivières qui satisfaisaient aux premiers besoins de l'homme. D'où le rôle considérable des voies de communication dans la toponymie primitive. Un document du XIe siècle mentionne : Novilla supra Mahanna. D'après Rolland (1899), l'origine du mot est dialectale, non savante et d'une celticité douteuse. Cela pourrait expliquer le mésusage de l'accent aigu - d'une nécessité élémentaire, musicale - et son regrettable abandon dans la prononciation vernaculaire.
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