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Auteur : Marc de Gouvenain
Date de saisie : 17/06/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Au vent des îles, Pirae, Tahiti
Collection : Littératures du Pacifique
Prix : 19.00 € / 124.63 F
ISBN : 978-2-915654-30-1
GENCOD : 9782915654301
Sorti le : 09/01/2008
1) Qui êtes-vous ? !
Un homme, modelé à vie par les années 1960.
2) Quel est le thème central de ce livre ?
La culpabilité atténuée en parcourant le monde.
3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
«Où sont tous mes mouchoirs ? Où sont tous mes amis ? C'est demain que je pars, le voyage dure trois nuits.»
4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Le mélange d'un chant tibétain, d'un chant yéménite et d'un air de reggae.
5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Les larmes du bonheur de vivre.
Une femme se retrouve sur les îles Salomon, aux antipodes de tout ce qu'elle a pu connaître en cinquante années de vie. La solitude est propice aux bilans, à l'interrogation sur les choix qu'elle a effectués au fil du temps. Du temps, Francine en a passé beaucoup à reconstituer la vie d'un homme aimé, qui un jour l'abandonna.
L'entourage mélanésien et la différence renforcent ses perceptions, stimulent les possibles. Pour une fois, elle se sent à nouveau très proche de l'homme dont les pas, obstinément, se sont inscrits dans les coins les plus reculés du monde. Sur ces îles qui la perturbent, elle comprend qu'elle franchit une porte. De l'Asie à l'Europe, de l'Europe à l'Océanie, pourquoi partir si ce n'est pour aller au bout de la quête ? La quête de soi. La mort aussi.
Grand voyageur et passionné de livres, Marc de Gouvenain est traducteur, écrivain et responsable de plusieurs domaines littéraires aux éditions Actes Sud : la collection Terres d'aventures (Théodore Monod, Haroun Tazieff...), la collection Lettres Scandinaves (Per Olov Enquist...)et la collection Antipodes (qui l'a régulièrement amené dans le Pacifique). Marc de Gouvenain est aussi directeur de la collection Actes noirs, éditeur et co-traducteur de la trilogie Millenium.
Mon cheval fume dans la pénombre jetée des plus hautes branches. L'air est humide, la terre couverte de feuilles détrempées et pourrissantes. Les troncs des châtaigniers et des chênes, tiges lisses ou craquelées, forment barrière de toute part, se referment derrière moi comme si je n'étais pas venue par un chemin et, devant, obstruent vite un passage cru possible. Un sentier existe pourtant, une horizontale aberrante dans ce hérissement issu de la terre et barrant le ciel, qui voudrait unir terre et ciel mais exclut l'un et l'autre.
Les sabots de mon cheval s'enfoncent dans les feuilles gorgées d'eau et qui ne craquent plus. Je n'ai pas froid, je suis bien, me sens en harmonie. J'ai jeté mon casque en métal dans un creux de broussailles. À moins que je ne m'en sois pas coiffée ce matin en partant ? Depuis plusieurs heures maintenant je parcours campagnes et bosquets, longe l'orée des bois et m'y enfonce parfois, afin d'éprouver régulièrement l'utile sentiment de crainte qui me rend plus attentive lorsque je dois quitter l'abri des arbres.
Un air plus frais, plus mobile, se pose sur mon visage et mes mains, un air parfumé par les pins dressés à la lisière du bois. Le cheval s'arrête, il a compris quand j'ai relâché les rênes. Il étire l'encolure et, là où les aiguilles ne forment pas de nappes sèches et lustrées, il fouine des naseaux dans quelques touffes de bruyère poussant entre les rochers. Devant moi, une longue pente dépourvue d'arbres se termine par une bande broussailleuse sous laquelle coule certainement un ruisseau. Au-delà, la nappe de terre ocre clair, soigneusement sillonnée par l'homme sur ce flanc, remonte, puis forme une succession de bosses, certaines boisées. Plus loin encore, là où la terre forme une ligne noire au pied du ciel immense parcouru de lourds nuages bas, montent des fumées. Une sur ma gauche, deux vers la droite, la première s'effilochant dans ce qui doit être le tourbillon de vent alentour de l'averse dont je vois les stries sombres. Je relève mon col racorni, me hausse sur mes étriers et resserre les pans de mon manteau de cuir sur mes cuisses. Ce vêtement n'est pas celui que je porte d'ordinaire, pourtant je l'ai enfilé ce matin à l'aube, ainsi que le bonnet de cuir aux oreillettes en fourrure, pour ressembler à ceux que je suis chargée d'espionner. Mais où sont-ils ? Les fumées, dont l'une se renforce en volutes noires et les deux autres s'estompent, attestent de leur passage mais ne renseignent en rien sur leur présence. Ils vont si vite sur leurs chevaux, et se comportent comme l'averse, déjà fondue dans les rouleaux blancs qui coiffent la colline sur ma droite. D'ici, je n'entends aucun bruit sinon celui des branches qu'agite parfois le vent et le clapotis des gouttes qui s'en détachent, bien différent du crépitement que faisait la pluie tout à l'heure. Pourtant, dès que je cesse de détailler ces ondulations, ce ciel, ces arbres, ces bruits, je sais où sont les hommes que je cherche, car je sens où ils s'installent. Je le sens dans ma tête, mes épaules, mes seins et au frémissement dans mon ventre. Je m'approche d'eux, je passe progressivement dans leur camp, je deviens comme eux. Sauvage, animale.
Un souffle de vent, malgré de multiples détours et ressauts, arrive toujours là où il le doit. Je retrouverai ceux vers qui tout me porte. Les autres, ces gens qui m'ont envoyée et que déjà j'oublie, ont commis une erreur : ils m'ont choisie parce que depuis toujours je connais les chevaux, les forêts et les langues étranges. C'est vrai, de la sève de hêtre coule dans mes veines, je sais distinguer crissement de patte d'écureuil et écorce qui bat au vent, les chevaux m'écoutent, je parle turc et mongol. Mais quelle erreur ! Il ne fallait pas me demander d'enfiler ce manteau de cuir, de monter sur ce cheval capturé, me donner ces armes d'homme. L'odeur de vieille peau unie à celle de mon corps m'enivre. Mon ventre et mes cuisses ne font plus qu'un avec le cheval. Mes yeux se plissent, se brident. Sur le dessus de mes bras la peau n'a même plus un duvet. Je ne tends pas les rênes, ne pique pas des talons, ne dis rien, mais je pense départ, et mon petit cheval brun trotte maintenant en longeant le bois. J'ai laissé par terre mon épée et mes fibules romaines, jeté les étriers et, courbée sur l'encolure, les pieds arqués dans les sangles de cuir qui se tendent contre l'intérieur de mes cuisses, c'est maintenant du bout d'un javelot au manche de bois grossier que j'écarte les quelques branches basses qui gênent mon passage. D'ici une heure ou deux je verrai le camp des Huns. J'ai beaucoup à leur dire sur les portes et les défenses de la ville. Je ne reviendrai pas raconter le nombre des chariots, l'importance de la horde.
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