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Auteur : Theodor Wiesengrund Adorno
Postface : Jacques-Olivier Bégot
Date de saisie : 15/02/2008
Genre : Philosophie
Editeur : Rue d'Ulm, Paris, France
Collection : Versions françaises
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-7288-0399-6
GENCOD : 9782728803996
Sorti le : 15/02/2008
L'actualité de la philosophie et autres essais
«Une anticipation qui tient du rêve» : c'est en ces termes qu'Adorno caractérisait rétrospectivement ses premiers écrits philosophiques. Contemporains du livre sur Kierkegaard (1933), «L'actualité de la philosophie», «L'idée d'histoire de la nature» et les «Thèses sur le langage du philosophe» font ressortir l'unité et la continuité de cette pensée dont ils marquent le coup d'envoi. Témoignage essentiel sur la situation de la philosophie en Allemagne à la veille du nazisme, ces trois textes montrent Adorno aux prises avec Husserl, Heidegger, l.ukács, à la recherche d'une nouvelle pensée de l'histoire et de la société qui permette à la philosophie de répondre à la crise de l'idéalisme et à la menace de liquidation que les progrès des sciences font peser sur elle. Profondément marqué par la lecture de Benjamin, le contre-programme que formule Adorno constitue également une sorte de «discours de la méthode» qui fixe le cadre théorique où se déploieront tous ses travaux à venir, jusqu'à la Dialectique négative et la Théorie esthétique.
Theodor W. Adorno
(1903-1969) fut, avec W. Benjamin, Horkheimer et Marcuse, l'un des représentants les plus marquants de l'«école de Francfort». L'originalité de sa conception de la «théorie critique» de la société tient à la place essentielle qu'y occupe l'art, et en particulier la musique. Lecteur critique de toute la tradition philosophique, Adorno fut également le témoin des horreurs qui ont ensanglanté le XXe siècle. Sa «dialectique négative» lui permit de déployer une critique radicale de l'époque, sans pour autant opposer au désastre présent la nostalgie d'un âge d'or irrémédiablement perdu ou le fantasme illusoire de lendemains qui chantent.
Jacques-Olivier Bégot enseigne au département de philosophie de l'École normale supérieure (Paris). Ancien élève de l'ENS et agrégé de philosophie, il est l'auteur d'une thèse sur les interprétations philosophiques de la tragédie dans la pensée allemande de Schiller à W. Benjamin. Ses recherches portent sur l'histoire de la philosophie allemande et sur des questions d'esthétique, notamment sur le problème des rapports entre esthétique et politique.
Traduction et annotation de Pierre Arnoux, Julia Christ, Georges Felten, Anne Le Goff, Florian Nicodème et Matthias Nicodème
Sous la direction de Jacques-Olivier Bégot
L'actualité de la philosophie
Quiconque choisit aujourd'hui de faire du travail philosophique sa 325 profession doit d'emblée renoncer à l'illusion sur laquelle s'ouvraient autrefois les projets philosophiques - l'illusion selon laquelle il serait possible de saisir par la force de la pensée la totalité du réel. Aucune raison justificatrice ne pourrait se retrouver elle-même dans une réalité dont l'ordre et la configuration mettent à bas toute prétention de la raison; c'est seulement de manière polémique que la réalité s'offre à la connaissance comme réalité totale, alors qu'elle n'accorde que sous forme de traces et de ruines l'espoir d'en venir un jour à être la réalité vraie et juste. La philosophie qui fait aujourd'hui passer la réalité pour vraie et juste, ne sert à rien d'autre qu'à la voiler et à éterniser son état présent. Avant même toute réponse, une telle fonction est déjà contenue dans la question - dans cette question que l'on nomme aujourd'hui la question radicale, et qui pourtant est la moins radicale de toutes : la question de l'être pur et simple, telle qu'elle est formulée expressément par les nouveaux projets ontologiques, et telle qu'elle était aussi, malgré tout ce qui les oppose, au fondement des systèmes idéalistes que l'on croit dépassés. Car cette question présuppose, afin qu'une réponse soit possible, que l'être pur et simple soit adéquat et accessible à la pensée, que l'on puisse s'enquérir de l'idée de l'étant. Mais l'adéquation de la pensée à l'être comme totalité s'est désagrégée, et de ce fait, il est devenu impossible de s'enquérir de l'idée de l'étant, idée qui ne pourrait plus trouver place qu'au-dessus d'une réalité ronde et close, étoile baignant dans une claire transparence, et dont l'éclat, pour toujours peut-être, a pâli pour l'oeil humain, depuis que les images de notre vie ne sont plus garanties que par l'histoire. L'idée de l'être est devenue impuissante en philosophie; elle n'est rien de plus qu'un principe formel vide, dont la dignité archaïque sert à habiller des contenus quelconques. La plénitude du réel, comme totalité, ne se laisse pas soumettre à l'idée de l'être, qui lui assignerait son sens, pas plus que l'idée de l'étant ne se laisse construire à partir des éléments du réel. Elle est perdue pour la philosophie, et ainsi la prétention de celle-ci à la totalité du réel est touchée à son origine.
En témoigne l'histoire de la philosophie elle-même. La crise de l'idéalisme équivaut à une crise de la prétention philosophique à la totalité. La ratio autonome - c'était la thèse de tous les systèmes idéalistes - était censée pouvoir développer à partir de son propre fonds le concept de réalité et toute réalité même. Cette thèse s'est dissoute. Le néokantisme de l'école de Marburg, qui s'efforçait avec la plus grande rigueur d'extraire de catégories logiques la teneur de la réalité, a certes conservé sa clôture systématique, mais il se prive en contrepartie de tout droit sur la réalité, et se voit renvoyé vers une région formelle où toute détermination de contenu, devenue le point final virtuel d'un processus infini, s'évapore. La position opposée à l'école de Marburg dans le milieu de l'idéalisme, la philosophie de la vie de Simmel, d'orientation psychologiste et irrationaliste, a certes conservé le contact avec la réalité dont elle traite, mais elle a en contrepartie perdu tout droit de donner un sens à l'empirique qui afflue, et s'est résignée au concept naturel de vivant, aveugle et opaque, qu'elle a cherché en vain à élever à la transcendance confuse, illusoire, de ce qui est plus-que-la-vie. L'école de l'Allemagne du Sud-Ouest de Rickert, enfin, qui opère la médiation entre les extrêmes, pense disposer, avec les valeurs, de critères philosophiques plus concrets et plus maniables que n'en possèdent avec leurs idées les Marbourgeois, et a élaboré une méthode qui met l'empirique en relation avec ces valeurs - relation, quoi qu'il en soit, douteuse. Mais le lieu et l'origine des valeurs demeurent indéterminés ; elles se situent quelque part entre nécessité logique et multiplicité psychologique ; n'engageant à rien dans le réel, dépourvues de transparence dans le spirituel ; une pseudo-ontologie, qui ne peut pas plus prendre en charge la question de l'origine de la validité que celle du domaine de validité. A l'écart des grandes tentatives de solution de la philosophie idéaliste, travaillent les philosophies scientifiques, qui renoncent d'emblée à la question idéaliste fondamentale de la constitution du réel; elles ne lui reconnaissent encore de validité que dans le cadre d'une propédeutique des sciences constituées, des sciences de la nature surtout, et pensent pour cette raison posséder un fondement assuré dans les données, que ce soient celles de l'ensemble de la conscience ou celles de la recherche scientifique. En perdant le lien avec les problèmes historiques de la philosophie, elles ont oublié que les observations qu'elles établissent sont, en chacun de leurs présupposés, liées de manière indissoluble aux problèmes historiques et à l'histoire des problèmes, et ne peuvent être résolues indépendamment de ceux-ci.
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