Editeurs, auteurs, valorisez vos livres.
Libraires, partagez vos découvertes.
Inscrivez-vous à la Lettre des Libraires.
Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.
Auteur : Sahar Khalifa
Traducteur : Ola Mehanna | Khaled Osman
Date de saisie : 07/02/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Cadre vert
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-02-090675-3
GENCOD : 9782020906753
Sorti le : 07/02/2008
Le camp palestinien de 'Ayn el-Morjân et la colonie israélienne de Kiryat Sheiba sont séparés par une clôture métallique. De part et d'autre, deux enfants s'apprivoisent. Mais la clôture devient un mur entre deux communautés qui se haïssent ou, au mieux, s'ignorent. Ou pactisent. Tout est vu à travers le regard d'Ahmad, le jeune Palestinien, en proie aux problèmes de son âge, à sa timidité, à un amour naissant, aux conflits de générations, à la rivalité qui l'oppose tendrement à son grand frère Majid. Son univers bascule quand il s'introduit derrière la clôture : emprisonné, il passe de l'enfance à l'adolescence. Des illusions à une réalité d'autant plus dure et amère que, entre-temps, la seconde Intifada a éclaté, et que Majid, accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis, doit entrer dans la clandestinité, début d'un calvaire qui l'entraînera notamment jusque dans le quartier général assiégé de Yasser Arafat.
Sans manichéisme, la romancière palestinienne Sahar Khalifa brosse une fresque bouleversante de la réalité de son pays, de son désespoir grandissant, de ses paradoxes et de ses antagonismes. Et pose une question essentielle : quel avenir y a-t-il pour la jeunesse, qu'elle soit palestinienne ou israélienne ?
Traduit de l'arabe (Palestine) par Ola Mehanna et Khaled Osman.
C'était un artiste-né, chaque scène l'interpellait, il l'imaginait en tableau : une femme étendant son linge, un enfant jouant, un chat sommeillant, un cerf-volant ou un papillon voletant autour d'une fleur dans les prés baignés de printemps.
Un jour, son professeur de dessin l'avait pris à part : «C'est très bien, vraiment très bien même, mais est-ce réellement ça que tu vois ? Pourquoi ne dessines-tu pas ce qui t'entoure ? La réalité, quoi.»
Un muscle de sa mâchoire avait tressailli, il avait laissé échapper un regard en coin, ses paupières retombant comme s'il allait s'endormir, mais ce regard fuyant avait trahi sa vraie nature : un garçon fin, un garçon sensible, un garçon doux.
C'était exactement ce que le professeur était en train d'expliquer à son père, le vendeur de livres. Mais le père clignait des yeux et se frottait la tête en marmonnant :
- Bon, et alors ?
Le professeur a tenté de le rassurer :
- Votre fils est un excellent élève, c'est le meilleur de ma classe.
Perplexe, le père continuait de cligner des yeux et de se frotter la tête :
- Pourtant, le gamin est toujours dans la lune !
- Mais parce qu'il est doué ! a répliqué le professeur, enthousiaste. Mais parce qu'il est rêveur ! Puisque je vous dis que c'est le meilleur de ma classe.
Les paroles du professeur ont incité le père, en rentrant chez lui ce soir-là, à acheter une nouvelle montre à son fils. Il l'avait repérée chez son voisin qui tenait un commerce d'horlogerie et d'optique près de la mosquée.
-Une mmm... mon... montre ? a balbutié le garçon, étonné.
La tournant et la retournant entre ses doigts, il l'a examinée de ce regard fuyant qui lui donnait l'air d'un attardé.
- Une montre suisse de premier ordre, a expliqué le père.
- Mm... mais, jj- j'ai déjà une montre.
- C'est vrai, mais c'est une vieille montre, tandis que celle-ci est digitale, elle donne l'heure exacte sans avancer ni retarder.
Le fils demeurait silencieux, retournant la montre dans tous les sens et marmonnant des mots incompréhensibles. Le père a fini par s'irriter :
- Mais alors, tu veux quoi ?
Les paupières tombantes, presque endormi à l'exception d'un muscle de son visage qui tressaillait, l'enfant a dit à voix basse :
- Des lunettes de soleil.
Son père l'a regardé avec stupeur, il ne comprenait pas pourquoi son fils refusait une excellente montre suisse pour réclamer des lunettes de soleil à dix shekels, fabriquées en Chine. Le gamin avait remarqué celles-ci deux jours auparavant à la devanture d'un magasin et, figé sur place, les avait contemplées d'un air fasciné. Serait-ce parce qu'il est un peu... mais non, voyons, ce n'est pas ça, le professeur lui-même l'a reconnu, c'est le meilleur élève de sa classe ; c'est donc qu'il n'est ni un imbécile ni un attardé. Il travaille bien à l'école, il peut obtenir un diplôme et décrocher une bourse pour partir étudier à l'étranger. Mais est-ce bien de lui qu'il s'agit ? Ce gosse n'est même pas fichu de se débrouiller seul à la maison, comment pourrait-il réussir à l'étranger ? Toujours rêveur, toujours dans la lune, toujours à moitié endormi, et bègue pardessus le marché. Mais il est talentueux, le meilleur de la classe, et après tout ce n'est pas si mal. Va pour la montre et les lunettes.
C'est ainsi qu'il lui a acheté des lunettes de soleil en plus de la montre digitale. Hélas, cela n'a rien changé à son comportement. Il a continué de bégayer et de lancer par-dessous ses lunettes le même regard fuyant, tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s'il dormait ou n'y voyait pas clair. Installé derrière le comptoir de la librairie, il s'absorbait dans la lecture des revues et des journaux tout en vendant des livres et des cahiers, sans faire de raffut.
Son père était le propriétaire de la librairie Galilée. Il avait débuté après la Nakba comme vendeur de journaux ambulant, parcourant la bourgade à vélo. Après la Naksa et l'occupation du reste de la Palestine, ses affaires avaient pris une autre dimension car le camp de 'Ayn el-Morjân s'était gonflé d'une nouvelle vague de réfugiés, plus massive que la première, qui n'avaient plus d'endroit où aller.
Copyright : lechoixdeslibraires.com 2006-2012 - Informations légales - Programmation : Olf Software - Accessibilité, CSS et XHTML : Gravelet Multimédia