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Auteur : Joseph Boyden
Traducteur : Hugues Leroy
Date de saisie : 29/05/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Albin Michel, Paris, France
Collection : Terres d'Amérique
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-226-18239-5
GENCOD : 9782226182395
Sorti le : 05/03/2008
Joseph Boyden narre la rencontre de deux univers qui cohabitent plus qu'ils ne se rencontrent ; un monde où les Blancs ont amené à boire et où les Indiens trinquent. Mais là-haut vers le nord, il y a aussi des enfants qui rêvent de devenir lutteurs professionnels. Il y a aussi des femmes qui rêvent d'indépendance, qui montent sur scène pour un concert de rock ou se battent pour éviter la construction d'un barrage. Ce recueil de nouvelles est un mélange fort d'émotion, de colère, de tendresse et de violence.
Là-haut vers le nord de l'Ontario, des femmes et des hommes, indiens pour la plupart, vivent, aiment, rêvent et meurent. Joseph Boyden évoque avec sensibilité leurs histoires singulières au parfum de légende : une jeune fille tombe amoureuse d'un loup ; un gamin passionné de catch vole au secours de son héros ; un jeune homme prétend envers et contre tous être un ours...
Ces nouvelles étonnantes, mélange fascinant d'émotion, de colère et de grâce, de violence et de poésie, dessinent, à la manière d'un roman choral, les pleins et les déliés d'une communauté humaine.
Joseph Boyden, l'auteur du Chemin des âmes, qui a reçu un extraordinaire accueil tant en France que dans le monde, fait preuve d'un incroyable talent.
«Les débuts impressionnants d'une nouvelle voix de la littérature canadienne contemporaine. Comme Louise Erdrich, Joseph Boyden sait prendre à bras-le-corps l'humanité de personnages hors du commun, avec une sensibilité exceptionnelle.»
The Globe and Mail
Joseph Boyden écrit sobrement, sans effet de colère appuyée, ni de lyrisme intempestif. Toutes les nouvelles sont à la première personne, partent de l'intimité des personnages, sont dépourvues du jugement moral d'un narrateur extérieur. Il en découle une sensation de limpidité, de transparence, d'honnêteté profonde. La littérature, ici, n'est pas faite pour juger, mais uniquement pour témoigner d'une réalité même si, aux intrus, aux Blancs, cette réalité reste inaccessible...
Toutes les nouvelles ont cette simplicité, cette candeur, qui, d'emblée, imposent un ton profondément humain. Certaines d'entre elles se recoupent, font allusion aux mêmes événements, aux mêmes personnages, et donnent au recueil l'ampleur polyphonique d'un roman à plusieurs voix.
On ne sait si cette anecdote est véridique, mais avec ce narrateur, Boyden s'est inventé mieux qu'une mission, une passion, et avec cet autre, une envie de réécrire l'histoire nord-américaine : «On parlait d'un crime de haine, un crime contre une minorité. Langue Peinte détestait qu'on le traite de minorité.» Joseph Boyden, 37 ans, est apparu sur la scène littéraire française au printemps 2006 avec un premier roman, Le Chemin des âmes (éd. Albin Michel, 2006), un livre coup de tonnerre, une déflagration narrative intense, sensible, démoniaque. Quelque chose que l'on nomme chef-d'oeuvre. Donc...
Révélé en 2006 par "Le Chemin des âmes", Joseph Boyden publie un recueil de nouvelles bercées par le souvenir de ses ancêtres et les légendes animales...
Raconteur d'histoires, Boyden sait les mots pour dire le merveilleux. Pour faire résonner le tambour traditionnel lors des funérailles, pour exposer au lecteur les aventures de Dink, le simplet de la réserve, quand, de retour de Toronto, il annonce avoir appris des ancêtres quelques-uns de leurs tours et avoir percé le secret des bearwalker, ces hommes capables de se changer à volonté en animaux. Pour, enfin, imaginer, et nous avec lui, qu'un vieil homme puisse tenir la mort à distance...Pourtant, pleinement ancré dans son temps et ses préoccupations, Joseph Boyden parvient d'une pirouette à tenir à distance clichés et exotisme...
À l'évidence, l'écrivain a des convictions mais il ne les martèle pas. Là-haut vers le nord n'est pas un tract militant, plutôt une palette de sentiments ; un creuset où se mêlent la colère, l'ironie, la tendresse et la violence ; un recueil de nouvelles singulières et formidablement troussées, entre merveilleux et réalité, témoignage et légende.
Mon loup a pendu deux semaines à un mur du magasin ; et c'est le nouveau professeur, un type de Toronto, qui a fini par l'acheter. Mon loup gris avec ses longues pattes, son oreille gauche en lambeaux. Un trappeur l'a pris au piège, mon loup ; le trappeur l'a vendu à Charlie du trading-post ; et Charlie l'a écorché avant de clouer la peau au mur, près de la vieille enseigne MasterCard. Il valait plus de 250 dollars.
Le professeur, il est là depuis un petit mois. Envoyé à Noël par le ministère, pour apprendre le bon anglais de la Reine aux mômes de la réserve. En échange, on lui a filé une petite maison et une parka. J'ai l'impression qu'il se sent seul, comme moi ; qu'il lui reste un tas de choses à apprendre. Il ne sait rien des motoneiges, le prof ; rien des armes ni de la forêt ; rien de l'affront - c'est risqué, par ici, de regarder les gens dans les yeux. Son ignorance se lit sur sa figure. Peut-être que moi, je pourrais lui apprendre. Il a les traits émaciés, il est grand et maladroit ; j'ai le visage rond et, sur une motoneige, je me débrouille aussi bien que Lucky Lachance.
Il n'y en a qu'un, de Lucky Lachance : c'est mon oncle, absent quatre jours par semaine. Il doit sentir que ça ne tourne pas rond, parce que ces temps-ci, en rentrant du boulot, il me lance : «Que tu t'appelles Sue Born With A Tooth, bon Dieu de merde, ça veut pas dire que tu doives prendre racine sur la réserve.» Mon oncle, il travaille pour les chemins de fer du nord de l'Ontario. Son train, le Polar Bear Express, fait la liaison entre Cochrane et Moosonee ; l'été, il transporte surtout des touristes et, l'hiver, des vivres qu'il achemine d'un bout à l'autre de la région, jusqu'au pays de mes ancêtres, au fin fond de la baie James. Les touristes disent «les hautes terres sauvages». Lucky Lachance, lui, il dit : «le trou du cul de la baie d'Hudson». Mon oncle est québécois ; il jure comme un charretier. Sa soeur, c'est ma mère. Mon père, je crois bien qu'il est mort. Il venait de quelque part dans l'Ouest, avec mon nom dans ses bagages : Born With A Tooth, Né Avec Une Dent. Il a trimballé mon patronyme jusqu'ici, mon père, dans ce pays des Blueboy, Whiskeyjack, Wapachee, Netmaker ; et même ici, mon nom sort de l'ordinaire. Il y a dix-huit ans, ma mère cousait pour mon père son premier costume ; il y a dix-sept ans, il la mettait enceinte de moi. Tout ce que je sais, c'est qu'il était cent pour cent crée, du Clan de l'Ours. Au cours moyen, j'ai appris qu'au Canada une personne moitié française, moitié indienne, on l'appelle un Métis. J'ai toujours pensé que, par ici, ça faisait de moi deux fois rien.
Lucky dit que je serai bientôt une putain de bonne femme. Il dit que si je veux voir du pays, il me filera un billet de train gratuit pour Cochrane. Il me dit d'arrêter de glander ici : «Si tu vas pas à l'école, alors faut bosser.» Mais moi, je n'ai pas envie de quitter Moose Factory. J'y suis bien, moi, sur cette île. C'est un coin comme aucun autre : l'été, il faut un canoë, une barque ou le ferry pour gagner le continent ; l'hiver, les chasse-neige ouvrent une piste sur la rivière gelée. Ma mère veut que j'apprenne à coudre.
Charlie du trading-post a dû se demander pourquoi je venais tout le temps, quand il avait mon loup en exposition. Je n'achetais rien. Charlie a cinquante ans ; il m'aime bien. Un jour, il m'a montré les photos de ses petits-enfants, qu'il a glissées sous le plateau vitré du comptoir. Mais on voyait bien que sa femme prenait la mouche, que je passe comme ça tous les jours, boire mon café à l'oeil, taper les clopes de son mari. Elle a fini par deviner ce qui m'amenait. Hier, la femme de Charlie a vendu mon loup au professeur.
Tous les matins, pendant quatorze jours, je me suis pointée au magasin. Je secouais la neige de mes bottes, laissant filer un air glacé par la porte entrouverte. Je tâchais de m'habituer au café de Charlie ; de lui faire cracher ce qu'il savait du loup. J'imagine qu'il avait fini par piger mon manège ; mais il n'a rien dit, jamais il ne m'a regardée dans les yeux. Charlie ne regarderait personne dans les yeux : c'est un Oji-Cree et il est trop poli pour ça. Il ne parle guère ; il se contente de vendre du lait, du pain et des cartouches aux gens du coin ; et l'été, des peaux et de l'artisanat aux touristes.
Un matin, voyant que je ne m'en allais pas, Charlie m'a raconté. «Le trappeur a trouvé le loup dans un de ses pièges. Comme le blizzard montait de la baie, il n'a pas pu relever ses collets pendant deux ou trois jours : le temps que le loup s'étrangle petit à petit. Le trappeur dit qu'il l'a achevé d'une balle dans la tête.» Plus tard, Charlie m'a expliqué : «Des fois ils s'aventurent dans l'île, mais c'est très rare qu'un d'eux y reste. Le trappeur avait repéré ses traces dans la neige l'hiver dernier ; et cet hiver encore. Il l'a pisté un moment. En général, la meute passe la rivière en suivant un troupeau d'orignaux ; ils peuvent rester une nuit, mais ils ne s'attardent jamais si près des humains.»
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