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Auteur : Pablo Ramos
Traducteur : René Solis
Date de saisie : 11/04/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Métailié, Paris, France
Collection : Bibliothèque hispano-américaine
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-86424-652-7
GENCOD : 9782864246527
Sorti le : 20/03/2008
Un bidonville à Buenos Aires, des enfants confrontés aux réalités chaotiques de la vie : un roman vigoureux, une plume alerte, c'est du meilleur néo-réalisme, touchant, drôle... et triste aussi bien sûr ; bref, c'est un régal.
L'odyssée d'un Ulysse de treize ans dans les bas-fonds d'une banlieue populaire de Buenos Aires : de cimetière en champ d'ordures, entre les terrains vagues et les rues inondées, Gabriel et ses compagnons entreprennent le voyage qui les mène vers le monde adulte. Premiers bouleversements amoureux, premières cuites et premières désillusions, c'est encore avec les yeux de l'enfance qu'ils affrontent les épreuves. Dans leur quartier en flammes - trop polluée, la rivière qui le traverse a pris feu - ils vivent intensément les derniers moments d'insouciance, avant d'être rattrapés par le danger, la peur et la mort.
L'Origine de la tristesse telle que la raconte Pablo Ramos dans ce premier roman très autobiographique, c'est tout simplement la fin de l'enfance. Sans attendrissement ni nostalgie superflus, avec humour et passion, il signe un récit où triomphe la vitalité.
Pablo Ramos est né en 1966 dans une banlieue de Buenos Aires, il a connu une vie difficile dans la rue. Il a pris un tournant décisif en 1999 et depuis il se consacre à l'écriture. Poète, musicien de jazz, écrivain, il a reçu de nombreux prix littéraires, en particulier le Prix Casa de las Americas de Cuba.
LE CADEAU
Comme tous les dimanches, il y avait foule dans le bar de l'Uruguayen. J'ai rejoint Rolando, qui, plus qu'assis, semblait affalé sur le comptoir. J'ai grimpé sur un des tabourets et je l'ai un peu secoué.
- Il est k-o, petit, m'a dit l'Uruguayen qui a essuyé un verre avec un torchon crasseux, l'a regardé en transparence, l'a essuyé encore et l'a accroché la tête en bas, comme une chauve-souris, entre les vieux rails en bois qui pendaient du plafond.
- Rolando, je lui ai dit, tu as oublié pour ma mère ?
L'Uruguayen s'est accroupi et a disparu sous le comptoir; il en est ressorti avec son torchon mouillé qu'il a pressé contre la nuque de mon ami.
- Hé, la Belle au bois dormant, c'est l'Épervier, le gamin du Noiraud, qui te parle, hé ! C'était pas aujourd'hui que tu devais lui donner son cours ?
- Lècsion number ouane, a dit Rolando comme réveillé en sursaut. Il s'est redressé et a tendu une main vers le plafond avant de retomber.
- Vaut mieux que tu reviennes ce soir, m'a dit l'Uruguayen, il a encore quelques heures de méditation devant lui.
- Oui, mais on a seulement jusqu'à dimanche, j'ai dit, plus pour moi-même que pour répondre à l'Uruguayen. Je me suis retourné vers mon ami et j'ai insisté : Rolando, tu devrais prendre un café, tout en lui donnant plein de petites tapes.
Mon ami a remué la tête pour m'indiquer qu'il était d'accord. Je me suis senti encouragé; il y avait encore de l'espoir. L'Uruguayen a préparé un double expresso et l'a posé devant moi. Faire en sorte que Rolando l'avale a été un problème en soi, parce que le café était très chaud et que lui n'arrivait même pas à tenir la tête droite. Il ressemblait à ces petits chiens avec un cou à ressort que l'on colle au-dessus du tableau de bord dans les autobus. J'ai essayé de le soutenir pendant que l'Uruguayen, qui avait fait le tour du comptoir, faisait ce qu'il pouvait pour porter la tasse à ses lèvres. Et puis Rolando a eu un geste brusque et il a renversé le café par terre et sur le gilet de l'Uruguayen. Alors, celui-ci s'est énervé : il a attrapé Rolando par les joues, il les a tirées jusqu'à faire disparaître les lèvres, l'a obligé à mettre la tête en arrière et lui a balancé dans le gosier une dose de café chaud à lui faire bouillir les tripes. Rolando a poussé un cri, s'est redressé, s'est appuyé sur le tabouret d'à côté et s'est mis à crier : "Moi, j'ai des livres !" Il a crié quatre fois la même chose, qu'il avait des livres, et l'Uruguayen lui a dit que la seule chose qu'il avait, c'était une cuite monumentale. Les cris ont contaminé plusieurs des ivrognes, et le bar, jusque-là plutôt tranquille, s'est agité. Deux gardiens, amis de Rolando, se sont indignés et ont assuré qu'il avait bel et bien des livres, et qu'il fallait le traiter avec plus de respect. A l'une des tables, un roulement de dés a provoqué un tumulte et, pendant que quelqu'un récitait la composition de l'équipe d'Argentine lors de la coupe du monde en Angleterre, un long cri de soulagement s'est fait entendre depuis les toilettes, juste à temps pour étouffer le "pédé d'Uruguayen" qu'un autre disait à voix basse. Finalement, un grand roux qu'on surnommait Le Héron a affirmé que la Province orientale de l'Uruguay avait toujours été argentine et qu'il était temps qu'on nous la rende.
- Vous avez intérêt à vous calmer un peu ou j'appelle les flics, a crié l'Uruguayen en frappant plusieurs fois sur le comptoir avec le culot d'une bouteille. Tu vois, gamin, m'a-t-il dit, vivre avec des singes, ça rend con.
- Il en a bu combien ? je lui ai demandé, parce que la seule chose qui m'intéressait, c'était Rolando.
- Ici, deux seulement, m'a-t-il répondu avant de retaper plus fort, mais ce n'était plus vraiment la peine vu que ça s'était calmé. Rien de tel pour calmer les esprits que de parler d'appeler les flics.
- J'espère que ça ne va pas continuer, j'ai dit, plus déprimé que jamais.
- Même s'il le voulait, tu peux être tranquille pour aujourd'hui. A moins que quelqu'un l'invite. Moi, je ne peux pas faire crédit au vice, je n'ai même pas de quoi acheter du lait pour mes gamins.
Je suis sorti du bar pour rentrer chez moi. Il était presque six heures du soir. J'avais envie de pleurer : si c'était comme ça, je n'avais aucune chance d'avoir l'argent pour le cadeau. Dimanche, c'était l'anniversaire de maman, et je n'avais pas l'intention de me résigner à la plante verte entourée d'un ruban rouge que grand-mère nous préparait tous les ans. C'était un anniversaire très spécial pour nous, parce que maman était enceinte. Et moi je voulais lui acheter un pendentif et des créoles en vrai argent que j'avais vus au marché aux puces, mais comme ça coûtait presque trente pesos, le seul à pouvoir m'aider, c'était mon ami Rolando.
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