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Chair de lune

Couverture du livre Chair de lune

Auteur : Jean-Paul Delfino

Date de saisie : 29/02/2008

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Métailié, Paris, France

Collection : Suites, n° 140

Prix : 8.00 € / 52.48 F

ISBN : 978-2-86424-649-7

GENCOD : 9782864246497

Sorti le : 27/03/2008

  • Les présentations des éditeurs : 17/09/2008

Entre bacs de décantation et pipelines argentés, entre marais et cités ouvrières, Berre-l'Étang ploie sous le soleil d'un été brûlant des années 70. La Gauloise au bec et le regard insolent, ils ont quinze ans, Il y a le gros Régis, sa Yamaha et ses sous-pulls qui font des étincelles ; il y a Gabino, l'Espagnol, héritier des luttes antifranquistes; et puis, il y a Tano.Tano le silencieux, l'orphelin de coeur. Tous, ils rêvent de travailler à la Shell. Ils rêvent de cet avenir sans autre horizon que celui des cheminées d'usine et des montagnes de sel alentour
Mais, pour Tano, il en sera autrement. Il rencontre Nara, la jeune Brésilienne. Tout de suite, c'est l'amour fou, mais aussi la porte ouverte à des rêves jamais encore rêvés, une fusion sans limites dont la puissance va déchaîner les éléments les plus incontrôlables sur la ville figée dans sa torpeur et les précipiter vers une issue dramatique. Un récit au ton juste et désenchanté, à l'écriture envoûtante.

Jean-Paul Delfino est né en 1964, il vit à Aix-en-Provence. Journaliste, il est l'auteur de scénarios de téléfilms et de romans, dont une trilogie brésilienne : Corcovado (prix Amerigo Vespucci 2005), Dans l'ombre du Condor et Samba triste.


  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

La petite route qui abandonne le port et cingle vers la raffinerie de sel est creusée de vérole. Des ornières profondes, des cicatrices sculptées par les gifles du mistral, des nids-de-poule où le pied s'enfonce parfois jusqu'à la cheville. Ce trait de goudron craquelé file entre les bacs de décantation dans lesquels l'iode forme une croûte blanche. Ici, la Camargue domptée se découpe en rectangles réguliers. Vus du ciel, ces bassins aux angles cassants forment un New York aux milles ramifications. Les grenouilles et les insectes y bruissent, coassent, hurlent, rampent, s'enfouissent dans la gangue avant de se gober les uns les autres, dans de sonores claquements de becs froids et de mandibules, ou par de lentes succions.
Tano, lui, s'en moque.
Les mains agrippées à l'arrière de la Yamaha du gros Régis, la cigarette aux lèvres dont la braise se recroqueville sous le papier noirci par le vent, il écoute les hoquets hystériques du moteur qui les emporte vers la raffinerie de sel, près de la plage de Sainte-Rosalie.
Derrière eux, les cheminées d'usine sont plantées dans l'étang. Ces poignards d'acier et de flammes crachent jour et nuit leur mélange de gaz et de soufre nauséeux. Gardiens du temple, tuyaux d'orgue bien réglés, ils distillent l'or noir qui afflue en masse par le ventre bombé des cargos venus s'échouer au port de la Crau et à celui de la Pointe, à quelques kilomètres de là. Dans un entrelacs étonnant de plates-formes, conduites, échafaudages, conteneurs, colonnes ou bacs, le sang de la terre est traité et transformé dans cette usine plus étendue que la ville. Le moment venu, l'hydrocarbure repart à grands jets de pipelines argentés et de cohortes incessantes de camions.
Il n'y a guère qu'eux pour venir à Berre-l'Étang. Personne ne passe jamais par Berre. Berre est un bec de terre noire enfoncé dans les marais. Pour y venir, il faut soit avoir quelque chose à y faire, soit s'être perdu entre Salon et Aix, au beau milieu de cette steppe pelée.

Assis au pied de la grande pyramide de sel, Tano et Régis regardent droit devant eux. Sous la lune, ce pain de sucre luisant tutoie les étoiles.
Pétrole ou eau de mer, tout se distille, tout se raffine à Berre.
Un parfum d'iode croupi pique les narines et raconte sa vie, lorsqu'il était encore liquide et courait en vagues, de Rio de Janeiro à Hong-Kong. Les deux adolescents écoutent cette odeur sans bien comprendre. À leur âge, tout est figé, rien ne bougera ni ne se transformera. Le sel reste le sel. Leur vie reste leur vie.
Tano coupe une gauloise sans filtre en deux et en tend la moitié au gros Régis.
- T'en veux une ?
- Non, j'ai les miennes. Des Dunhill.
Lui, c'est le seul fils de riches de la bande. Son père est représentant en gros chez Ricard. Une place en or, comme il dit avec fierté, et qui l'oblige tous les matins à plonger dans les entrailles mystérieuses de Marseille et du port des Arnavaux. Le gros Régis, en bon fils unique, a toujours les plus belles fringues, avec les marques qui brillent en lettres d'or sur les pantalons ou les blousons de cuir, cintrés à la taille.
Sans parler de sa moto, la Yam' 49,9 CC que son cousin a débridée et kittée. A deux, elle monte à plus de soixante. Quand le gros Régis la pilote en solo, elle flirte avec le quatre-vingts. Si c'est Tano, tout en nerfs et en muscles naissants, elle approche même le cent, dans la grande descente de Salon, sur la nationale 113.
Tous les deux la prennent souvent, cette route. Pour aller dans les boums. Pour voir les filles. Leur plus grand plaisir, à l'aller comme au retour, c'est de frôler les vieilles putes, des tapineuses en fin de course, au prix unique, qui fleurissent sur le bas-côté. Encastrées dans leur pliant, elles regardent défiler les voitures, cuisses ouvertes. Leur visage fripé les fait ressembler à des clowns. Des faces décaties et grimées.


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