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Auteur : Michel Puech
Date de saisie : 28/03/2008
Genre : Philosophie
Editeur : le Pommier, Paris, France
Collection : Mélétè
Prix : 27.00 € / 177.11 F
ISBN : 978-2-7465-0357-1
GENCOD : 9782746503571
Sorti le : 06/02/2008
Michel Puech - 13/03/2008. Cette chronique a été produite en partenariat avec l'éditeur
Le monde change vite, si vite. Et nous changeons aussi. Ne sommes-nous pas devenus une espèce nouvelle, Homo sapiens technologicus ? Car, pour habiter le monde d'aujourd'hui, il ne suffit pas à Homo d'être technologicus, de coévoluer avec ses techniques, il lui faut aussi être sapiens, sage : le monde que nous avons fabriqué nous met au défi d'être à la hauteur de nos exploits techniques. Comment faire ? Car nous sommes écartelés entre les promesses vertigineuses d'un monde nouveau, et les désuétudes, les fonctionnements anciens du vieux monde, qui nous engluent dans un univers aux références dépassées. Les institutions, culturelles et médiatiques, politiques et économiques, nous en offrent chaque jour de désolantes illustrations.
Comment résister ? C'est à la création d'une sagesse que nous sommes invites, d'une sagesse nouvelle intégrant l'abondance, le confort, la puissance qui sont nôtres aujourd'hui. C'est aussi à une attitude résolue, «consistante», s'exprimant par des microactions, c'est enfin à une transformation de notre être - et non de nos savoirs ou de nos savoir-faire - que nous sommes invités. Ainsi saurons-nous peut-être vivre, au présent, dans cette sérénité qui caractérise le sage.
Philosophe de formation classique, Michel Puech s'est intéressé à la philosophie des sciences et des techniques sous l'angle d'une analyse critique de la modernité. Quelques années en entreprise et un engagement dans la diffusion culturelle (Les Goûters philo) l'ont convaincu que faciliter l'accès de tous à des outils philosophiques de qualité était une tâche prioritaire. Il enseigne aujourd'hui à l'université de Paris-Sorbonne et à Sciences Po (IEP Paris).
Et pour prolonger le livre : http ://technosapiens.free.fr
1. Habiter technologiquement le monde
Philosopher, c'est-à-dire se connaître soi-même, sera le commencement de la sagesse recherchée. Pour analyser le mode d'être d'Homo sapiens technologicus, une première question se pose : que signifie «habiter le monde technologique contemporain» ? ou plutôt «habiter technologiquement le monde» ?
Homo sapiens technologicus pose une question de philosophie première. La question philosophique sur la technologie porte sur l'humain dans son ensemble, tel qu'il est aujourd'hui, tel qu'il est devenu. Le mode d'être de l'humain, la manière dont il habite son monde, c'est-à-dire dont il le constitue et le comprend, sont l'objet de cette recherche.
Pour faire avancer cette question, il faut recueillir non seulement les éléments des philosophies de la technique, mais aussi ceux des réflexions actuelles sur la modernité, et les mettre en lien avec les questions fondamentales de la philosophie. Nous devons, nous, Homo sapiens technologicus, nous réapproprier par la réflexion notre propre potentiel d'être. En cela, la philosophie de la technologie est une chance pour la philosophie contemporaine, une chance de renouveau.
En 1978, l'un des pionniers de la philosophie de la technologie contemporaine en précisait les questions consensuelles : «Ceux qui reconnaissent la légitimité de ce mouvement acceptent les idées suivantes :
1) il existe des problèmes urgents, liés à la technologie et à notre culture technologique, qui demandent une clarification philosophique ;
2) une grande partie de ce qui a été écrit jusqu'ici sur ces questions est inadéquat - ce qui rend d'autant plus importante l'implication de philosophes sérieux.»
Derrière l'arrogante confiance en soi du pionnier, il faut voir la tension créée par une insatisfaction : la philosophie ne semble pas avoir pris conscience de cette urgence philosophique.
En France, à la suite de Gilbert Simondon, en Allemagne, à la suite de l'essai d'Arnold Gehlen (1957) qui tentait une anthropologie philosophique de l'homme technicien, aux États-Unis, dans la tradition pragmatiste, ces recherches d'une culture qui réconcilierait l'homme technicien avec lui-même font exister une philosophie de la technique à l'intérieur du domaine philosophique, mais dans une zone de périphérie et en cohabitation avec des philosophies d'ingénieur. Elle est appelée à devenir aujourd'hui une zone plus centrale, sous forme d'une philosophie de la technologie et peut-être tout simplement d'une philosophie du contemporain.
Il faut bien comprendre où se situe le besoin : la technologie n'a aucun besoin de la philosophie pour vivre, mais il se pourrait que nous ayons besoin d'une philosophie de la technologie pour vivre dans le monde de la technologie.
Le manque de repères est évident : nous manquons de définitions, d'études de cas, d'analyse des notions de base. Le manque de normes ne l'est pas moins : en l'absence de consensus moral, dans notre société libérale technologique, aucune base commune de valeurs n'est disponible pour statuer sur la technologie et nous sommes toujours à la recherche de ce que serait une société technologique démocratique et pas seulement libérale.
Pourtant, de nombreux engagements occupent le devant de la scène, des engagements technophobes souvent médiatiques, des engagements technophiles plus discrets et implicites, mais qui représentent les choix les plus structurants de nos sociétés. Dans les questions d'éthique médicale, par exemple, le manque d'une philosophie de la technologie se fait sentir. On aggrave alors ce manque philosophique en faisant appel aux «experts» et à leurs «comités» : faute de «sages», Homo sapiens technologicus a ses «experts»5. Nous serions trop chanceux s'il existait des «experts» dans un domaine où nous ne savons à peu près rien. L'absurdité, pourtant, a ses raisons : n'osant pas parler de sagesse ni reconnaître la radicalité de la remise en cause qu'elle nous imposerait, nous considérons l'évaluation de la technologie comme une question... elle-même technologique.
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