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Mademoiselle R.

Couverture du livre Mademoiselle R.

Auteur : Daniel Bermond

Date de saisie : 11/07/2008

Genre : Romans et nouvelles - français

Editeur : Seuil, Paris, France

Prix : 18.50 € / 121.35 F

ISBN : 978-2-02-096168-4

GENCOD : 9782020961684

Sorti le : 06/03/2008

  • Les présentations des éditeurs : 17/09/2008

Nous sommes à Paris, quarante ans après la fin de la Terreur. Une vieille dame, Mademoiselle R***, se souvient : la violence révolutionnaire, les trahisons, les soup­çons, les intrigues, les rumeurs, les amitiés rompues, les amours sacrifiées. Elle se souvient surtout de ce frère qu'elle ne nomme pas et dont le nom, qui est le sien, a fait trembler la Convention. Elle-même échappa de peu au couperet de la guillotine. Ce terrible frère a été l'âme de la Révolution, une âme toute de rigueur et d'implacable vertu, avant que d'autres, aussi fanatisés mais plus manoeuvriers que lui, finissent par le frapper dans le dos.
A travers la reconstitution de ces années de fer et de feu, Mademoiselle R*** confie ses secrets de famille, ses déchirements intérieurs, ses haines et ses passions, dans une France livrée alors à tous les excès. Témoin intime de ces temps extrêmes, elle dit, entre rires et colères, avec toute la force de sa liberté de parole, sa vérité sur une histoire que nous ne cessons pas d'interroger.

DANIEL BERMOND est journaliste littéraire. Il écrit notamment dans le magazine L'Histoire et dans la Renie des Deux Mondes. Il est l'auteur de Gustave Eiffel (Perrin, 2002), de Bartholdi (en collaboration avec Robert Belot, Perrin. 2004), et prépare, chez le même éditeur, un Coubertin à paraître au printemps 2008



  • La revue de presse Jérôme Gautheret - Le Monde du 10 juillet 2008

Le récit, violent et passionné, est parfois outré, théâtral, voire invraisemblable. Mais il donne une réelle épaisseur romanesque à la poignée de survivants, personnages secondaires du drame, qui finirent leur vie longtemps après Thermidor, dans la misère et l'indifférence.


  • Les courts extraits de livres : 17/09/2008

Carraut, Charlotte Carraut, je ne m'appelle pas autrement, y êtes-vous ? En tout cas, gardez-vous de l'oublier, Laponneraye. Peu importe que ce ne soit pas mon nom, tâchez seulement de ne pas prononcer trop haut celui que nous a laissé notre gueux de père en nous abandonnant, mes frères, ma soeur et moi. Tout à l'heure, sur la tombe de la pauvre Éléonore, en m'interpellant, il vous a échappé, et j'ai lu de l'incompréhension sur le visage du sieur Thorel, le pensionnaire de mademoiselle Mathon, ma compagne de tous les jours depuis si longtemps, n'est-ce pas, Victoire ? Le bougre, par bonheur, n'entend plus guère, il aura cru à une méprise. Carraut, donc, Carraut, restez-en là. C'était le nom de notre mère. Je n'ai pas honte de l'autre, croyez-moi, même s'il est encore trop lourd à porter quarante ans après. Mais pour le vieux Thorel, pour tous mes voisins, Groscolas, le magicien, la belle Manon, notre marchande de rubans, même pour Fichet, l'épicier de la rue Mouffetard chez qui vous vous ravitaillez en semaine, mettez-vous dans la tête, Albert, que je suis la dame Carraut. Carraut, une bonne fois pour toutes, veuve anonyme.
S'il arrivait qu'ils aient vent de mon identité, les gens me la reprocheraient comme une injure à la confiance qu'ils me portent. Ils sont ainsi, ils tiennent la réputation pour une fatalité, et si la mauvaise fortune a frappé votre famille, ils vous croient marqué à jamais du sceau de l'infamie. Après la mort de mes frères, j'ai trouvé asile chez ton père, Victoire, et j'ai dû taire ce nom impossible, insupportable. Ton père... sa mémoire m'est douce. Il a su me dire les mots que j'attendais quand tout s'acharnait à me détruire au soir des événements de Thermidor. Par la force des choses, j'étais devenue une autre, une femme qu'on ne voit pas, dont on ne parle pas, sans visage, sans histoire, je me suis habillée de gris. Je n'étais pas laide, j'avais trente-quatre ans, deux ans de moins que mon frère, mais, en me cachant, je me suis fermée à la vie. Dans notre rue de la Fontaine, si tranquille, il n'y a que vous deux à savoir qui je suis. Allons-y d'ailleurs, rentrons chez nous, quittons Montmartre et ce cimetière. Je vous en prie, prêtez-moi votre bras, Laponneraye, que je m'y appuie.
Pardonnez mes humeurs, je suis une fichue vieille qui en est toujours à se justifier, mais qu'y faire ? Il ne se passe jamais rien dans notre quartier, et je ne voudrais pas jeter la discorde pour ce seul nom, trois syllabes terribles encore aux oreilles des aristos et des prêtres. Qu'on les pende, qu'on les étripe, ceux-là, rien que de la carne pour chiens. Mais ne me parlez pas de reniement à votre tour, ne me parlez pas comme le faisait Éléonore. «Vos frères, me disait-elle, pourquoi les fuyez-vous de la sorte ? Vous les insultez, vous servez leurs ennemis.»
Que n'ai-je pas dû entendre ? La vieille Albertine, toujours là dès qu'il s'agit de remuer le passé et que vous avez fait rire en me nommant si imprudemment devant tout le monde, m'en veut aussi de mes silences. Elle est une Marat et n'a pas peur de le proclamer. À plus de soixante-dix ans, elle entretient la flamme et continue, tout en fabriquant ses ressorts et ses aiguilles de montres chez elle, dans son galetas de la rue de la Barillerie, de réunir le dernier carré des disciples de son frère. Esquiros, Labédollière et compagnie, tous des fidèles, ils se ruent quatre à quatre dans un escalier en ruine jusqu'au cinquième étage, et les voilà qui se croient aux Jacobins. Du temps où vivait Simone Evrard, la compagne de Marat qui se faisait passer pour sa veuve, c'était à n'en plus finir. À elles deux, quel tintamarre autour de la mémoire du grand homme ! Personne pour les pister, pas plus la police de l'Empereur que celle de Gros Louis, le frère de Capet. Vieilles folles, allez ! Sans doute inspiraient-elles la compassion plus que la crainte de désordres. Je ne me moque pas d'elles, je les enviais, au fond. Moi, je me terre. Ce n'est pas le choix le plus digne, je le sais. En avais-je un autre ?
Quand je me tourne vers mes frères, il me prend parfois des bouffées de colère, je me mets à les agonir, un grand feu me brûle de l'intérieur. En quoi ai-je mérité le sort que m'inflige leur souvenir ? Je n'ai rien fait, sinon porter le même nom qu'eux. Voilà mon crime, je l'expierai jusqu'au bout, il n'y aura pas de prescription. Mes frères, ah oui ! il me faut les aimer puisque ce sont mes frères.


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