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Auteur : Sophocle
Traducteur : Jacques Lacarrière
Date de saisie : 11/03/2008
Genre : Théâtre
Editeur : Oxus, Escalquens, France
Prix : 24.00 € / 157.43 F
ISBN : 978-2-84898-113-0
GENCOD : 9782848981130
Sorti le : 11/03/2008
«La seule façon de comprendre ou de lire aujourd'hui Sophocle, c'est d'oublier qu'il a écrit des chefs-d'oeuvre et de se dire qu'il a d'abord écrit des oeuvres. Car je crois qu'il n'est pas possible de concevoir et d'engendrer des personnages tels qu'Antigone. Créon. Oedipe, Electre, sans d'abord les avoir rencontrés. La Grèce est sans doute, avec l'Inde, un pays où le temps se n'obéit pas au même lois qu'ailleurs.
Des siècles séparent, en théorie, les temps mythiques où Sophocle situe ses drames - ceux de la guerre de Troie, des rois mycéniens, des royautés thébaines -de ce Ve siècle av. J.-C. où il vécut. Mais jamais ces créatures qui hantent son théâtre n'auraient eu cette pérennité singulière que tous leur reconnaissent si elles n'avaient été que des modèles historiques, des fictions héroïques.
Les héros et les héroïnes de Sophocle appartiennent à une terre, à une culture qui en étaient prodigues, mais il revient à Sophocle seul de les avoir enracinés dans le coeur d'une Histoire qui est encore la nôtre.»
Jacques Lacarrière, spécialiste du monde grec (l'Été grec. Promenades dans la Grèce antique. En cheminant avec Hérodote), a consacré également une part importante de son activité au théâtre. Il a été conseillé de Jean Vilar et de Jean-Louis Barrault pour la mise en scène des tragédies grecques, conseiller culturel au festival d'Avignon et il a lui-même traduit et mis en scène Ajax de Sophocle au Théâtre Récamier.
En nous invitant à retrouver Sophocle, son auteur préféré, il s'est efforcé de restituer en français, dans une traduction précise et intégrale, la force, la musicalité, la modernité du plus grand des dramaturges grecs.
Réflexions sur un visage
Dans le buste de Sophocle figurant au musée du Vatican, copie romaine d'un original grec perdu depuis longtemps, il ne manque que les yeux. Ce «que» me fait penser à ces cynophiles, autrement dit ces amis des chiens, qui disent souvent de ces derniers : il ne leur manque que la parole. La parole, c'est-à-dire l'essentiel, car la parole est langage, le langage est symbole et le symbole est faculté raisonnante, propre à l'homme. Pour nous figurer qui fut Sophocle, j'entends par là qui fut l'homme Sophocle, que furent ses traits, l'expression de son visage, ses gestes, sa personnalité physique, il ne nous manque que ses yeux. Ses yeux, c'est-à-dire son regard, sans quoi tout visage n'est qu'un visage mort, un moulage funéraire parvenu jusqu'à nous par les hasards de l'histoire. Les Romains croyaient au fatum librorum, à ce destin des livres qui voulait que seuls échappent au naufrage du temps ceux qui portaient en eux une vérité essentielle et intemporelle. Existe-t-il aussi un destin des visages ? Dans le cas de Sophocle - et de tant d'autres auteurs de son temps dont la parole reste vivante et dont les traits sont morts - il ne nous manque donc que son regard, ce regard qui ne s'est sûrement pas contenté de contempler avec ravissement le vent jouant dans les oliviers de Colone ou le soleil se levant sur les murailles de Thèbes, mais qui a aussi regardé les hommes de son temps. Qui sait si dans les tumultes de l'agora, la presse de la Pnyx, la foule des ruelles serpentant autour de l'Acropole, ce regard n'a pas un jour remarqué un autre regard, celui d'une jeune fille menant un vieillard aveugle, une jeune fille aux yeux purs, couleur de source à l'aube, mais portant comme un monde secret, prémonitoire, l'angoisse d'un crépuscule inexprimé : le regard d'Antigone. Qui sait s'il n'a pas reconnu dans une démarche trop affirmée, un air hautain, des gestes fermes, impératifs, le regard sans nuances d'un Créon, d'un Ménélas, d'un Egisthe ? Bien que les oeuvres et les personnages de Sophocle appartiennent aussi à un temps immémorial, celui des légendes et des mythes, ils ne sont pas pour autant dépourvus de références à son propre temps.
La seule façon de comprendre ou de lire aujourd'hui Sophocle, c'est d'oublier qu'il a écrit des chefs-d'oeuvre et de se dire qu'il a d'abord écrit des oeuvres. Car je crois qu'il n'est pas possible de concevoir et d'engendrer des personnages tels qu'Antigone, Créon, Oedipe, Electre, sans d'abord les avoir rencontrés. La Grèce est sans doute, avec l'Inde, un pays où le temps n'obéit pas aux mêmes lois qu'ailleurs. Des siècles séparent, en théorie, les temps mythiques où Sophocle situe ses drames - ceux de la guerre de Troie, des rois mycéniens, des royautés thébaines - de ce Ve siècle av. J.-C. où il vécut. Mais jamais ces créatures qui hantent son théâtre n'auraient eu cette pérennité singulière que tous leur reconnaissent, si elles n'avaient été que des modèles historiques, des fictions héroïques. Disons alors qu'Antigone est de tous les temps et donc, aussi et avant tout, du temps même de Sophocle. Et que la tragédie n'en a fait un exemple intangible, ne l'a haussée à la cime des conflits que par la grâce ou la pesanteur de l'histoire. Mille Antigones ont existé qui n'ont pu parvenir à ce niveau, cette expression tragique, faute de circonstances appropriées, mille Antigones anonymes. Les héros et les héroïnes de Sophocle appartiennent à une terre, une culture qui en étaient prodigues, mais il revint à Sophocle seul de les avoir enracinés dans le coeur d'une histoire qui est encore la nôtre.
Si je précise ici ces vérités élémentaires, c'est qu'il m'a toujours paru factice, voire erroné, d'aborder des oeuvres aussi magnifiques mais aussi lointaines et spécifiques que les tragédies grecques, comme si elles allaient de soi, comme si elles avaient surgi du cerveau de Sophocle, tout armées de personnages, de musiques, de rimes, telle Athéna de la tête de Zeus. L'histoire est plus prosaïque et plus belle. Sophocle n'a pas seulement ressuscité ou inventé des personnages qui sans lui seraient restés perdus dans l'anonymat du passé ou dans celui de la légende, il a dû inventer aussi son théâtre. Quand il écrit ses premières pièces, vers l'âge de vingt ans (puisqu'il remporta sa première victoire dramatique à l'âge de vingt-huit ans, ce qui implique déjà une certaine expérience et une certaine maîtrise), ce qu'on appelle le théâtre est loin d'être un genre achevé. C'est au contraire un genre encore rudimentaire, sommaire, maladroit dans son expression matérielle, où l'on doit recourir sans cesse à des «astuces» techniques qui feraient aujourd'hui figure de plaisanteries d'amateur. Songez donc : on fait surgir les Ombres et les Morts d'un tumulus en bois dressé au centre de la scène, auquel l'acteur accède en se faufilant dans un conduit souterrain où il doit se tenir accroupi avant d'émerger à la lumière; on promène les dieux, censés se déplacer immatériels dans l'espace, au bout de câbles et de grues qu'il est bien impossible de cacher aux yeux des spectateurs; on affuble les acteurs de masques aux dessins conventionnels, (...)
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