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Auteur : Don DeLillo
Traducteur : Marianne Véron
Date de saisie : 04/04/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-7427-7429-6
GENCOD : 9782742774296
Sorti le : 04/04/2008
11 septembre 2001. L'Histoire se mêle au jeu des destinées ordinaires.
Les personnages de Don DeLillo, entre tentation d'infini et conscience de leur mortalité, poursuivent leur quête de sens dans un monde décharné.
Roman visionnaire. Récit du vertige.
Don DeLillo s'impose comme témoin du siècle naissant.
Sorti de l'enfer des tours du World Trade Center, Keith revient à l'appartement de son ex-femme, couvert de cendres et de sang, divaguant à moitié, comme par instinct, une mallette qui ne lui appartient pas dans la main. «L'après» se déroule tout seul, sans heurt et sans volonté, chacun suit les traces de ses névroses et retourne sans cesse sur ses pas. Si Keith reprends une vie de famille depuis longtemps abandonnée, c'est dans les bras d'une autre rescapée qu'il tombe, comme sa femme tombe dans les oublis de ses patients atteints d'Alzheimer, qui font tout pour se rappeler comment c'était avant. Mais c'est comme si «avant» n'existait plus pour personne. L'apocalypse semble née le 11 septembre et ne cesse de s'étendre, moins chaotique que méthodique. Les vies ne se reforment pas tout à fait, et chacun est cet «homme qui tombe» des toits ou des gares, dans une mise en scène macabre et dérangeante, de «l'art de rue» pour crier en silence un mal-être touchant toute l'Amérique.
Don DeLillo retrace avec un grand talent les névroses de ses personnages, d'une plume sensible, aussi trouble et nerveuse que cette Amérique assommée de l'après 11 septembre, ce colosse qui vient de s'apercevoir que ses pieds sont d'argile. Voilà un témoignage rare de la culture américaine telle qu'elle se redéfinit depuis 2001.
En cette matinée du 11 septembre 2001, il y a, dans la main de Keith, masqué de cendres, criblé d'éclats de verre et revenu d'entre les morts dans l'appartement de son ex-femme, Lianne, une mallette qui ne lui appartient pas et que sa main de rescapé serre, mécaniquement, de toutes ses forces.
Tandis que Keith se rapproche et s'éloigne d'une autre femme rencontrée dans l'enfer des tours, avant de décider de finir sa vie assis devant une table de jeu dans le désert de Las Vegas, Lianne dérive entre l'inquiétude que lui causent l'attitude farouche et réticente de son propre fils, l'atelier d'écriture pour malades d'alzheimer dont elle a la charge, l'Homme qui Tombe, ce performeur que la police traque, la santé de sa mère qui vit depuis des années une incompréhensible liaison avec un mystérieux Européen, marchand d'art toujours entre deux avions, entre deux univers...
Affrontant, avec les seules armes de son art, un monde en morceaux dont la représentation s'est perdue avec les attentats du 11 Septembre, Don DeLillo donne à voir les ressorts brisés de la belle machine humaine - psychisme, langage et corps impuissant confondus. Voyage au coeur de l'ADN de notre histoire commune, exploration magistrale des effets et des causes d'une catastrophe, ce roman fraye le chemin d'une catharsis qui autorise à regarder en face le Mal dans tous ses inévitables et fulgurants avènements.
Ne pas céder à la tentation de la reconstitution, du carton-pâte, du sanguinolarmoyant, refuser de jouer les envoyés spéciaux à Pompéi. D'une parfaite pudeur romanesque, Don DeLillo sait embrasser dans une seule image tout le spectre du tragique, comme lorsque à la fin du livre le héros voit tomber une chemise d'une tour en feu, «agitant les bras comme rien dans cette vie». On l'a compris, Ground Zéro fait, pour DeLillo, un parfait territoire postmoderne. Rien ne sied plus à cette esthétique que le brouillard de cendres qui vaporise les contours et désunit la signification. Sorte de Robbe-Grillet américain, DeLillo s'en donne à coeur joie dans la rubikubisation du monde.
Un homme qui tombe n'est pas un homme à terre. C'est un projectile du destin dans une parenthèse fulgurante. Don DeLillo s'immisce dans cet entre-deux pour une lévitation apocalyptique. De la catastrophe du 11 septembre 2001, il tire une conclusion acrobatique : New York est aujourd'hui peuplée d'électrons en chute libre. Alors DeLillo regarde les hommes tomber...
Absurde, insécure, joueuse, glissante, la langue de Don DeLillo est fidèle à sa légende. On retrouve, dans ses dialogues brefs et lancinants, la désolation beckettienne qui a toujours imprégné ses romans. Mais L'Homme qui tombe a aussi la suavité abasourdie d'Hiroshima mon amour, de Duras. Depuis le 11 septembre 2001, Don DeLillo n'a rien vu à New York. Tout est resté en suspens, comme un souffle retenu.
Qu'il vous coupe le souffle, vous fasse trembler ou vous laisse sans voix, c'est presque toujours une métaphore physique qui s'impose lorsqu'on parle d'un grand roman. Comme s'il fallait en passer par le corps pour dire une oeuvre de l'esprit. Dans L'Homme qui tombe, le dernier Don DeLillo, il y a ainsi, dès les premières pages, quelque chose d'instantanément charnel. Ce n'est pas seulement la pluie de cendres qui infiltre tout (nous sommes le 11-Septembre à New York, quelques minutes après la destruction des tours jumelles). Ni cette puanteur de l'air qui "imprègne la peau". Ni "les morts partout, (...) brumisés sur les vitres, dans les cheveux et sur les vêtements"... C'est quelque chose de plus troublant : des mots, des images qui entrent sous la peau...
Ses matériaux de prédilection sont les nuages chimiques, les bombes atomiques, les voitures piégées, les prises d'otages... Or on s'aperçoit aujourd'hui qu'aucune oeuvre n'a préfiguré comme la sienne l'importance du terrorisme dans la société moderne...
Il y a trente ans, il avait annoncé dans l'un de ses romans la destruction du World Trade Center. Aujourd'hui, l'écrivain new-yorkais nous livre, avec L'Homme qui tombe, l'impressionnant «debriefing» du 11 septembre 2001...
Il est inclassable, Don DeLillo. Aujourd'hui, aux Etats-Unis, les plus grands se réclament de lui. Bret Easton Ellis et James Ellroy. Rick Moody et Paul Auster. Les branchés et les classiques. Les jeunes et les vieux. Normal : DeLillo, auteur d'une quinzaine de romans denses et exigeants, touffus et impitoyables, est le plus grand explorateur de la modernité. Avec L'Homme qui tombe, courte et magistrale fable sur les lendemains d'une journée qui changea la face du monde, l'écrivain d'origine italienne confirme qu'il est bel et bien devenu le chroniqueur de l'Age de la terreur...
Explorateur de l'intime, il donne à voir ce que tout le monde a ressenti ce jour-là et que personne n'a jamais réussi à théoriser. Tel est, d'ailleurs, le rôle qu'il assigne à la littérature : «La fiction crée un langage qui permet de décrire la vie intérieure. Elle peut examiner l'impact des événements sur chacun. Beaucoup mieux qu'un essai ou un livre d'histoire. Car son langage est souvent celui de la douleur et du chagrin.»...
A Manhattan, cette nouvelle Athènes que recouvre en permanence un assourdissant bruit de fond, Don DeLillo reprend le flambeau. Quitte à, une fois de plus, bousculer les conventions du roman. Quitte à déranger les consciences.
Le problème, ou l'intérêt, c'est que DeLillo a toujours écrit des romans post-11 Septembre, ou pré-11 Septembre, disons des romans écrits dans l'ombre anticipée du 11 Septembre, construits autour du complot, du terrorisme, de la menace d'une catastrophe collective. Etrangement, la couverture de l'édition américaine d'Outremonde (1997) est une photo des deux tours dans un nuage, au premier plan un oiseau aux ailes déployées, comme un avion à l'approche.
Dans ce roman, tous les personnages sont modifiés d'une manière ou d'une autre par les retombées de l'attentat qui sont comme des shrapnels psychiques, ou métaphysiques, mais l'homme qui tombe vraiment est sans doute Keith. Il plonge de plus en plus dans le poker, peut-être parce que, dans ce monde devenu imprévisible, «les cartes tombaient au hasard, sans cause assignable, mais il demeurait l'agent du libre-choix».
Du DeLillo pur jus. Un univers romanesque peuplé d'avions, de terroristes, de sectes, de comploteurs en tous genres. Artistes, chanteurs, écrivains, ses personnages fuient le succès, l'amour, pour se frayer un chemin ailleurs, dans une autre dimension, régie par d'autres codes, d'autres images et d'autres mots...
DeLillo insère dans son récit éclaté, fragmenté, rendant à la perfection l'atmosphère d'angoisse et d'irréalité du moment, de courtes séquences où l'on voit les terroristes et leur leader, Mohammed Atta, préparer les attentats. Eux n'ont pas d'états d'âme : «Poussière que tout cela. Voitures, maisons, individus. Simples atomes de poussière dans le feu et la lumière des jours à venir.» Et l'écrivain, d'une phrase, de souligner que ce mardi-là, maudit entre tous, sous un ciel bleu azur, le pire était peut-être «l'horreur d'imaginer cela, le nom de Dieu sur les lèvres des tueurs et des victimes...». Après avoir éreinté les derniers romans de Russell Banks et d'Updike, la critique américaine a encore boudé son plaisir. Elle voulait que DeLillo fasse dans l'épique, qu'il ressorte les grandes orgues romanesques comme dans son maître livre, Outremonde. Pourtant, dans sa sobriété même, son intensité, sa beauté étrange, L'Homme qui tombe est, à n'en pas douter, à ce jour, le roman qui s'approche, au plus près, de l'incompréhensible.
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