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Auteur : Giacomo Sartori
Traducteur : Nathalie Bauer
Date de saisie : 03/04/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Philippe Rey, Paris, France
Collection : Roman étranger
Prix : 19.80 € / 129.88 F
ISBN : 978-2-84876-113-8
GENCOD : 9782848761138
Sorti le : 03/04/2008
En 1986, alors que se répand le nuage radioactif de Tchernobyl, il se met à pleuvoir sur le versant sud des Alpes. Après un silence embarrassé, les autorités du Trentin interdisent aux habitants de consommer laitages, légumes et fruits. Indifférent à ces mesures qu'il juge stupides, le père du narrateur s'entête ; mieux, il provoque ses invités en leur offrant de grands saladiers remplis des produits de son jardin. Et il s'obstinera dans cette voie, y compris quand on lui aura diagnostiqué un cancer, effet indiscutable de la pluie radioactive. Il faut dire que ce n'est pas un homme ordinaire : ancien officier fasciste, il ne croit qu'à la guerre, au courage, à la discipline, à la force, à la virilité. Il méprise les prêtres, les démocrates-chrétiens, tous ceux qui ont «retourné leur veste» après la Seconde Guerre mondiale, ceux qu'il qualifie de «moutons».
De son côté, son fils débarque d'Afrique, où il travaille dans un Centre de lutte contre la désertification. Cet agronome timide et complexé traîne une valise bourrée de livres et un passé encombrant : l'éducation «à la dure» qu'il a reçue, puis sa participation au terrorisme pendant les années de plomb, répondant au fascisme triomphant de ses parents par la violence rédemptrice de l'extrême gauche. La maladie de son père va curieusement lui donner l'occasion de régler ses comptes avec lui-même. Et de se livrer avec le plus fin des scalpels à l'anatomie de cette émouvante bataille.
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer
Giacomo Sartori est né en 1958 dans le Trentin. Agronome, il vit entre sa région natale et Paris. Outre un premier roman, Insupportable (2001), il a publié un recueil de nouvelles en 1996.
Je n'ai pas été adolescent, car chez moi il n'y avait que des adultes et des enfants, sans états intermédiaires. Quand on jouait et riait, on était des enfants ; quand on était tendu et nerveux, on appartenait à la catégorie des adultes. A l'âge de treize ans, ma soeur cessa de rire et se trouva un futur mari à proprement parler : du jour au lendemain elle se mit à agir comme une sage fiancée dont le départ est imminent. Le garçon en question n'était pas plus âgé qu'elle, et pourtant ils affichaient tous deux la condescendance d'un couple mûr qui se contente d'attendre le moment approprié pour célébrer son mariage décidé depuis longtemps. Quelques années plus tard mon frère devint lui aussi adulte sans transition, comme une larve qui se change en insecte : en l'espace d'un seul été, son corps se couvrit de poils épais et durs, et ses joues de barbe. Pas une barbe quelconque, une barbe de marin norvégien, qu'il laissait pousser pour éviter tout malentendu. Il faut dire qu'il avait contracté dès l'enfance l'habitude de se rouler par terre et de claquer les lourdes portes de la villa ; au vu d'une telle irritabilité et de cette grosse barbe de Norvégien, personne ne pouvait croire qu'il avait quatorze ans. Tout le monde lui en donnait vingt, vingt-cinq, ce qui le rendait encore plus renfrogné et donc apparemment plus mûr. Il n'avait pas de petite amie, car il était trop occupé à apprendre : il apprenait l'allemand, l'anglais, le français, le russe, le piano, l'électronique, les statistiques, l'intelligence artificielle, la botanique appliquée, la minéralogie et la géochimie, l'histoire de la musique, la cybernétique, la mécanique quantique, l'archéologie. Il apprenait en classe, où il était toujours et de très loin le premier en dépit de sa nervosité et de son attitude ostensiblement méprisante, mais aussi et surtout de manière autodidacte : très intelligent, il réussissait dans tout ce qu'il entreprenait. Seule ombre au tableau, le piano, où ses mains, petites et courtes comme les miennes, l'empêchaient de progresser aussi rapidement qu'il l'aurait souhaité : son modèle, à en juger par sa coiffure, n'était autre que Mozart.
Dans mon enfance, ce qui différenciait les adultes des enfants était que ces derniers n'avaient pas vécu la guerre. N'ayant pas vécu la guerre, les enfants étaient justement des enfants, et selon toute vraisemblance le demeureraient jusqu'à leur mort. Car il n'existait qu'un seul moyen de savoir ce qu'était la guerre : l'avoir faite. Ceux qui n'avaient pas fait la guerre ne pouvaient pas comprendre en quoi consistait la vie et ne le comprendraient jamais. La guerre était la seule chose que mon père et ma mère avaient en commun, la seule chose qui adoucissait parfois leur irréductible incompatibilité.
Chez moi, on ne considérait pas la Seconde Guerre mondiale comme un événement catastrophique. Mieux, ceux qui ne l'avaient pas connue avaient raté une occasion fantastique : elle avait été très dure, mais magnifique aussi. Pendant la guerre, il n'y avait pas de vrai café, il n'y avait pas de nourriture, mais le peu qu'il y avait possédait un goût inimitable, destiné à s'ancrer à jamais dans la mémoire. Pendant la guerre, les amitiés étaient aussi solides que de l'acier, la fidélité et le dévouement autre chose que des mots vides de sens, les attirances et les amours brûlantes, les rires de vrais rires, chaque instant était plein et touchant, unique. Surtout, les individus courageux et téméraires avaient l'occasion de prouver leur valeur, tous les autres montraient ce qu'ils étaient : des peureux et des lâches.
Pendant la guerre, les avions piquaient vers le minuscule bourg où se dressait la villa familiale et le mitraillaient, racontait ma mère. Mais il s'agissait - tout au moins d'après ses descriptions - de rafales capricieuses et inoffensives, à mi-chemin entre l'avertissement bourru et les loopings joyeux d'un cerf-volant. Par la suite j'ai découvert que les bombardements avaient rasé des quartiers entiers de la ville et causé des centaines de morts.
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