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Auteur : Sandro Veronesi
Traducteur : Dominique Vittoz
Date de saisie : 12/06/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Grasset, Paris, France
Prix : 21.90 € / 143.65 F
ISBN : 978-2-246-72431-5
GENCOD : 9782246724315
Sorti le : 02/04/2008
Pietro n'est pas là lorsque sa femme fait une rupture d'anévrisme sous les yeux de leur fille Claudia. Il n'est pas là car il est en train de sauver une inconnue de la noyade. Pétri de culpabilité, il décide de passer ses journées devant l'école de Claudia, dans sa voiture la plupart du temps, dans le café du coin ou le parc mitoyen. Il observe la vie alentour, les habitants du quartier, les passants, et porte un regard tendre et amer, cynique et doux, sur la vie qui continue son chemin. Il attend. Mais il ne souffre pas. Il est dans cette phase étrange où le drame est bien présent mais n'a pas encore explosé en lui, ni en sa fille d'ailleurs, dans un «chaos calme» comme il le définit.
L'enchaînement des conséquences de cette immobilité porte tout son entourage, personnel et professionnel, à venir se liquéfier dans sa voiture, chacun y allant de son malheur, de la triste anecdote qui a bouleversé sa vie. D'abord objet de compassion, Pietro devient l'analyste involontaire de son monde, l'oreille attentive et discrète dont ces êtres au bord de la rupture avaient besoin. En tous les cas jusqu'à ce que sa fille vienne remettre quelques pendules à l'heure.
Un roman fort, très bien écrit et aux idées souvent originales. Un sens du retournement absurde digne de Beckett, un existentialisme doux, entre humour tendre et cynisme noir. On referme ce livre en regrettant déjà que ses personnages ne nous accompagnent pas plus longtemps. Une réussite.
Chaos calme : un titre surprenant
Pietro, avec son frère Carlo, sauve deux femmes de la noyade. Suite à un quiproquo, les sauveteurs ne sont pas remerciés. En rentrant chez lui, il découvre qu'au moment-même du sauvetage, sa femme Lara mourrait. Pendant tout le livre, chaque moment heureux est "contrebalancé" par un moment tragique ou inversement.
Il décide, lui l'homme d'affaires occupé, de vivre dans sa voiture devant l'école de sa fille unique Claudia. Une sorte de vie parallèle où défilent tous ses proches, ses supérieurs et collègues. Ils ne viennent pas pour le consoler mais pour s'épancher sur leurs malheurs......
Un petit bijou à déguster...
Pietro Palladini est immobile, Dans l'oeil du cyclone.
Il ne sort plus de sa voiture, garée au bas de l'école de sa fille à Milan. Ce quadragénaire séduisant que la vie avait épargné vient de perdre sa femme, Lara. Il attend de souffrir, mais ce n'est pas si facile de ressentir la perte. Les amis et les anonymes viennent lui parler, l'étreindre, partager ce temps suspendu, ce " chaos calme " où il se réfugie désormais. Une jolie fille qui promène son chien, les collègues de travail à la veille d'une fusion financière sans précédent, un frère fumeur d'opium, une belle-soeur qui se dénude en pleine crise de nerfs, une milliardaire érotisée, tous perdent à un moment leur calme, leur dignité, leurs masques.
Tous renoncent à la comédie sociale. Sur cette situation digne d'un Beckett loufoque. Sandre Veronesi construit un roman polyphonique, livre de la maturité, émouvant, ample, magistralement tissé : le mélange de l'intime dans ce qu'il a de plus vibrant et du réel dans ce qu'il a de plus dérangeant.
Veronesi fait de cette situation insolite un formidable roman (excellemment traduit), qui varie les sujets, les formes et les profondeurs de champ d'une manière éblouissante. Tout y passe, les confessions matrimoniales, les secrets d'entreprise, les traîtrises, les attirances sexuelles, équivoques ou non, à l'image des gens qu'il croise dans le petit périmètre délimité par la rue, l'école, le parc ou des personnes qui viennent le visiter - et se dévoiler - dans sa voiture. L'arsenal stylistique convoqué est impressionnant...
L'auteur atteint là un sommet d'art romanesque, à l'instar de ce que peuvent représenter aujourd'hui certains écrivains américains. Mais la touche Veronesi, essentielle, réside dans une fine palette d'écriture et d'émotions qui fait que Chaos calme possède quelque chose d'indéfinissablement méditerranéen. Une réussite lumineuse et réjouissante.
Il n'est pas absent, mais vacant, comme anesthésié ; il semble s'être extrait du grand mouvement de la vie. Tout ensemble grave et émouvant, Chaos calme est le roman de son réapprentissage, de son retour parmi les vivants. «Je ne peux pas continuer. Je vais continuer», dit la phrase de Beckett placée en exergue du livre - c'est la leçon universelle que reçoit Pietro.
Pietro a d'ailleurs des airs de Godot, et ce n'est certainement pas un hasard si Sandro Veronesi cite, à un moment, Oh les beaux jours de Beckett...
Sur une trame minimaliste, l'écrivain italien réussit un roman en demi-teintes assez ambitieux, entre le rire et l'angoisse. Autour de cet homme en crise, l'auteur fait graviter toute une galerie de personnages (parfois assez cocasses), qui font exister le monde au-delà de sa petite personne. Portrait d'un individu, Chaos calme n'en est pas moins une chronique sociale acide, tableau d'une société un peu déshumanisée qui ne sait pas de quoi le lendemain sera fait. Mais, au fond, qui le sait ?
Observateur subtil de la vie des hommes, Sandro Veronesi offre un roman d'énergie et d'humour, prix Strega 2006 et Méditerranée étranger 2008...
«L'homme est une machine à vivre complexe, dit Sandro Veronesi, mais ses actions ne le résument jamais et, surtout, ne le prédestinent pas.» Cette vision dynamique de l'humanité corrige l'observation assez crue d'un écrivain sans illusion mais mû par une compassion, une tendresse et un humour qui rendent son oeuvre profondément attachante. Comme souvent dans les romans de Veronesi, le personnage central est un être banal bousculé par un événement ; une mise à l'épreuve qui le pousse à l'étude de lui-même et des autres...
L'énergie puissante de ce roman très construit, portée par une belle écriture, rend hommage à la vie. Comme Beckett - auteur de prédilection de Sandro Veronesi -, Pietro Paladini «ne peut pas continuer, donc il va continuer».
Sandro Veronesi, avec Chaos calme, a fini par imposer une voix classique de narrateur dans une Italie qui a été tour à tour gagnée par le formalisme et par le mimétisme du langage oral. Né en 1959 à Florence, il appartient à la génération des romanciers qui ont renouvelé la fiction italienne, sans intellectualisation excessive du récit : il s'en est tenu à une ligne narrative nette et claire, orientée vers le réalisme social...
Il y a, dans le roman, de nombreuses allusions à la modernité, avec, par exemple, certains chapitres qui reproduisent des échanges de SMS, d'e-mails, de conversations téléphoniques. Et cette très précise attention au réel, moderne ou pas, fait que les moindres instants sont suivis, aussi bien dans la scène initiale du sauvetage en mer que dans la scène de fellation et de doigté anal qui a provoqué un scandale à la projection du film. Il ne s'agit pas d'un réalisme froid, mais d'un réalisme attentif au monde, sans jamais quitter la vie intérieure des personnages.
Ce sont ces torrents de plaintes que Sandro Veronesi recueille sur 500 pages empreintes d'une perpétuelle ironie. Car Veronesi n'est pas le Cyrulnik des lettres : avec lui, la résilience n'est pas gagnée d'avance et le dolorisme en prend un coup sur la tête. «La souffrance est obscène, elle étouffe les Occidentaux», lâche-t-il dans un français très correct qu'il doit à une thèse d'architecture sur l'idée de restauration dans l'oeuvre de Victor Hugo...
Par moments très virtuose-le premier chapitre est époustouflant-, ce «Chaos calme», furieusement statique, vaut aussi par le regard porté sur ce père, aussi misérable que ses contemporains, et qui ne sera sauvé que par sa douce petite fille. Là encore, le moraliste Veronesi épingle tendrement mais sûrement : si les adultes s'en sortent grâce aux enfants, c'est bien le signe que «le monde marche sur la tête.»
Pietro Paladini ne souffre pas, et son entourage, qui s'empresse de lui présenter ses condoléances, le prend d'abord pour fou. Ne devrait-il pas pleurer, être en proie aux insomnies, consulter un psy ? La mort de Lara plonge Pietro dans un immobilisme nommé «chaos calme», le titre du troisième roman traduit en français de Sandro Veronesi, lauréat pour ce livre du prix Strega, l'équivalent italien de notre Goncourt...
Le chaos calme est une tempête sans vague, qui rend les noyades érotiques et la mort de celle qu'on aimait, supportable. Un état régressif et infantile...
Dans l'orbite du chaos calme de Pietro, les confessions de ses amis sont des morceaux de délire, des mini-vaudevilles, des grains de sable tragicomiques dans sa routine silencieuse. Sandro Veronesi, admirateur de Beckett et de Peter Sellers, maîtrise à merveille le comique par effraction, ces infimes contretemps qui déclenchent des éclats de rire. C'est le zézaiement d'une femme qui parle avec gravité de la mort d'un enfant, la physionomie d'un binoclard sans ses lunettes, une phrase dont on ne sait pas si elle est drôle ou triste à pleurer...
Ce chaos-là laisse derrière lui un long sillage de tendresse.
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