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Auteur : Alain Roussel
Date de saisie : 07/07/2008
Genre : Essais littéraires
Editeur : la Différence, Paris, France
Collection : Littérature
Prix : 10.00 € / 65.60 F
ISBN : 978-2-7291-1753-5
GENCOD : 9782729117535
Sorti le : 10/04/2008
Les mots font partie de notre vie, de notre pensée. Ils ne nous quittent jamais. Le plus souvent, nous nous en servons comme des ustensiles, pour exprimer nos idées et nos sentiments, pour communiquer, avec autrui ou avec soi-même. Mais que savons-nous des mots, de la vie privée des mots ? Que savons-nous de ce qu'ils se disent entre eux, à notre insu, dans l'intimité de la phrase, quand nous croyons pourtant en maîtriser le sens ?
Alain Roussel est né en 1948, à Boulogne-sur-Mer. Il vit aujourd'hui à Rennes.
Il a publié une dizaine de livres, notamment aux Éditions Lettres Vives et chez Cadex.
Quand d'autres ont choisi de collectionner des objets, Alain Roussel s'est institué, faute de mieux, dit-il, collectionneur de mots. Une activité pas vraiment inédite, si l'on songe à la profusion des dictionnaires et encyclopédies en tout genre. Sauf qu'ici la logique ne sera ni celle du classement alphabétique ou thématique ni celle de la proximité sémantique. Plutôt celle d'un facteur Cheval qui ramasserait des pierres au bord du chemin et les assemblerait ensuite. Tantôt selon leur appartenance géologique, tantôt selon leurs formes ou leurs couleurs, tantôt encore selon le son qu'elles pourraient rendre. Ce livre ne ressemble par conséquent à aucun autre. Il se lit comme une libre pérégrination, commandée seulement pas les principes du plaisir et de l'étonnement. Mais toujours à partir d'une connaissance intime, tout à fait savante, de la langue et de son histoire.
Voilà que je me découvre un tempérament de collectionneur. Ce n'est pas rien de décider d'amasser petit à petit des objets dans le but de constituer une collection. On peut, j'imagine, y user sa vie ou se condamner à la solitude, rejeté par ses proches, tellement cette passion est accaparante et même exclusive. Mais d'abord que choisir dans le vaste répertoire des choses collectionnables ? Il faut au moins essayer d'être un peu original. La philatélie, la numismatique, c'est décidément trop couru, comme les automobiles, les montres et même les tickets de métro. Et puis il faut faire avec ses finances. Je pourrais peut-être collectionner les poussières, elles sont très variées et peu coûteuses. On y trouve du fer, des lambeaux de peau, des pollens, des excréments de mouches, des particules de plantes, des poils d'animaux, de la morve séchée, des acariens, parfois même des résidus microscopiques de météorites. Mais je crains qu'à la longue leur accumulation ne se révèle trop salissante, voire particulièrement malsaine pour la santé. Par ailleurs, il y a aussi des collections impossibles. Comment par exemple collectionner des nuages, des vols d'oiseaux, des ombres, des reflets de lune, des brumes, des gouttes de pluie, des crépuscules, des crépitements de flammes ?
Et si je me laissais tenter par une collection de mots ? C'est déjà fait, vous allez me dire, avec tous ces dictionnaires et ces encyclopédies, dans pratiquement toutes les langues, qui prétendent tout vous expliquer et tout définir. Mais cette fois ce serait une collection privée, quelque chose de très intime, avec une sorte de secret derrière la langue qu'on partagerait à quelques-uns, avec quelques amoureux du sens. Voilà, c'est décidé. Je commence dès aujourd'hui une collection de mots.
Curieusement, le premier mot qui me vient et que j'inscris dans ma collection est le mot camouflet. Cela commence bien ! Je n'ai décidément pas de chance. Ce n'est pas le plus heureux des présages, mais enfin, il faut faire avec. Je l'ai donc soigneusement recopié dans le coin supérieur gauche de la première page du grand cahier d'écolier qui me servira d'album. Je dois évidemment m'habituer à sa présence, là où il y a encore quelques secondes il n'y avait rien. Je l'observe à la dérobée. Je le tiens à l'oeil en quelque sorte. Il m'intrigue. Il est là, tout seul sur la grande page. Il est seul et nu, malgré les neuf lettres qui tentent de lui prêter une apparence, à défaut d'une ossature. C'est que, d'une certaine façon, il vient de naître. Il ne sait pas encore comment se comporter dans cet espace vide et blanc, tout environné de silence qui l'impressionne, l'oppresse. Tel un ange déchu, il est tombé du ciel. C'est comme s'il trouvait humiliant d'être au monde. Il reste là, avec sa solitude, peut-être sa culpabilité, ne sachant que faire. Il attend. Il ne sait pas qui ou quoi, mais il attend, un autre mot sans doute, qui viendrait partager son infortune, le sortir de son isolement, plus pathétique que splendide dans ce marché de dupes, aussi divin soit-il.
J'éprouve une sorte de compassion pour ce mot. N'y a-t-il pas aussi, dans ma vie, dans toute vie, dans le simple fait d'être au monde, comme un camouflet ? Toute existence ne commence-t-elle pas par un camouflet ? On y vient si démuni, incapable de survivre, s'il n'y avait l'aide d'autrui, généralement d'une mère. D'ailleurs, dans camouflet, il y a mouflet, le petit enfant, le mioche, le moutard qui se cache dans les jupes de sa mère. Ainsi, de camouflet on passe naturellement à camouflage. Quand on essuie un camouflet, on cherche à se camoufler, à se cacher. Subissant son propre camouflet, le mot «camouflet» essaie de se dissimuler derrière le mot «mouflet», mais il n'y parvient pas vraiment. Trop corpulent, il déborde par sa première syllabe. Il ne lui reste plus alors qu'à assumer sa présence, aussi discrètement que possible. D'ailleurs, par une sorte d'indulgence héritée des conventions de l'écriture occidentale, j'ai écrit le mot «camouflet» en haut de la page et très à gauche, ce qui, à défaut de camouflage, lui donne un air modeste, presque effacé.
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