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Auteur : François Walter
Date de saisie : 10/07/2008
Genre : Histoire
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : L'Univers historique
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-02-096039-7
GENCOD : 9782020960397
Sorti le : 17/04/2008
Pourquoi la notion de «risque», issue des domaines de la navigation et du jeu, peut-elle aujourd'hui s'appliquer à des actions aussi diverses qu'implanter une maison sur les flancs d'un volcan, avoir des rapports sexuels non protégés ou manger du poulet ? Depuis les années 1970, le «risque» est un moyen parmi d'autres de traiter l'incertitude diffuse qui gagne notre monde. Jusqu'alors, le terme de «catastrophe» suffisait à appréhender les multiples variantes des phénomènes ponctuels de paroxysme.
De désastres en fléaux, de sinistres en calamités, l'Occident s'est représenté les catastrophes suivant un cours complexe dont François Walter explore les méandres. Pourquoi l'âge classique redoutait-il tant le passage des comètes et leurs présages ? Qu'est-ce qui pousse le siècle des Lumières à se laisser fasciner par le spectacle des éruptions volcaniques ? Prométhéen, le XIXe siècle l'est-il vraiment qui semble se résigner à la succession des catastrophes industrielles et minières ? Et que dire de la déréliction du dernier siècle confronté aux catastrophes morales absolues, Auschwitz et Hiroshima ?
Loin du schéma réductionniste selon lequel nous serions passés d'une société de la fatalité à une société de la sécurité, François Walter s'attache à mesurer la contribution des images et des discours aux climats anxiogènes. Il montre que la culture du risque se nourrit toujours à des sources symboliques, à plus forte raison quand règne l'idéologie de la précaution et du développement durable, à l'ombre d'une catastrophe écologique annoncée.
FRANÇOIS WALTER est professeur d'histoire à l'université de Genève.
Derrière cette Histoire culturelle des catastrophes se profile une question qui guide la réflexion de François Walter : quelles significations les sociétés attribuent-elles aux catastrophes naturelles ? Pendant longtemps a dominé une lecture providentialiste, tout événement important ne pouvant qu'être le fruit d'une intervention divine. Avec une différence entre les protestants et les catholiques : si, pour les premiers, c'est Dieu qui se manifeste dans les errements de la nature, les seconds inversent la perspective et voient dans les catastrophes l'action de forces diaboliques...
C'est au cours du XIXe siècle que l'interprétation naturelle de la catastrophe supplante l'idée d'une punition divine...
Ces transformations récentes de la culture du risque font que l'horizon d'attente des sociétés contemporaines est encombré de l'idée d'une catastrophe écologique programmée, même si on en ignore la forme, le réchauffement climatique plus encore que le risque nucléaire semblant la menace la plus crédible. La dimension religieuse n'est bien sûr pas absente de cette représentation apocalyptique du futur, observe François Walter, qui en déduit avec raison qu'il faut éviter toute lecture trop simple de l'histoire culturelle du risque qui ferait se succéder des époques providentialiste, naturaliste puis anthropique.
Dans un essai stimulant, François Walter plonge dans l'histoire culturelle des représentations des dangers qui menacent l'humanité...
Les politiques ont pris l'habitude de prendre des décisions en ne maîtrisant pas tous les savoirs et en incluant de possibles ratés. Serait-ce là le triste bilan d'un monde qu'on qualifie pudiquement de «post-moderne» ? Indéniablement, notre époque tend à ériger en valeur éthique le catastrophisme politique. Que nous réserve ce discours sur les fléaux ? Est-ce la marque d'un retour au religieux, comme le suggère en conclusion de son essai François Walter, en s'inscrivant en faux contre cette grande thèse webérienne du désenchantement du monde et de la sortie de la religion ? Les catastrophes engendreront-elles un étrange «réenchantement du monde», comme le laisse penser un certain retour au religieux et au collectif lorsqu'on évoque cette question même de la survie ? Les questions posées par François Walter méritaient de l'être.
L'actualité birmane et chinoise, hélas, donne une rude actualité à ce livre important, qui approche avec science et courage une immense question : comment l'homme occidental, depuis la Renaissance, la Réforme et les Lumières, a-t-il inscrit la catastrophe et le risque dans ses visions du monde, dans sa foi et ses oeuvres ?...
Mais François Walter, professeur à l'université de Genève, historien du paysage et des villes et, surtout, pionnier avec le médiéviste Robert Delort de l'histoire de l'environnement européen (il faut rouvrir leur livre fondateur, de 2001, paru aux PUF), remet ses pas dans ceux de Lucien Febvre qui dès 1956, dans Les Annales, voulait suivre ce fil rouge d'une évolution de l'humanité : irrépressible, sentimental, vraie poire d'angoisse, l'alarmisme apocalyptique et son corollaire, le besoin de sécurité...
Et si tous les paroxysmes, tous les flamboiements font l'objet, de Turner à Wagner, de maintes et magnifiques sublimations esthétiques, la prégnance du social sur le religieux accouche d'une civilisation prométhéenne. Avec à l'horizon, dès 1914, l'Apocalypse atroce, bestiale et inutile qui a définitivement dévoilé en l'homme une infinie barbarie.
Extrait de l'introduction :
Le catastrophisme est à la mode. Depuis que Georges Cuvier, en 1812, a proposé d'expliquer la formation de la terre par une série de cataclysmes, cette façon de penser était restée une théorie de l'histoire des sciences, plutôt décriée d'ailleurs. Longtemps confinée à la mythologie, l'idée selon laquelle la terre a vécu des catastrophes cosmiques de grande ampleur a connu, depuis peu, un regain d'intérêt. Mais ce n'est pas le domaine des sciences de la terre qui va nous intéresser ici. Plus étonnante, en effet, la faveur du terme dans un contexte culturel et idéologique, quand le catastrophisme propose de s'en tenir à un scénario du pire face à l'avenir. Certes, l'emploi du mot en politique remonte déjà au XIXe siècle, en particulier dans certains cercles socialistes convaincus que le système de la société bourgeoise allait bientôt s'effondrer. Néanmoins, ce n'est guère avant les années 1970 que l'on observe le transfert de l'expression dans le champ des sciences sociales. Avec sa critique radicale de la société technologique en déficit éthique, le philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993) a largement contribué à fonder les réflexions de nombreux courants qui relèvent de ce qu'on appelle aujourd'hui l'écologie politique.
Au départ, cette idéologie est associée à la prise de conscience du risque d'un «hiver nucléaire», lié à l'usage de l'arme atomique. Cette dernière expression a probablement été popularisée par l'étude américaine «TTAPS» (initiales de ses auteurs), publiée en 1983. Au travers de modèles suffisamment élaborés pour emporter l'adhésion, elle suggérait que les poussières diffusées dans la stratosphère par une série d'explosions nucléaires auraient pour effet de filtrer le rayonnement solaire au point d'entraîner une chute des températures qui pourrait réduire à néant la vie des plantes sur terre. Désormais, le catastrophisme a partie liée avec l'écologie et la menace de catastrophes entraînées par l'action irresponsable des sociétés développées.
La perspective de ce livre est de donner une profondeur historique à ces peurs contemporaines. La contextualisation n'est-elle pas le moyen d'explication utilisé par les historiens ? On peut ainsi trouver tout un faisceau de raisons qui donnent une cohérence aux inquiétudes présentes. Dans le passé aussi, au-delà des mots qui datent et en se gardant de reporter dans d'autres temps des concepts souvent anachroniques, on rencontre des sociétés inquiètes. Toutes s'efforcent de donner un nom et de formaliser les sourdes menaces qu'elles sentent peser sur elles. Pourquoi ne pas essayer de faire le récit de cette longue succession d'incertitudes ? Pourquoi ne pas évoquer cette mise en textes et en images qui constitue une histoire culturelle de la perception des risques ?
Une perspective d'histoire culturelle
À lire les nombreux travaux qui balisent ce vaste champ, le chercheur sera interpellé par une constante. En effet, la plupart des auteurs dessinent une ligne de partage entre le traitement irrationnel des désastres caractéristique des sociétés anciennes et une gestion mesurée et scientifique dévolue aux sociétés modernes. La présence ou non de références religieuses en assurerait la délimitation. Celles-ci sont en général mentionnées pour prouver que l'on appartient à la deuxième période, tant on les considère comme des traits d'archaïsme définitivement terrassés par la recherche. «Jusqu'au XIXe siècle, lit-on dans une publication récente, les catastrophes naturelles furent interprétées par les deux confessions religieuses comme des "exhortations aux actes" de la part de Dieu [...]. Les théologiens commentaient ces catastrophes, passages bibliques à l'appui, et tentaient de trouver une cause vraisemblable à la colère de Dieu.» Jusqu'au XVIIe siècle, nous dit encore cet auteur, même les couches sociales supérieures des savants pouvaient admettre que la catastrophe est un avertissement divin, Dieu fixant le cadre dans lequel les hommes peuvent évoluer sans provoquer sa colère. De telles conceptions auraient commencé à vaciller avec le siècle des Lumières, reléguées dans la catégorie des «modèles explicatifs dépassés» avec des réapparitions résiduelles à certaines occasions. Les explications religieuses se maintiendraient partiellement parmi les populations rurales jusqu'au XXe siècle, alors que les élites urbaines auraient basculé dès le XVIIIe siècle du côté d'un nouveau paradigme, résolument naturaliste.
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