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Auteur : Régis de Sà Moreira
Date de saisie : 25/08/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Au diable Vauvert, Vauvert, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-84626-165-4
GENCOD : 9782846261654
Sorti le : 25/08/2008
Tout le monde a du un jour ou l'autre, lors d'une discussion acharnée, utiliser cette fameuse réplique : «mets-toi à ma place !». Le couple héros du livre de Régis de Sa Moreira se réveille ainsi un beau matin, comme par magie, dans le corps de l'autre.
Mais le livre n'est pas un roman d'anticipation ! Plutôt un plaidoyer pour la communication entre les sexes.
L'homme, un écrivain en mal d'inspiration, bougon, mélancolique et épicurien se retrouve dans la peau de sa femme, éditrice, végétarienne et sportive.
Tous deux vont vivre la vie de l'autre, physiquement, professionnellement, sexuellement, amoureusement, ne gardant que son propre esprit dans une enveloppe inadéquate.
Le récit est écrit par l'homo sapiens qui tutoie le lecteur et qui, affublé de seins et de maux de tête, raconte au fil des pages ce que l'on peut comprendre de l'autre en habitant littéralement sa chair.
Un style haché, fragmenté, à l'image d'un couple déchiré. Se retrouvant chacun dans le corps l'un de l'autre, un mari et sa femme échangent leur torture dans un jeu de pronoms au rythme entraînant. Un très bel exercice de style et une plongée réussie dans le quotidien d'un couple en crise.
La première chose qui t étonne lorsque tu ouvres les yeux c'est le plafond de votre chambre.
Ça fait des mois que tu dors dans le salon.
Tu ne comprends pas.
Tu tournes la tête sur le côté, ta femme n'est pas dans le lit.
Mais ses longs cheveux blonds s'étalent sous ta joue.
Tu ne comprends pas du tout.
Tu montes une main pour te gratter la barbe.
Ta barbe a disparu.
Tu ne respires plus.
Tu descends ta main sous le drap.
Tu cherches quelque chose entre tes jambes.
Tu ne trouves rien.
Tu te redresses d'un coup.
Tu te tournes vers l'armoire à glace.
Tu cries.
Ta femme crie à ta place.
Régis de Sá Moreira est né en 1973, il vit aujourd'hui à New York. Après Pas de temps à perdre (lauréat du Prix Le Livre Élu en 2002), Zéro tués et Le Libraire, paru au Livre de Poche et vendu à plus de 20.000 exemplaires cumulés, Mari et femme est son quatrième roman.
Difficile de ne pas repenser à la dernière fois que l'on a balancé le fameux «mets-toi à ma place» au visage de son conjoint. Ça devait être hier. Peut-être même ce matin...
Les pronoms se mélangent, on s'y perd volontiers, on ne sait plus qui est qui, alors on relit, on se concentre, jusqu'à ce que l'on en arrive à cette conclusion pourtant limpide : ces deux-là ne font qu'un. Un couple, un écrivain, un bon roman.
À l'encontre d'une tendance actuelle, il a fait le choix de la brièveté. Ses livres se situent davantage aux confins de la cristallisation poétique que dans les parages des grands flots narratifs. Sa phrase a du nerf, elle s'accorde au rythme d'une profération rapide. Quand d'autres romanciers recherchent la justesse de la représentation par ajustements successifs, lui semble davantage pencher vers les infinies variations autour d'un thème extrêmement circonscrit. Ainsi, dans Mari et femme, l'échange des corps entre ses deux protagonistes. L'imaginaire, sinon le merveilleux, apparaît comme l'autre dimension fondamentale de cette écriture...
Dans sa grande économie de moyens, le texte de Régis de Sa Moreira fait montre d'une impressionnante épaisseur. Le merveilleux n'est pas ici un procédé, mais une façon de placer les êtres et le monde dans une autre lumière. De leur apporter un éclairage sur eux-mêmes et le dehors. Sous des allures d'exercice formel, on se trouve ici au coeur même de la vocation du littéraire.
Certes, l'homme est une femme comme les autres, mais si ce barbu, dans le métro, était une dame ? Avec cette réjouissante métamorphose conjugale, les théoriciens du féminisme vont avoir du pain sur la planche, et vous de quoi bien vous amuser.
On pense à Will Self pour le comique transgenre (Vice-versa), à Régis Jauffret pour les envies de meurtre en couple et la narration à la deuxième personne, au cubisme en général pour le double point de vue qui offre plein de phrases marrantes, du genre «ta femme gratte ta barbe» ou «tu marches dans le couloir avec ses seins à l'air». On pense aussi à Régis de Sá Moreira, puisque cet échange de corps était déjà arrivé dans Pas de temps à perdre, son premier roman, et que le glissement logique est un de ses tours favoris : où l'on se rend par exemple compte que tromper sa femme en étant dans son corps revient du coup un peu à se tromper soi-même...
Malgré son côté «rechercher & remplacer» («ton» par «son», etc.), Mari et femme n'est pas qu'une performance stylistique jouissive. C'est surtout une fiction qui marche, où l'impossible devient probable et dans laquelle on s'installe mieux que dans la plupart des réalismes exsangues de la rentrée. Quelques philosophes chagrins auront cependant bondi sur l'hypothèse de base du récit. Parce qu'il a échangé les corps de ses personnages, Sá Moreira se croit autorisé à en déduire que «tu es elle et elle est toi». On sait que ce n'est pas si simple. Il le sait aussi.
(...)
Tu soulèves le drap pour te cacher en dessous mais tu aperçois ses seins et tu le rebaisses aussitôt.
Tu la regardes dans la glace, elle te rend ton regard, tu n'arrives pas à y croire.
Tu fais la tête qu'elle fait quand elle n'arrive pas à y croire.
Et qu'elle a besoin de faire pipi, comme elle dit.
Tu glisses au bord du lit.
Les chaussettes bleues que ta femme porte pour dormir surgissent à tes pieds.
Tu les regardes horrifié.
Tu t'enroules dans le drap, tu te lèves, tu sors de la chambre et tu t'appuies aux murs du couloir jusqu'à la salle de bains.
Dans laquelle il y a déjà quelqu'un.
Tu t'énerves sur la poignée de porte.
Tu t'entends tousser.
Retousser.
Racler ta gorge.
Cracher.
Tu lâches la poignée et tu recules.
La porte s'ouvre.
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