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Auteur : Joyce Carol Oates
Traducteur : Claude Seban
Date de saisie : 01/10/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Philippe Rey, Paris, France
Prix : 24.00 € / 157.43 F
ISBN : 978-2-84876-121-3
GENCOD : 9782848761213
Sorti le : 01/10/2008
Dès la première scène j'ai su que je lisais un grand livre. Un après-midi de septembre 1959 une jeune ouvrière, Rebecca Tignor, suit un chemin de halage pour rentrer chez elle. Elle se sent suivie, à une dizaine de mètres, par un homme coiffé d'un panama. Que de choses se passent dans la tête de Rebecca jusqu'au moment où l'homme au panama la regarde de ses yeux étranges, sans cils, et lui dit d'un ton presque mélancolique : «Vous êtes Hazel ? bien sûr - Hazel Jones ?» Elle lui assure qu'elle n'est pas Hazel Jones. L'homme au panama lui laisse sa carte. C'est le docteur Byron Hendricks, le fils du docteur Hendricks, décédé, qui ne l'aurait pas oubliée dans son testament.
Rebecca est la fille de Jacob Schwart, arrivé avec sa femme et ses deux garçons en novembre 1936 aux États-Unis. Des immigrants ayant fui l'Allemagne nazie. Il trouve, lui ancien professeur de lycée, un emploi de gardien dans un cimetière non confessionnel à la périphérie de Milburn. Il habite avec sa famille un vieux cottage de pierre décrépit à l'entrée du cimetière. Un quotidien fait d'humiliations, de frustrations, de pauvreté. Les interdits cernent Rebecca : les choses du sexe, bien sûr, mais aussi parmi les choses-à-ne-pas-dire l'aveu d'être juif et celui de parler allemand.
La jeune Rebecca sera témoin d'un drame épouvantable. Sa haine du père restera si forte que des années après, pensant à lui, elle se mordra les lèvres jusqu'au sang.
Revenons au présent. Le mari de Rebecca, Niles Tignor, souvent absent, travaille pour une fabrique de bière. Il s'avère être un homme monstrueux qu'elle quittera pour protéger son petit garçon. S'en suivra une longue errance parmi les villes, les différents petits boulots, les hommes.
Un roman sur la résilience et la survie où l'explication de l'existence ballottée et tourmentée de Rebecca ne sera dévoilée que dans les dernières pages très chargées en émotion. Un livre riche et puissant proposé par l'auteur des Chutes, Prix Femina 2005, un roman que je vous avais vivement invité à lire.
Voici peut-être le plus fort et le plus poignant des romans de Joyce Carol Oates et l'on sait l'auteure américaine surdouée et prolixe.
Dès les premières lignes vous êtes saisis, le ton est donné, l'atmosphère en place : mystérieuse, envoûtante, pleine de "bruit et de fureur".
Etat de New-York dans les années d'après-guerre, la famille Schwart qui a fui l'Allemagne nazie est exsangue.
Les parents brisés, désarticulés, que la pauvreté, la souffrance et le malheur ont rendu monstrueux ; les enfants sont traités de façon inhumaine, la tension monte en crescendo jusqu'au drame familial innommable.
Rebecca, la fille adolescente est placée ; elle tombe amoureuse de Niles Tignor, un homme pusillanime et violent dont elle a un enfant.
Elle va fuir pour protéger son fils, change d'identité. Tous deux se déplacent sans cesse dans une zone proche de la frontière canadienne.
Puis elle rencontrera un homme doux avec qui elle connaîtra un bonheur tranquille lui permettant d'élever son fils, pianiste prodige.
Mais l'appel des origines est le plus fort et par l'intermédiaire d'une cousine qu'elle croyait disparue, elle va remonter dans le passé de sa famille, renouer avec ses racines européennes et retrouver son vrai nom.
Un superbe portrait tout en nuances d'une femme qui, à force de caractère, de volonté, de sensibilité et d'intelligence assume et réalise un destin terrible.
Joyce Carol Oates n'a pas son pareil pour peindre des êtres forts et fragiles à la fois, qui fuient le malheur et aussi le provoquent, reflets d'une nature sauvage et puissantes (nous ne sommes jamais loin des chutes du Niagara).
Eblouissant.
En 1936, les Schwart, une famille d'émigrants fuyant désespérément l'Allemagne nazie, échouent dans une petite ville du nord de l'État de New York où le père, Jacob, un ancien professeur de lycée, ne se voit offrir qu'un travail de fossoyeur-gardien de cimetière. Un quotidien fait d'humiliations, de pauvreté et de frustrations va les pousser à une épouvantable tragédie dont Rebecca, la benjamine des trois enfants, sera le témoin.
Ainsi débute l'étonnante vie à multiples rebonds de Rebecca Schwart : après avoir épousé Niles Tignor, un homme abusif et dangereux, elle doit fuir pour protéger son petit garçon, et tenter de se reconstruire. Les villes, les métiers, les hommes défilent, jusqu'à sa rencontre avec Chet Gallagher, promesse d'un bonheur enfin possible. Mais surgit alors le désir profond, d'abord inconscient, de retrouver son passé cruel de «fille du fossoyeur», de se rattacher en fin de compte à sa véritable identité. Le destin ne le lui permettra qu'au terme d'une existence d'intranquillité, dans les dernières pages bouleversantes de ce roman.
L'apprentissage des hommes, du mariage, de la maternité, les combats d'une femme dans la société américaine de l'après-guerre racontés par Joyce Carol Oates au sommet de son talent, font de ce livre un hymne inoubliable à la résilience et à la survie.
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude Seban
Joyce Carol Oates, née en 1938, est l'auteur d'une oeuvre considérable qui l'a placée au premier rang des écrivains contemporains. Elle a reçu le prix Femina étranger en 2005 pour Les Chutes.
«Avec La fille du fossoyeur, Joyce Carol Oates nous offre son chef-d'oeuvre, un témoignage passionnant de la résilience de l'esprit humain.» (Michael Connelly)
«La fille du fossoyeur, c'est Joyce Carol Oates au sommet absolu de son art : fascinant, intense, unique de vision et de puissance.» (Scott Turow)
C'est une femme frêle aux allures d'oiseau de nuit qui pose sur le monde un regard mobile, inquiet. Une présence forte, déroutante, celle d'un grand auteur contemporain passé par deux fois tout près du Nobel de littérature. La célébrité de Joyce Carol Oates a d'ailleurs joué un rôle essentiel dans la genèse de son dernier roman, cette magnifique «Fille du fossoyeur» qui transforme sa grand-mère tant aimée, la discrète Blanche Morgenstern, en une héroïne flamboyante, rebelle et mystérieuse nommée Rebecca Schwart...
«Nos rôles nous condamnent-ils à avoir des personnalités fragmentées ou peuvent-ils être des sources d'imagination, d'originalité, de triomphe social ?» s'interroge Oates. La réponse est dans son oeuvre immense, cette inlassable exploration de l'identité, de ses failles et de son irréductible mystère.
Après Blonde (2000), Les Chutes (2005), Joyce Carol Oates nous livre une oeuvre magistrale et dérangeante, La Fille du fossoyeur...
Dans cette captivante fuite (ou quête) des origines, Joyce Carol Oates ballotte Rebecca d'hôtel en hôtel, de vraies en fausses identités. «Rester en mouvement» signifie rester en vie : chez Joyce Carol Oates, les héros sont des créatures darwiniennes, les plus faibles crèvent, les plus forts doivent s'adapter pour survivre. La sélection est violente, sanglante, parce que la romancière voue un amour vache à ses personnages, elle aime les laminer, les déchiqueter, les prostituer, les violer, pour leur offrir ensuite la résilience.
Haine du père. Ce n'est pas la première fois que Joyce Carol Oates dépeint une figure paternelle comme un coquin, un patriarche biblique exerçant son autorité du côté des ténèbres. Celui-ci est honni, encore dix ans après sa mort, que personne ne pleura. Sa fille, lorsqu'elle pense à lui, se mord les lèvres au sang tant elle le vomit. Elle se souvient de "ses yeux kérosène", "l'odeur aigre de son haleine", et ce "visage pareil à une tomate bouillie", vision d'horreur exprimée plusieurs fois. "Visage pareil à une tomate bouillie" : il faut le redire, à vous traumatiser jusqu'à la Saint-Glinglin...
La Fille du fossoyeur est un roman où le "pas dire" a laissé des traces. Lorsque Rebecca parle de sa mère, elle dit "morte, pour ne pas dire tuée. Pour ne pas dire assassinée". Mais c'est comme ça qu'écrit Joyce Carol Oates, avec chez elle aussi l'obsession de la famille déracinée, la malédiction d'être objet de concupiscence, ce style sauvage, parfois incantatoire, exalté, en refrain de chanson de Damia ou couplets victoriens rappelant qu'on la surnomme "quatrième soeur Brontë".
Rien de plus simple en apparence que l'écriture de Joyce Carol Oates. Son art fait penser à certaines peintures de l'hyperréalisme américain évoquant ces années cinquante : les usines travaillent à plein rendement, les cadences y sont infernales, les salaires maigres. Des cheminées identiques sortent des fumées aux teintes différentes, révélant l'activité de l'entreprise. C'est l'épanouissement - et peut-être déjà la fin - de la société industrielle. Mais les enjeux du récit ne se trouvent pas là, et derrière la fausse naïveté de cette évocation sociologique, Joyce Carol Oates revient sur des thèmes récurrents dans ses oeuvres : les origines, la filiation, la lutte contre le malheur - ou la propension à chercher le malheur - en jouant avec deux autres motifs : le nom d'un être et son identité.
Prologue :
«Dans le monde animal les faibles sont vite éliminés.» Dix ans qu'il était mort. Dix ans que son corps mutilé était enterré. Dix ans que personne ne le pleurait. On aurait pensé que depuis le temps, elle, sa fille adulte, mariée et mère de son propre enfant, serait débarrassée de lui. Dieu sait qu'elle avait essayé ! Elle le haïssait. Ses yeux kérosène, son visage pareil à une tomate bouillie. Elle se mordait les lèvres au sang à force de haine. Là où elle était le plus vulnérable, au travail. Sur la chaîne de montage de Niagara Fiber Tubing où le bruit abrutissant la mettait dans un état second, elle l'entendait. Quand ses dents s'entrechoquaient sous les vibrations du tapis roulant, elle l'entendait. Quand elle avait un goût de bouse sèche dans la bouche, elle l'entendait. Elle le haïssait ! Se retournait, ramassée sur elle-même, se disant que c'était peut-être une plaisanterie, une blague grossière, un de ses connards de camarades qui lui hurlait quelque chose à l'oreille. Comme si les doigts d'un type lui tripotaient les seins à travers la combinaison ou se coulaient entre ses jambes et elle était paralysée, incapable de détourner le regard des longueurs de tube sur le tapis de caoutchouc qui avançait par saccades et toujours plus vite qu'on ne le voulait. Ces satanées lunettes embuées qui lui blessaient le visage. Elle fermait les yeux, respirait par la bouche ce sale air plein de poussière, ce qu'elle savait ne pas devoir faire. Un instant de honte, annihilant, vivante-ou-morte-quelle-importance, qui la submergeait parfois dans les moments d'épuisement ou de tristesse, et elle prenait à tâtons sur le tapis l'objet qui n'avait plus de nom, plus d'identité ni d'utilité, risquant de se faire happer la main et broyer la moitié des doigts par la presse avant de réussir à secouer son emprise, à se libérer de lui qui parlait avec calme sachant qu'il se ferait entendre malgré le vacarme des machines. «Voilà pourquoi tu dois dissimuler ta faiblesse, Rebecca.» Le visage près du sien comme s'ils étaient des conspirateurs. Ils ne l'étaient pas, ils n'avaient rien en commun. Ils ne se ressemblaient en rien. Elle haïssait l'odeur aigre de son haleine. Ce visage qui était une tomate bouillie, éclatée. Elle avait vu ce visage exploser, sang, cartilage, cervelle. Elle avait ôté ce visage de ses avant-bras nus. Elle avait ôté ce visage de son propre visage ! Elle l'avait retiré de ses cheveux. Dix ans auparavant. Dix ans et presque quatre mois jour pour jour. Car jamais elle n'oublierait ce jour. Elle n'était pas sa fille. Elle ne l'avait jamais été. Elle ne devait rien non plus à sa mère. On ne pouvait discerner aucune ressemblance entre eux. Elle était une femme adulte âgé maintenant de vingt-trois ans, ce qu'elle trouvait stupéfiant. Elle avait vécu si longtemps. Elle leur avait survécu. Elle n'était plus une enfant terrifiée. Elle était l'épouse d'un homme qui était un vrai homme et pas un poltron larmoyant, un assassin, et cet homme lui avait donné un enfant, un fils, que lui, son père mort, ne verrait jamais. Quel plaisir de savoir qu'il ne verrait jamais son petit-fils, ne murmurerait jamais ses mots empoisonnés aux oreilles de l'enfant. Mais il s'approchait encore d'elle. Il connaissait sa faiblesse. Lorsqu'elle était épuisée, l'âme de la taille d'un grain de raisin ratatiné. Dans le vacarme de l'usine où ses mots avaient acquis le rythme et l'autorité d'une machine puissante, lui martelant le crâne jusqu'à la réduire à une soumission hébétée.
«Dans le monde animal les faibles sont vite éliminés. Voilà pourquoi tu dois dissimuler ta faiblesse, Rebecca. Il le faut.»
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