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Auteur : Dubravka Ugresic
Traducteur : Janine Matillon
Date de saisie : 20/08/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Albin Michel, Paris, France
Collection : Romans étrangers
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-226-17966-1
GENCOD : 9782226179661
Sorti le : 20/08/2008
Le ministère de la douleur est un club bien connu à Amsterdam. Pour survivre, nombre déjeunes étudiants, exilés de l'ancienne Yougoslavie, confectionnent à son intention, comme à celle d'autres établissements fétichistes, toutes sortes d'articles à usage érotique. Ils ont tout perdu, leur maison, leur langue, leur pays. Tout sauf le souvenir torturé de la guerre et de la destruction. C'est précisément pour exorciser leurs fantômes que Tania Lusic, une jeune professeur de littérature, entreprend d'apaiser leurs souffrances. Mais sa méthode est tout de même trop peu orthodoxe au regard des canons académiques...
Ce nouveau roman de Dubravka Ugresic, écrivain croate dont l'oeuvre est désormais traduite en plus de trente langues, a été unanimement salué à l'étranger pour sa puissance et sa subtilité. Pour cet humour noir aussi, qu'elle distille avec tant d'ironie tout au long d'un voyage aux enfers marqué par la douleur de la perte, l'isolement et la solitude auxquels ne saurait échapper aucun exilé.
«À couper le souffle.»
Der Spiegel
Née dans l'ancienne Yougoslavie, Dubravka Ugresic a été contrainte de quitter la Croatie en 1993 pour des raisons politiques. Elle enseigne aujourd'hui la littérature russe dans différentes universités d'Europe et des Etats-Unis et vit entre Amsterdam, Berlin et New York.
Reconnue dans le monde entier pour l'un de ses premiers romans, Le Musée des redditions sans condition (Fayard, 2004), l'oeuvre de Dubravka Ugresic est traduite en plus de trente langues.
Son oeuvre a été primée à onze reprises, et notamment en 2006 par le Pen Writers in Translation.
Sans jamais verser dans la psychologie, mais par la seule violence d'une langue tout à la fois lamento et élégie, imprécation et songe, Dubravka Ugresic fait des désarrois du Pr Tania ceux de tous les ex-Yougoslaves. De cette femme rompue, on saura peu de choses, rien que des éclats de souffrance : le mari parti, le père suicidé, la mère méchante, les amis traîtres. Pourtant, la dissolution de son âme d'exilée inquiète comme un thriller, fascine comme une quête mystique. Dubravka Ugresic est un écrivain de la catastrophe et de la grâce.
Le ministère de la douleur est une nouvelle méditation sur le déracinement, la solitude, la difficile reconstitution sociale et affective de ceux que la guerre a chassés de leur patrie...
Entre deux galères, entre deux boutades sur le «Titoland» ou le «Titonic», la narratrice veille presque maternellement sur cette petite bande de paumés. Leurs histoires nous touchent, parce que leur mémoire est délabrée et qu'ils errent comme des somnambules dans la ville des plaisirs, où le bonheur semble être à portée de main. Mais il restera à tout jamais inaccessible, pour cause d'exil.
Le Ministère de la douleur, c'est la traduction de The Ministry of Pain, le nom d'une boîte sado-maso de La Haye. C'est aussi un private joke entre les étudiants de la narratrice, professeure de littérature (ex-)yougoslave à l'université d'Amsterdam. Tous travaillent au noir : ils cousent des vêtements de cuir et de latex pour les sex-shops, d'où leur blague favorite, «je travaille au Ministère». Quant à la douleur, c'est la douleur sourde et chronique de celui qui vient d'un pays qui n'existe plus et qui ne peut se réchauffer aux mots de la langue maternelle, puisque c'est la langue dans laquelle le pays s'est déchiré.
Le paysage du Nord conduit à l'absolutisme, comme le désert. Seulement ce désert-ci est vert et gorgé d'eau. Mais dépourvu de toute autre séduction, de renflements et de rondeurs. Le pays est plat et cette platitude entraîne une extrême visibilité des êtres, visibilité qui se manifeste à son tour dans les comportements. Les Hollandais ne se fréquentent pas, ils se confrontent. Leurs yeux luminescents plongent dans le regard de l'autre et soupèsent son âme. Aucun repli, aucune cachette possible. Même leurs maisons n'en offrent pas. Ils laissent leurs rideaux ouverts et y voient la marque d'une vertu.
Cees Noteboom
Je ne sais pas quand j'en ai pris conscience pour la première fois. À savoir que lorsque j'attendais le tramway à la station, je restais là à fixer le plan de la ville que protégeait une vitre, scrutant les trajectoires multicolores des autobus et des trams, auxquelles je ne comprenais rien et qui, en cet instant-là, m'intéressaient à peine ; que je me tenais là sans penser à rien, et que soudain me prenait l'envie, surgie de Dieu sait où, de donner un coup de tête dans la plaque de verre, pour me faire mal. Et il me semblait chaque fois que je m'en rapprochais davantage, que j'allais le faire, là, dans la seconde qui suivait...
- Vous n'allez quand même pas faire ça, camarade ? me dirait-il d'un ton légèrement moqueur, et il effleurerait mon épaule de son doigt.
Pure imagination que tout cela, bien sûr. Mais cette image fictive est parfois si vivace que j'ai vraiment l'impression d'entendre sa voix et de le sentir toucher mon épaule.
On dit que les Hollandais ne parlent que lorsqu'ils ont quelque chose à dire. Ici, où je vis entourée d'eux, avec lesquels je communique en anglais, ma langue maternelle m'apparaît souvent comme étrangère. Il a fallu que je me retrouve dans un autre pays pour remarquer que mes compatriotes s'expriment dans une sorte de semi-langage, comme s'ils avalaient la moitié des mots, qu'ils recrachaient la moitié des voyelles. Ma langue maternelle me semble alors être prononcée avec effort par quelque invalide ayant des difficultés d'élocution et devant étayer sa pensée la plus simple par des gestes, des grimaces et des intonations. Les conversations entre les gens de mon pays me semblent trop longues, épuisantes et oiseuses. C'est comme si, au lieu de parler, ils se donnaient des tapes dans le dos avec les mots, qu'ils s'enveloppaient mutuellement d'une bave sonore consolatrice.
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