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Auteur : Almudena Grandes
Traducteur : Marianne Millon
Date de saisie : 02/08/2008
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Lattès, Paris, France
Prix : 25.00 € / 163.99 F
ISBN : 978-2-7096-2962-1
GENCOD : 9782709629621
Sorti le : 27/08/2008
«Almudena Grandes est l'un des plus grands écrivains de notre temps. Son dernier roman. Le Coeur glacé, ambitieux, profond et passionnant, en est une nouvelle preuve.»
Mario Vargas Llosa
Il est beaucoup d'histoires que nos pères et nos grands-pères n'ont jamais racontées. Les unes parce qu'elles étaient s et si héroïques que nous ne voulions pas en connaître la fin. Les autres, parce qu'elles étaient si atroces que nous ne pouvions pas les pardonner. De ces histoires qui ont toujours l'air de mensonges, mais qui ne disent que la vérité.
Grande fresque de l'Espagne du XXe siècle, marquée par les blessures de la guerre civile. Le Coeur glacé a connu un succès retentissant et a reçu plusieurs prix dont celui de la prestigieuse Fondation Lara. Egalement désigné par les libraires comme la meilleure lecture de l'année 2007, Le Coeur glacé est un roman tragique et lyrique qui raconte l'âme passionnée de ce pays.
Almudena Grandes vit à Madrid. Avec Le Coeur glacé, elle signe son roman le plus ambitieux, qui lui a demandé plus de quatre ans de recherches et de travail.
Les femmes ne portaient pas de bas. Leurs genoux larges, bombés, charnus, soulignés par l'élastique des chaussettes, dépassaient parfois de leurs robes, qui n'étaient pas des robes, mais des sortes de housses en toile légère, sans forme et sans revers, auxquelles je n'aurais su donner un nom. Ce fut ce qui attira mon attention sur elles, plantées comme des arbres étiques dans l'herbe négligée du cimetière, sans bas, sans bottes, sans rien d'autre pour se couvrir qu'une veste en gros tricot qu'elles serraient contre leur poitrine avec leurs bras croisés.
Les hommes ne portaient pas de manteau non plus, mais ils avaient boutonné leurs vestes, en laine épaisse elles aussi, plus sombres, pour dissimuler leurs mains dans leurs poches de pantalon. Ils présentaient entre eux la même ressemblance que les femmes. Ils avaient tous une chemise boutonnée jusqu'au cou, la peau rêche, rasée de frais, et les cheveux très courts. Certains avaient coiffé un béret, d'autres non, mais leur posture était la même, les jambes écartées, la tête très raide, les pieds bien campés sur le sol, des arbres comme elles, courts et massifs, capables de supporter des calamités, très vieux et très robustes à la fois.
Mon père méprisait lui aussi le froid, et les frileux. Je m'en souvins alors, pendant que le vent glacé de la sierra - un peu d'air, aurait-il dit - me cinglait le visage de son couteau horizontal, acéré. Début mars, le soleil sait tromper, feindre qu'il est plus mûr, plus chaud lors des dernières matinées d'hiver, quand le ciel ressemble à une photo de lui-même, un bleu aussi intense que si un petit enfant l'avait retouché avec un crayon, le ciel idéal, pur, profond, transparent, sur fond de montagnes aux sommets encore parés de neige, quelques nuages pâles qui s'effilochent très lentement, pour affirmer par leur indolence la perfection d'un mirage de printemps. Quelle belle journée, aurait dit mon père, mais moi, j'avais froid, le vent glacé me cinglait le visage et l'humidité du sol transperçait la semelle de mes bottes, la laine de mes chaussettes, la fragile barrière de la peau, pour congeler les os de mes doigts, la plante de mes pieds, mes chevilles. J'aurais voulu vous y voir, en Russie, en Pologne, nous disait-il quand nous étions petits et que nous nous plaignions du froid qui régnait dans son village par des matinées comme celle-ci, ces dimanches d'hiver où le plus beau ciel du monde choisit de se lever sur Madrid. J'aurais voulu vous y voir, en Russie, en Pologne, je le revis alors dans ces hommes secs, méprisant le froid, auxquels il aurait pu ressembler, j'aurais voulu vous y voir, en Russie, en Pologne... Et la voix de ma mère, Julio, s'il te plaît, ne dis pas des choses comme ça aux enfants...
«Ça va, Alvaro ?»
J'entendis d'abord la voix de ma femme, puis je sentis la pression de ses doigts, le contact d'une main qui cherchait la mienne dans la poche de mon manteau. Mai me regardait, les yeux grands ouverts avec un sourire indécis, l'expression d'une personne intelligente qui sait qu'elle ne trouvera jamais la façon de consoler quiconque face à l'action dévastatrice de la mort. Elle avait le bout du nez rougi, et ses cheveux châtains, d'habitude lisses, et sages, lui battaient le visage comme si le vent les avait rendus fous.
«Oui, lui assurai-je immédiatement, ça va.»
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