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Auteur : Jean Echenoz
Date de saisie : 09/11/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Minuit, Paris, France
Prix : 13.50 € / 88.55 F
ISBN : 978-2-7073-2048-3
GENCOD : 9782707320483
Sorti le : 09/10/2008
On a dû insister pour qu'Emile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s'arrête plus. Il ne cesse plus d'accélérer. Voici l'homme qui va courir le plus vite sur la Terre.
Qu'un écrivain français s'intéresse au sport est si rare qu'on ne peut que saluer...
Echenoz est excellent pour nous décomposer l'athlète dans l'effort en images sèches, raffinées, serties. On découvre un coureur happé par son effort, ailleurs, esseulé, avec son vieux short froissé et trop grand, culbuté, gesticulant, brinquebalant, étreint, lutteur, magnifique d'endurance et d'innocence.
Après Ravel (2006), Jean Echenoz s'attache à un autre virtuose du rythme dans une autre discipline : la «locomotive tchèque» Emil Zatopek, le plus prestigieux coureur à pied de la seconde moitié du XXe siècle. Il le fait à la façon du champion lui-même. Plaçant démarrage sur démarrage, relançant sans cesse son récit, en un remarquable travail de vitesse dans l'écriture. Faisant venir aussi, dans la foulée, l'histoire d'un particulier pas tout à fait comme les autres dans une démocratie populaire. Cela commence le 15 mars 1939. Emil, jeune apprenti dans l'usine de chaussures Bata de Zlin, au sud d'Ostrava, est alors âgé de dix-sept ans. Ce jour-là, les troupes du IIIe Reich envahissent la Moravie. Et permettent accessoirement au lecteur de déterminer l'instant précis où le récit s'enclenche. Car aucune date ne figure dans ce livre, à l'exception d'un certain 19 septembre 1922, qui voit naître, à six heures de distance, Emil et sa future femme, la lanceuse de javelot Dana Ingrova. Mais Echenoz accumule tout du long les indications chronologiques. Jusqu'aux secondes et dizièmes qu'Emil fera bientôt tomber lors de ses innombrables records. L'obsession du temps s'affiche comme le véritable moteur de ce texte.
Après un superbe «Ravel» en 2006, Jean Echenoz publie «Courir», portrait épuré et tout aussi extraordinaire du coureur tchèque Emil Zatopek, ou plutôt de son double littéraire...
L'Emile d'Echenoz, qui s'écrit sous sa plume avec un «e» final et non selon la graphie tchèque - l'auteur en faisant ainsi un véritable personnage romanesque, n'employant jamais non plus son patronyme -, pourrait en cela se rapprocher de celui de Rousseau, le propos du romancier étant plus la formation d'un homme et son évolution parmi ses pairs que la chronologie factuelle. Echenoz ne manque jamais néanmoins de précision, lui qui avant d'écrire a compulsé des kilomètres de documents d'époque...
De ses silences naissent pourtant les questions. À l'heure où les records mondiaux flirtent avec les limites du possible, où le dopage et l'argent ont envahi le sport de haut niveau, un Zatopek aurait-il pu exister ? Voilà peut-être pourquoi la légende perdure : par sa pureté, par l'ascèse et l'abnégation absolues qu 'elle a signifiées et dont on n'a pu saisir l'ampleur qu'a posteriori. Ce visage déformé sur les pistes et souriant sur les podiums, enfin débarrassé de ses armoiries pesantes, peut reprendre sur la pellicule des archives et sous la plume de l'étonnant Echenoz sa liberté confisquée. Une image à laquelle on pourrait accoler spontanément une bande-son à la Vangelis, un air de conquête du nouveau monde, le sien.
L'important c'est donc de trouver le bon éclairage, de montrer sous une lumière soigneusement choisie, réglée - celle du style, bien sûr -, ce sujet, ce profil, cette personne... Cependant, l'art ne serait ici que pur artifice s'il n'avait pas l'effet d'un révélateur : sans lui, nous ne saurions voir vraiment, même ce qui est visible, manifeste...
Echenoz ne regarde pas Zatopek comme un surhomme nietzschéen. C'est même tout le contraire. Pas d'idéalisation. La légende ne l'intéresse pas, ni les vertus de l'héroïsme. Il aime, et le dit à sa façon, l'homme au bonnet, souriant de toutes ses dents, généreux, polyglotte, pris dans l'étau du régime... Il aime le prosaïsme de l'effort, la douleur réelle, les grimaces, le dédain du beau style et "cette allure bizarre et fatiguée, montée sur des gestes roidis d'automate", le "perpétuel dodelinement de la tête et le moulin permanent (des) bras". En fait, ce qu'il aime par-dessus tout, c'est la légèreté et la grâce, la foulée et l'envol, associés, comme la carpe et le lapin, au corps pesant, souffrant. La course de fond est-elle une métaphore de l'écriture, comme pour Leiris la tauromachie ? Qu'importe. La question est ailleurs : pourquoi diable la lecture d'Echenoz - et de Courir singulièrement - nous procure-t-elle une si parfaite jubilation ?
En 140 pages, Jean Echenoz réinvente avec grâce la vie d'Émile Zatopek, le légendaire champion de course à pied...
Echenoz nous fait entrer dans cette fable de sitcom ! D'abord tout le stade de Berlin rigole en voyant défiler tout seul le cul-terreux de Moravie. Il triomphe, c'est le tonnerre dans les tribunes. On adore ces histoires où le dernier de la classe, oui, Charlot, devient roi. Echenoz joue cette partition dans une sorte de premier degré candide et drolatique...
La victoire de Quasimodo sur la piste belle comme Esmeralda. Mais l'air de rien, Émile potasse son sujet, c'est un méthodique instinctif, ses calculs sont paroxystiques. De même Echenoz sous la coquetterie de ce style parlé inhabituel vous trousse des litotes et des antithèses qui sonnent comme des fanfares.
Echenoz crée ainsi son oeuvre diaphane, à l'oreille, en caressant des registres de genre. Depuis son précédent livre, le registre biographique est l'objet de ses ardeurs précises et nonchalantes. C'est un registre ennuyeux et lourd qu'il rend plaisant et aérien, de même qu'Emile transforme en victoires ses douleurs, ses grimaces, ses mouvements de bras. Avant Emile, Echenoz avait touché Ravel. Ravel, lui aussi, caressait des airs populaires. La rigueur de sa composition et son bonheur d'orchestration les emportent vers la délicatesse, le raffinement, une forme sensible d'aristocratie. Le livre sur Ravel s'appelait Ravel, il modelait un homme qui meurt. Celui sur Zatopek s'intitule Courir, il modèle un homme qui court. Dans les deux cas, l'écrivain évoque à la perfection les moments où l'on s'élève, où l'on s'isole, où l'on s'éloigne. Echenoz a probablement tout lu sur Zatopek, puis il a ôté l'échafaudage. Il paraît effleurer son héros, et c'est ainsi qu'il le fait vivre. Affaire de politesse, et d'ironie. Etre ironique, c'est penser une chose et en écrire une autre. Quand Echenoz écrit la vie d'Emile, à quoi pense-t-il ? Sans doute au mensonge stalinien, au fascisme olympique, à l'indécence du pouvoir, aux mythologies au rabais, à l'avidité et à la vanité qui engraissent désormais le moindre talent, et, par-dessus tout, à la beauté du sport et à la souple résistance d'un homme à tout ce qui précède. Courir est un livre sur l'innocence et plein d'éducation.
...tout est là, dans «Courir», qui raconte la vie si romanesque, et tellement invraisemblable, d'Emil Zátopek. Tout y est sans qu'y figurent la moindre date, le moindre chrono, le moindre chiffre. Les chiffres fatiguent la légende. Peut- être même qu'ils la tuent. Jean Echenoz a traité l'histoire de Zátopek comme un chimiste traite le quinquina ou l'aloès, la violette ou la lavande, il en livre l'essence...
Mais comment pourrait-on avoir écrit ce chef-d'oeuvre sans s'être rêvé champion, sans avoir fantasmé sur les vieux grimoires, à défaut d'avoir vécu soi-même le martyre quand l'entraîneur, la trotteuse en main, vous gueule aux oreilles, cassé en deux par son cri : «Une minute aux 400. Tu relances, tu relances tout de suite !»
Il n'y a pas forcément de grosses différences entre une course gagnée et un roman réussi. Qu'il s'agisse de sport ou de littérature, tout est question de départ, de gestion de l'effort, de capacité à se surpasser, d'accélérations au bon moment, de surveillance des adversaires et de sprint...
Si de très nombreux événements se chevauchent, Courir ne compte pourtant que cent quarante pages. D'un point de vue littéraire, nous sommes plus proches du 110 mètres haies que du marathon. Qu'importe, il s'agit d'un roman, pas d'une biographie classique...
Hors du stade - quoique -, Courir évoque également l'histoire de Dana, l'épouse d'Emile - une championne de javelot, née le même jour que lui ! S'il ancre tous ses personnages (les rivaux d'Emile sont très réussis) dans un monde gangréné par les enjeux de pouvoir, Echenoz se défend d'avoir signé une oeuvre «politique».
Or, non seulement le sympathique Émile Zatopek ne cesse de se déplacer au gré de compétitions sportives internationales - quand les autorités communistes lui en accordent l'autorisation -, mais son activité proprement dite est par essence liée à la mobilité, ainsi que l'indique Courir, titre éloquent. Et tout l'art de Jean Echenoz tient dans une orchestration savante de la trajectoire d'Émile, qu'il traite de la même façon que son héros rythme ses courses, étirant certains moments, faisant l'ellipse d'autres, rallongeant et condensant
tour à tour, usant avec aisance des procédés d'ordre cinématographique et musical dont il est familier...
Instrumentalisation d'un athlète à des fins de propagande, censure et contrôle des informations derrière la façade d'une médiatisation à outrance : la lecture de Courir entre en résonance avec le succès en trompe-l'oeil des dernières olympiades à Pékin, capitale d'un régime qui, à l'instar des Soviétiques, n'a pas hésité à employer les chars pour écraser toute velléité de liberté. L'histoire ne se répète pas, mais il lui arrive de bégayer, semble nous murmurer ce roman à triple fond qui déploie tous les paradoxes propres aux grandes oeuvres. Complexe dans sa structure mais aérien d'allure, mêlant l'allégresse de la victoire sur soi-même à la mélancolie de l'impuissance face à un État tentaculaire, Courir décrit merveilleusement la montée, aussi irrésistible que sa chute fut brutale, d'un homme qui trouva la gloire sans la chercher ni même la désirer, un homme qui, en digne personnage d'Echenoz, connut la lumière de manière illusoire et disparut littéralement dans l'ombre, comme effacé du monde.
D'Emil Zátopek, aimable échalas aux gestes gauches devenu figure de légende, Jean Echenoz s'empare ici de la même façon qu'il y a trois ans il avait admirablement réinventé la vie de Maurice Ravel. Extrayant l'athlète tchèque du réel - mais aussi de la mythologie qui s'est élaborée autour de lui - pour le faire entrer avec une belle évidence dans son univers romanesque. Gommant et retravaillant à la pointe fine les contours de sa silhouette pour, à la manière d'un maître de la ligne claire, la styliser, l'épurer, et, par cette opération, faire de l'homme un personnage. Comme l'éblouissant Ravel (éd. de Minuit, 2006), le non moins merveilleux, non moins métaphysique Courir est un roman où rien n'est inventé, mais qui n'est cependant en aucun cas une biographie. Un roman pur et simple, vif, elliptique, ironique.
Les Allemands sont entrés en Moravie. Ils y sont arrivés à cheval, à moto, en voiture, en camion mais aussi en calèche, suivis d'unités d'infanterie et de colonnes de ravitaillement, puis de quelques véhicules semi-chenilles de petit format, guère plus. Le temps n'est pas venu de voir de gros panzers Tiger et Panther menés par des tankistes en uniforme noir, qui sera une couleur bien pratique pour cacher les taches d'huile. Quelques Messerschmitt monomoteurs de reconnaissance de type Taifun survolent cette opération mais, seulement chargés de s'assurer de haut que tout se passe tranquillement, ils ne sont même pas armés. Ce n'est qu'une petite invasion éclair en douceur, une petite annexion sans faire d'histoires, ce n'est pas encore la guerre à proprement parler. C'est juste que les Allemands arrivent et qu'ils s'installent, c'est tout.
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