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Auteur : Brigitte Allègre
Date de saisie : 01/10/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Collection : Un endroit où aller
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-7427-7810-2
GENCOD : 9782742778102
Sorti le : 01/10/2008
Peu connu, discrétion et pourtant une perle de littérature féminine. Mérite un franc succès.
Il m'arrive cependant aujourd'hui une chose incroyable : je pars pour un voyage si étrange que je ne sais où il me conduira. Dans quel cahier faudra-t-il en rapporter les circonstances, c'est impossible à dire. Madeleine Angelin vient d'appeler Constance mais n'a pas pu encore joindre son fils pour leur dire qu'à la suite d'une rupture d'anévrisme, aujourd'hui 8 septembre, à trois heures et quart, à moins de trois mois de mon trente-sixième anniversaire, je suis décédée.
B. A.
Brigitte Allègre enseigne l'anglais dans un lycée d'Aix-en-Provence. Les fantômes de Sénomagus est son premier ouvrage.
FLORE
COMME à des invités, je vais vous faire les honneurs des lieux. Mon nom, c'est Flore. Flore Duseuil. Je vis à Sénomagus. Ici, on arrive souvent par hasard, en se perdant. Les panneaux indicateurs criblés de plomb par des chasseurs ont été remplacés par d'autres avec le nom qui figure officiellement au cadastre, Sénos. Si bien qu'on ne peut jamais être certain de se trouver à l'endroit voulu. On se croit à Sénos, on est à Sénomagus, c'est troublant, même pour nous, natifs du lieu. En outre, il semble qu'une déviation permanente, membrane s'épaississant au fil des jours, soit installée aux abords du village et empêche qu'on entre et sorte aisément et nous isole. Enfant, j'ai vécu là sans imaginer qu'on pût vouloir vivre ailleurs. Ma mère, elle, est partie très peu de temps après ma naissance. Elle ne m'a pas emmenée. Mon père, je ne l'ai pas connu. Cependant j'étais heureuse, rien ne m'était pesant ou douloureux, je ne pensais à rien de particulièrement sombre.
Adolescente, tout changea. J'étouffais et j'accusais Cosima et Jean, mes grands-parents -. ce sont eux qui m'ont élevée. Ils m'aimaient trop. Tu veux partir en vacances avec Suzel et ses parents ? Oui, bien sûr. Je vais me faire du mauvais sang, tu le sais, mais tu peux partir. Ne dis rien à ton grand-père, je vais le préparer à cette idée. Lui se fera encore plus de mauvais sang que moi, tu le connais. Le mauvais sang. J'entends cette expression depuis l'enfance et je me demandais quelle couleur pouvait avoir ce sang. Quand j'ai eu mes premières règles, tôt, à dix ans, ce sang noir grêlé de caillots qui s'écoulait entre mes cuisses, je me suis dit que c'était ça, le mauvais sang. Si je partais, fût-ce pour une journée, Jean et Cosima, c'était ça aussi que je leur ferais subir. Je n'en pouvais plus d'être aimée à ce point-là. Je sentais bien que je ne pouvais pas grandir en restant avec eux dans ce trou.
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