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Auteur : Patrick Modiano
Date de saisie : 18/08/2006
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 12.00 € / 78.71 F
ISBN : 978-2-07-077333-6
GENCOD : 9782070773336
«J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence - ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie.»
... Après avoir travaillé dans le flou, Modiano, magistral chef opérateur d'un film à épisodes des années quarante, fait le point. Le titre de l'ouvrage ? Une référence au Pedigree de Simenon.
Le couple qui a donné naissance à Patrick M., le 30 juillet 1945, ignore l'austérité puritaine de la famille Simenon ; il évolue, lui, entre demi-monde et haute pègre. Dans Un pedigree, l'écrivain considère ses géniteurs «comme deux papillons égarés et inconscients au milieu d'une ville sans regard»... un père qui, parmi ses fréquentations féminines, comptait une Mauricienne, une danseuse finlandaise, habituée de la rue Lauriston, mais aussi une jeune juive allemande autrefois fiancée à Billy Wilder... Drôles de gens, drôle d'époque. Modiano les évoque cette fois-ci d'une plume distante, méthodique, atone sinon monotone, pour ne pas risquer d'enjoliver, de diaprer l'odieux et l'innommable. C'est sur le mode le plus direct (trop direct ?) qu'il a choisi d'en finir avec une vie qui n'était pas la sienne. En a-t-il terminé une fois pour toutes avec ce qui l'a fondé comme écrivain ? Si les causes de sa maladie d'enfance sont identifiées ici jusque dans ses moindres détails, le traumatisme est-il pour autant guéri ?
Après une trentaine de livres de fiction, Patrick Modiano affronte sa propre histoire. Délaisse les bouleversants fantômes qui traversent son oeuvre, cesse de conjuguer mémoire fictive et réelle, nostalgie, enquête et brumes romanesques, et dit «je» en parlant de lui pour la première fois. «Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d'un juif et d'une Flamande qui s'étaient connus à Paris sous l'Occupation.» Dès la première phrase, à la sobriété mystérieuse, le lecteur se retrouve pourtant installé dans un roman de Modiano. Même ton, même précision et même flou maîtrisé. Même manière de dire l'évidence et le malaise. Cette fois, simplement, Modiano n'emprunte pas la voix d'un personnage pour peindre son propre coeur... Un pedigree ne compte que 120 pages, qu'on ne saurait, pourtant, boucler en une heure ou deux. Ces pages denses et déchirantes dans leur pudeur glacée sont la matrice de l'oeuvre, la terre ingrate dans laquelle Modiano a fait pousser les fleurs mélancoliques de sa douleur. Un pedigree est l'esquisse d'une vie rapportée de la manière la plus froide, la plus distante possible. Un bûcher de souffrance qu'il faut arracher de soi en évitant les brûlures. Modiano relit sa vie pour éclairer le chemin de ses romans et peut-être pouvoir vivre enfin une vie d'homme après une jeunesse de chien... Sont-ce ses 60 ans tout proches qui ont poussé Modiano à raconter sa jeunesse comme jadis, en 1941, Simenon avait voulu écrire la sienne alors qu'il se croyait condamné et qu'il souhaitait laisser ce témoignage à son fils enfant ? Outre la solitude désespérée de ce garçon que père et mère, trop égoïstement centrés sur leurs vies incertaines, plaçaient de foyers étranges en pensionnats désespérants, le lecteur de Modiano s'attachera ici à retrouver les traces de ses romans, les germes de son imagination d'écrivain dans ce récit exigeant comme un inventaire...
Depuis longtemps - presque trente livres, déjà... - Patrick Modiano a vaporisé tant de brouillard sur sa vraie vie et ajouté tant de fausses pistes à son vrai passé que ses plus fervents exégètes étaient en droit de s'interroger : cet écrivain désormais sexagénaire a-t-il traversé une véritable existence ? Est-il pétri de souvenirs ou d'illusions ? A-t-il rêvé sa biographie ou réellement vécu ses obsessions ? Et sa mémoire, cette usine à bizarre, se nourrit-elle de fiable ou de flou ? J'étais de ceux qui, jusque-là, avaient renoncé à en savoir davantage : Modiano, artiste du vague, n'avait pas intérêt à préciser les choses ; et son style de brume n'exigeait aucune mise au point puisqu'il tenait, magiquement, à un don (peu commun) de la déréalisation.
Or, contre toute attente, le romancier de «La petite Bijou» et de «Rue des Boutiques Obscures» revendique sa part d'aveux. En ce début d'année, il troque l'indistinct contre l'explicite. Il traque le sfumato au profit du constat. On a même l'impression qu'un certain Modiano Patrick, convoqué par erreur dans un commissariat de quartier, rédige et signe son propre procès-verbal (nom, prénom, date de naissance...) afin de semer les fantômes qui l'escortent. Ce n'est pas un roman mais un «état civil» (façon Drieu la Rochelle). Ou un plan-séquence couvrant les vingt et une premières années de sa vraie vie. Pourquoi vingt et une ? On va comprendre. Disons d'abord que ce chef-d'oeuvre est «Un pedigree» - l'étymologie suggère d'ailleurs que le mot vient de «pied de grue» et désigne les pointillés qui, dans un arbre généalogique, relient l'ancêtre au rejeton -, qui, par enchantement, propose du Modiano concentré, de l'élixir modianesque, du jus de passé réduit à son essence. Aucune métaphore dans ce texte. Rien que des faits, des dates, des lieux. Et un son de mélancolie obstinée... Ce «Pedigree» fera date pour les théoriciens de la littérature qui ne savent pas encore s'il convient d'être pour ou contre Sainte-Beuve. Ni si l'oeuvre d'un romancier est une variable indépendante de sa biographie. Ni si l'on écrit pour montrer, ou pour escamoter, un secret. Modiano tranche dans le vif - lui-même - et s'extasie devant le miracle de sa survie. Il lui a fallu quatre dizaines d'années pour passer de la fiction au réel. Pour dégrader son imaginaire au rang de curriculum vitae. Maintenant, il écrit à l'os. Il n'a plus peur. Jusqu'où le mènera ce jeu ? Car, pour un romancier, fût-il aussi puissant que Modiano, le goût de la vérité peut devenir le plus redoutable des pièges.
Les lecteurs de Patrick Modiano, les amoureux de ses atmosphères de brume et de crépuscule, des femmes à éclipses, des déambulations dans Paris sur les traces d'on ne sait trop qui, des enquêtes qui tournent court, vont être désarçonnés par ce récit, Un pedigree. A moins de s'intéresser plus à la littérature qu'aux péripéties et anecdotes romanesques, plus à la construction d'une oeuvre d'écrivain qu'à des livres. A moins d'avoir une idée sur l'autobiographie, sur l'autofiction et ses pièges.
Patrick Modiano - pourquoi ce clin d'oeil vers le Simenon de Pedigree, des souvenirs romancés racontant les seize premières années de sa vie ? - ne veut tomber dans aucun piège. L'année de ses 60 ans - il est né à Boulogne-Billancourt le 30 juillet 1945 - il a décidé de publier un bref texte, une sorte de procès-verbal de sa vie avant la littérature.
Contrairement à ceux qui font profession de romancer à longueur de livres leurs enfances sinistres, cet homme qui a été sauvé - de la folie, de la délinquance, de la mort peut-être - par la littérature, cet homme dont la vérité tient, comme chez tout vrai écrivain, dans le style, est allé jusqu'à renoncer à son style pour faire le constat laconique, précis, sans commentaire, et sans même toutes les informations (de quoi son frère Rudy est-il mort, en 1957, à l'âge de 10 ans ?) d'une existence dont il ne reconnaît que le nom qu'il a gardé, Patrick Modiano... Se sentir en transit dans une enfance désastreuse, une adolescence gâchée, est certainement un sentiment assez répandu. Mais la force de Modiano est d'avoir refusé d'en faire de la littérature, de chercher à expliquer, à comprendre son père, à justifier sa mère, à interpréter ses propres réactions.
Voilà pourquoi ce livre est important et dérangeant... Ce refus de l'introspection, du pathos, du sentimentalisme fait à la fois l'étrangeté et la force de ce livre. Il est certainement écrit avec émotion, et le sens du tragique n'est pas absent du propos détaché de Modiano. Mais cette manière de renvoyer à leur déploration, à leurs clichés, à leur ressassement ceux qui s'imaginent que la littérature est faite pour nous entretenir de nos chagrins et de "nos vies dévastées", comme ils disent, est une démonstration implacable...
Vous qui avez lu les livres de Patrick Modiano, vous surtout qui avez lu tous les livres de Patrick Modiano, vous recevrez celui-ci comme un aveu, une catharsis, une douleur, une douleur apaisée, un cadeau, un trousseau de clés inutiles pour une oeuvre aux portes grandes ouvertes, comme la poignée de hasard des petits cailloux noirs qu'il aurait semés sous lui, enfouis, sous la terre et le goudron, dans l'espoir de ne jamais revenir, de ne jamais se retourner sur son fantôme, ces cailloux ont germé comme des cives sous les pas abusés et désabusés de ce chaland nonchalant des rues de Paris : vingt romans imparables. Vous qui avez lu tous ses livres, vous recevrez celui-ci comme un viatique, le bagage et les gages nécessaires pour reprendre tout le voyage, de la Place de l'Etoile à Accident nocturne. Vous saurez mettre des noms propres sur des visages aux noms d'emprunt, vous saurez que les vrais noms s'empruntent autant que les faux, que les passeports s'échangent comme au bonneteau, vous saurez rectifier de peu quelques noms de lieu, vous saurez pourquoi tout a commencé bien avant de naître, que la guerre qui précède notre venue au monde est notre propre guerre, vous saurez pourquoi un enfant meurt (vous ne saurez pas de quoi), pourquoi une automobile peut renverser un chien, un homme, pourquoi les cafés sont tristes à la Porte d'Orléans, et les silhouettes solubles dans le brouillard, pourquoi ne pas trop compter sur ses parents, et ne pas leur en vouloir. Et vous serez bien avancés.
Car tous ces détails donnés, accumulés, ces bribes de vraie vie, brutes, parfois pointées au seul titre d'un élément dans une liste forcément incomplète, tous ces efforts à vider les poches de sa mémoire, en vrac, d'un geste preste, pour s'en débarrasser, pour n'avoir pas le temps de le regretter, comme déposés sur la table de métal du douanier. Tous ces points de vague lumière piqués comme des étoiles dans le ciel d'une oeuvre que vous avez si bien lue ne l'éclairent pas : comme dans ces allées de pénombre qui conduisent la nuit vers des gares de province, les halos chiches de lumière ne font qu'assombrir l'obscurité qui sépare les réverbères.
Vous qui avez lu tous ses livres et nous autres qui ne les avons pas tous lus, et peut-être même, à tort, pas tous aimés, nous serons bouleversés par Un pedigree... Patrick Modiano a préféré ne pas rencontrer de journaliste pour parler d'Un pedigree, il a bien fait, ces gens-là sont, dit-on, avides d'éclaircissements, il leur répond page 112 : «Malheureusement, on ne vous pose jamais les bonnes questions.»
Un pedigree est le récit d'une enfance singulière, rédigé d'une plume sèche et hâtive, pourtant non sans charme. Autour d'un petit garçon, des ombres s'agitent, sans le voir. Lui les regarde, protégé d'elles, de leur indifférence, du désordre de leurs âmes, par une armure transparente qui est le privilège de son âge. Leur agitation ne le concerne pas et le mal qui règne sur le monde le préserve du pire, comme dirait Jouhandeau. Si leurs fantômes nous semblent étrangement familiers, c'est parce qu'ils viendront habiter dans son oeuvre, quand il sera grand, c'est-à-dire quand il sera entré dans sa propre vie, ce qu'il fera en rêvant, à Pigalle, à la fin des années 1950. Fin d'une jeunesse... c'est un enfant qui observe et qui parle, seul au milieu du chaos, parfois frôlé par l'aile de deux papillons égarés et inconscients, qui symbolisent ses parents. Plus les choses sont mystérieuses, plus il les aime. Quand le mystère vient à manquer, il l'invente. Ainsi naît une vocation. C'est celle d'un romancier qui ne cherche pas le secret des êtres, mais les saisit dans le flou de leurs trajectoires, quand leurs noms se sont détachés de leurs pauvres enveloppes terrestres et «scintillent dans son imagination comme des étoiles lointaines».
Le ton est laconique, parfois exténué. Jamais Patrick Modiano ne hausse le ton, jamais non plus il ne cède à la nostalgie. Simplement, il met les choses au clair. Une fois pour toutes. Il n'y reviendra pas. On a tellement interrogé ce romancier, né en 1945, sur l'origine de ses obsessions circulaires qu'il lui fallait bien, un jour ou l'autre, passer aux aveux. «J'écris ces pages, explique-t-il, comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne.»
En 122 pages aussi compactes et méticuleuses qu'un rapport de police, Patrick Modiano accumule donc les dates, les faits, les adresses, les preuves. Par un paradoxe troublant, plus il est précis, plus il est trouble. C'est, d'une certaine manière, le miracle de la littérature : si «Un pedigree» contient, page après page, toutes les clés de l'oeuvre romanesque de Modiano, elles ne sauraient ouvrir la porte vert-de-gris de son imaginaire. La biographie du sexagénaire est enfin dévoilée, mais le mystère de l'écrivain demeure. On le savait déjà, la vérité, c'est le style. La figure centrale de cette confession lapidaire est, évidemment, paternelle... on ne lit ni rancune ni émotion rétrospective. Une seule phrase tremblée lui échappe. Elle est cachée page 44. «A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur.» En février 1957, il a en effet perdu son frère avec lequel, le dimanche précédent, il avait rangé une collection de timbres. Patrick Modiano a enterré sa jeunesse, mais jamais il n'a fait le deuil de son double. Un ange dans la nuit.
«Un après-midi, sortie d'école : personne n'est venu me chercher.» Patrick Modiano n'a pas été un enfant battu. Mais pour ses parents, un paquet encombrant que des grandes personnes, plus ou moins bien disposées à son endroit, déposaient ici ou là, l'oubliant parfois, en fonction des circonstances. Plongé par ceux qui avaient pour devoir de l'en protéger, dans l'étrangeté du monde, Patrick dut mourir à lui-même pour survivre.
Avec Un pedigree, l'auteur de La Place de l'Étoile,... organise pour la première fois sa propre rétrospective.
Dans ce Grand Palais de l'égotisme, il expose les toiles maîtresses de son paysage intime, ouvrant ainsi les portes de son atelier... Chaque coup de pinceau accentue le contraste entre ombre et lumière, si bien que l'enfance ratée de l'auteur lui permet de composer plusieurs séquences graphiques, et même «cinématographiques», où se retrouvent sans peine ses lecteurs habituels... Ne pourrait-on pas imaginer pour ce bref livre deux niveaux de lecture : d'abord, l'histoire d'une enfance piétinée. Au second degré, Un pedigree montre l'artiste en train de réaliser son autoportrait en creux... le parti pris de l'écrivain étant la volonté de se tenir à distance, Patrick Modiano se livre en prenant soin, par pudeur, d'effacer. Il va si loin dans le non-dit que nous restons parfois au bord de la route.
Sans doute, voulait-il se délester du poids de son enfance dans l'urgence...
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