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Auteur : Gabriel Chevallier
Date de saisie : 22/10/2008
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Dilettante, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 978-2-84263-164-2
GENCOD : 9782842631642
Sorti le : 22/10/2008
Le véritable courage de Gabriel Chevallier n'est peut-être pas d'avoir combattu en première ligne dans les tranchées de 14-18, mais d'avoir publié ce roman acerbe. A travers l'expérience d'un soldat de 2ème classe, des feux de l'Artois aux rigueurs glacées des sommets vosgiens, dans un style incisif étonnamment moderne et audacieux, Chevallier décrit la souffrance d'un homme harassé, terrorisé et animé d'une profonde colère, qui lutte quotidiennement pour sa survie près de 5 longues années durant. Ne manquez pas ce remarquable témoignage, publié pour la première fois en 1930, que le Dilettante a eu la justesse de sortir de l'ombre.
C'est un très grand livre, magnifique, sur la guerre de 14-18, paru pour la première fois en 1930, que le dilettante - cet éditeur audacieux, découvreur de talents présents et passés - vient de rééditer. Un témoignage peut-être encore plus terrifiant que Le Feu d'Henri Barbusse et Les Croix de bois de Roland Dorgelès, qui sont depuis 90 ans les références historiques et littéraires du conflit alors que La Peur reste scandaleusement ignoré du grand public et même des spécialistes, écrit Bernard Pivot (J.D.D. 9/11/2008) qui pense que le succès de Clochemerle a donné de Gabriel Chevalier l'image d'un écrivain léger et rigolo, que l'on ne peut donc pas prendre au sérieux.
Au-delà de la description du quotidien de la guerre, des tranchées, d'un réalisme absolu, souvent à la limite du soutenable, ce qui donne une dimension particulière à ce livre c'est que le narrateur nous fait part de ce qu'il fait, voit, ressent, pense. Nous sommes à ses cotés, corps et âme.
S'il a toujours espéré échapper au service militaire, le narrateur redoute que la guerre, prévue pour être de courte durée, se termine sans lui. Il voit dans la guerre ni une carrière, ni un idéal mais un spectacle, le plus extraordinaire de l'époque, qu'il ne veut pas manquer. En caserne pour «l'instruction», il craint d'être inapte à cette guerre qui ne demande que passivité et endurance (...) J'ai ce malheur de ne pouvoir agir qu'en vertu d'un mobile approuvé par ma raison, et ma raison refuse des tutelles qu'on voudrait lui imposer (...) Puis c'est le départ pour le front, dix mois après ceux de 14. La population, un peu blasée, nous fêta encore très honorablement parce que nous n'avions guère que dix-neuf ans. À son arrivée au front, il creuse des «sapes russes» en vue de la prochaine offensive désormais imminente, et est déçu que sa fonction de combattant se borne à un rôle de terrassier travaillant sous le feu, exposé et passif. Vinrent les premiers obus, les morts, les blessés, les hommes étendus dans leur sang qui avaient, pour appeler, ces visages d'enfants battus et suppliants qu'on voit aux êtres que le malheur vient de frapper. La guerre cesse d'être un jeu. Cependant il reste convaincu que sa destinée ne peut avoir son terme sur un champ de bataille. Je n'avais pas encore pris la guerre (je pensais : leur guerre) au sérieux, la jugeant absurde dans ses manifestations, que j'avais prévues tout autres (...) Trouvant cette affaire mal montée, je la boudais. Ma bouderie me rendait fort et me donnait une sorte de courage. Les choses s'aggravent. Les obus s'abattent en pleine nuit. Les soldats se jettent dans la nuit froide. Courir, courir de toutes ses forces, les yeux dilatés mais prêts à les fermer pour ne pas voir le feu (...) La panique qui botte les fesses (...) Nous franchîmes comme des tigres les trous d'obus fumants, nous franchîmes les appels de nos frères, ces appels sortis des entrailles et qui touchent aux entrailles, nous franchîmes la pitié, l'honneur, la honte, nous rejetâmes tout ce qui est sentiment, tout ce qui élève l'homme, prétendent les moralistes - ces imposteurs qui ne sont pas sous les bombardements et exaltent le courage ! Nous fûmes lâches, le sachant, et ne pouvant être que cela. Le corps gouvernait, la peur commandait.
Le grand mot est lâché : la peur, la peur qui décompose mieux que la mort, qui vous vide, vous berce à la folie.
Vous l'avez compris c'est un livre poignant, d'une force peu commune, essentiel, salutaire, formidablement écrit, qui ne se raconte pas, qu'il faut lire absolument.
Le premier chapitre est éblouissant. Comme d'un long mouvement de caméra virtuose, Chevallier raconte la déclaration de guerre : tourbillonnant au dessus de l'Europe et de ses peuples en liesse, il pénètre ensuite dans les palais présidentiels, s'attarde sur une terrasse de bistro où se joue une scène de folie patriotique pour terminer sur un défilé militaire de province.
Puis se sont les longues années de guerre, les cadavres, les hommes détruits, blessés, l'incompréhension de l'arrière qui rend la permission insupportable, et surtout, la terreur, présente à chaque page, à chaque pas, dans chaque regard.
Et c'est la grande force de ce roman autobiographique : nous entraîner dans ces quatre longues années d'horreur par ce qui fut l'affreux quotidien de vingt millions d'hommes : la peur.
Gabriel Chevallier ! J'entends déjà les commentaires... Ah ! oui ! Clochemerle, 1934, pimpante caleçonnade cantonale à base de cornards joviaux et de crus de pays. Succès mondial, un régal ! Certes, mon bon, mais c'est sauter une étape, moins affriolante : 1930, La Peur. Enrôlé en 1914, revenu à l'air libre en 1919, seconde classe, Chevallier a lampe la Grande Guerre jusqu'à la dernière goutte de «vase sanglante» collée au fond du quart. Il en a tout vu, tout connu, tout subi. Au pied de la colonne «pertes», il a tiré ce trait : La Peur, et donne sa conclusion : la peur décompose mieux que la mort. Pourrir de peur. Et pourtant, le contact des cadavres, Chevallier en a fait son quotidien : en tas, en piles, connus ou inconnus, pourris, en pièces, assis, enterrés. Mais ceux qui sont bien morts, «les épis mûrs et les blés moissonnés», vont leur destin : épaissir la glaise, gaver les vers. Ceux qui restent ont affaire à cette grande soeur étouffante : la trouille. Présente à chaque instant, durant la marche, en tranchée, en rêve, à la gamelle. La peur vous vide, vous berce à la folie. Tel le fringant médecin Charlet, siphonné par la terreur de monter au front et qui végète dans un hôpital de l'arrière, vide-pot pour mutilés caustiques, rebaptisé «Caca». Loin du feu, du sang ou de la boue, la guerre a une plus simple expression à laquelle tout se réduit : la peur. La peur, notre mère.
Gabriel Chevallier est né le 3 mai 1895 à Lyon et décédé le 5 avril 1969 à Cannes. Mobilisé en 1914 dans l'infanterie, blessé en 1915 en Artois, il termine néanmoins les combats en première ligne en 1918. Il fut décoré de la croix de guerre. De retour à la vie civile, il exerce de nombreux métiers : journaliste, dessinateur, représentant de commerce, petit industriel, etc. En 1930, il publie, chez Stock, La Peur. Enfin en 1934, avec Clochemerle, traduit à ce jour en plus de trente langues, il connaît la célébrité.
Chevallier raconte en direct les quatre années de boucherie. Il ne s'épargne rien, ni horribles souvenirs ni mauvaises pensées. Il écrit l'innocence, l'égoïsme, l'humiliation, la chance, la vermine, l'ennui, la honte, la peur...
Dans une langue à faire frémir, tranchante et soyeuse, Gabriel Chevallier appelle à la rébellion - autre forme de la raison - et fait de La Peur un pamphlet contre la guerre, toutes les guerres. L'écrivain visionnaire met dans la bouche d'un soldat une phrase qui résonne étrangement aujourd'hui : «Tu crois pas qu'on nous a bourré le crâne avec la "haine des races" ?»
L'affiche
«Le danger de ces communautés (les peuples), fondées sur des individus caractéristiques d'une même sorte, est l'abêtissement peu à peu accru par hérédité, lequel suit d'ailleurs toujours la stabilité ainsi que son ombre.»
Nietzsche
Le feu couvait déjà dans les bas-fonds de l'Europe, et la France insouciante, en toilettes claires, en chapeaux de paille et pantalons de flanelle, bouclait ses bagages pour partir en vacances. Le ciel était d'un bleu sans nuages, d'un bleu optimiste, terriblement chaud : on ne pouvait redouter qu'une sécheresse. Il ferait bon à la campagne ou à la mer. Les terrasses de café sentaient l'absinthe fraîche et les Tziganes y jouaient La Veuve joyeuse, qui faisait fureur. Les journaux étaient pleins des détails d'un grand procès qui occupait l'opinion; il s'agissait de savoir si celle que certains appelaient la «Caillaux de sang» serait acquittée ou condamnée, si le tonnant Labori, son avocat, et le petit Borgia en jaquette, cramoisi et rageur, qui nous avait quelque temps gouvernés (sauvés, au dire de quelques-uns), son mari, l'emporteraient. On ne voyait pas plus loin. Les trains regorgeaient de voyageurs et les guichets des gares distribuaient des billets circulaires : deux mois de vacances en perspective pour les gens riches.
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