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Auteur : Frédérique Clémençon
Date de saisie : 26/02/2009
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Ed. de l'Olivier, Paris, France
Collection : Littérature française
Prix : 16.00 € / 104.95 F
ISBN : 978-2-87929-649-4
GENCOD : 9782879296494
Sorti le : 08/01/2009
Anatole, Elisabeth Colignon, Jeanne, Vincent.
Quatre personnages qui se dévoilent partiellement.
Anatole exilé de son pays, Elisabeth et son fils Vincent, tous deux exilés de leur vie, Jeanne exilée de sa famille.
Le lien commun qui les unit est la fuite, qui se matérialise, se raconte de façon différente pour chacun.
Fuite de l'extermination, fuite de l'envie de vivre, fuite de l'enfermement familial, fuite des contraintes économiques.
Les chapitres jonglent et distillent ces vies brisées, cassées, qui sans cesse rebondissent.
La noirceur du monde suinte de chaque mot, chaque ligne. Mais ce n'est absolument pas un livre déprimant. D'ailleurs, le livre se termine sur une note d'espoir : Anatole et Jeanne vont peut-être continuer à s'apprivoiser.
De chapitre en chapitre, on suit ces quatre personnages dans leur mise à nu, sans jamais se perdre. Dès la première ligne du chapitre, on sait qui on écoute. Puis on le perd, pour le retrouver un peu plus tard.
Un lien se crée entre nous, et une fois la dernière ligne lue, on se sent triste, on regrette que cette relation s'arrête. On aurait bien aimé encore les suivre dans leurs souvenirs, leurs espoirs peut-être. Ils nous manquent déjà.
Un autre personnage est la mer, omniprésente, jamais très loin, qui tient de ligne de fuite, d'échappatoire, d'ancrage.
Rendez-vous dans six ans.
Quatre personnages sortent du silence pour raconter leur histoire. Anatole, chassé de son pays natal, survit en errant d'usines désaffectées en marais orageux. Jeanne, qui étouffait dans une famille mortifère, a pris la fuite. Elisabeth s'étiole dans une maison de retraite indifférente au sort des pensionnaires et Vincent, cadre sans cesse évalué, se retire peu à peu du monde de l'entreprise. Tous sont exclus, tourmentés, pressés de rendre des comptes ou de s'effacer sans bruit. Mais tous, aussi, ont le désir de résister, de ne pas se soumettre à ces sociétés qui tuent à petit feu, classent et traquent sans merci.
La prose éblouissante de Frédérique Clémençon donne toute sa force à ces paroles de faibles. Mélange de «rugueuse réalité» et de pur romanesque, Traques fait résonner longtemps la portée politique de leur destin.
Frédérique Clémençon est née en 1967 dans la Vienne et vit aujourd'hui à Poitiers. Elle a publié deux romans aux Éditions de Minuit qui ont connu un véritable succès critique : Une saleté (prix Robert Walser 1998) et Colonie (prix Céleste 2003, prix Gironde 2004).
La force singulière du roman vient de la netteté des regards, du rigoureux assemblage polyphonique des voix. Frédérique Clémençon est l'un des rares écrivains qui sachent exprimer avec une telle justesse la solitude et la perdition, au début comme au terme d'une vie. Qui sache également suggérer la masse des brisures, grandes et petites, qu'il incombe à chacun d'endurer. Impossible, en lisant son roman, de ne pas penser à ce titre d'un grand livre de la littérature mondiale, la Force des faibles. Car c'est très exactement de cela qu'il s'agit. Voir les choses, les comprendre et surtout pouvoir les dire : il n'est aucune «traque», pas même la mort proche, qui puisse empêcher cette fondamentale rébellion.
Frédérique Clémençon est très discrète. Trois romans seulement en dix ans, Une saleté, Colonie (tous deux chez Minuit) et aujourd'hui Traques. Elle avait 31 ans lorsqu'elle a publié pour la première fois, et tout de suite elle a imposé une voix, un style, une prose impeccable, une manière de décrire la perdition, la désintégration, les destins contrariés. Avec netteté et dureté, sans jamais se laisser aller au pathos ou au misérabilisme. Mais contrairement au malaise, au poison familial d'Une saleté ou au dégoût qu'on pouvait éprouver pour la vieille mère et son fils, dans le huis clos de Colonie, on sent dans Traques une forme de compassion pour les quatre personnages et leur tentative sans doute désespérée de résister à l'enfermement social, à la traque incessante de la société sur les individus.
Depuis Une saleté (éd. de Minuit, prix Robert-Walser en 1998), Frédérique Clémençon pratique les ravages minuscules, les monologues intérieurs qui disent les frustrations et les absences...
De nature économe, la romancière publie enfin son troisième roman en dix ans, et le lecteur continue de respirer avec difficulté car la tension y est terrible. Mais éblouissante, par son écriture descriptive et pourtant dégraissée, par la virtuosité des rythmes qui permettent de passer d'une vie à une autre. Par le regard de son auteur, surtout, sobre, incisif et cependant poétique.
C'est alors que, libéré des tourbillons et des chuchotements, mon corps renaissait sous les assauts du vent. J'étais encore une enfant. La mer grondait, rugissait en contrebas, apparaissant et disparaissant entre les troncs noueux des pins qui formaient au-dessus de ma tête une voûte noire, interrompue de loin en loin par des amoncellements rocheux auxquels la nuit prêtait une seconde vie. Ainsi parlait grand-père qui, la mort approchant, fuyait la lumière du jour et s'en allait au crépuscule se promener sur le cap d'où il revenait trempé, les vêtements et les cheveux poisseux, les lèvres ourlées d'histoires murmurées plus tard au creux de l'oreille, devant la cheminée, à peine avais-je jeté mon cartable au pied de l'escalier, viens là que je te dise ce que j'ai vu cette nuit, ma souris, que je te dise ce que j'ai entendu aussi, des histoires de fantômes et de voix chantonnant dans la bruyère endormie. Des jaillissements de roches violacées luisantes et douces comme les rubans de satin que Claire, ma soeur, entortillait dans ses cheveux, assemblées tout au bord de la falaise d'où elles paraissaient prêtes à se précipiter ainsi que je songeais moi-même à le faire quand, trompant ma vigilance, les tourments s'emparaient de mes pensées ou plutôt les anéantissaient comme des bêtes malfaisantes, logeaient en parasites dans les replis de mon esprit, pareils à la mer quittant la ligne de l'horizon et s'approchant des côtes, progressant sur le sable, sur la vase, entre les rochers, gagnant à chaque nouvel assaut quelques centimètres de plus, de sorte qu'il me fallait une fois encore tout recommencer, une fois encore dénouer le fil bruyant de nos tourments.
Et soudain le sentier me laissait suspendue entre ciel et mer, le corps en équilibre sur le viaduc où je m'employais à exercer mes talents de funambule.
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