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Auteur : Marc Crépon
Date de saisie : 23/10/2008
Genre : Politique
Editeur : Galilée, Paris, France
Collection : La philosophie en effet
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 978-2-7186-0766-5
GENCOD : 9782718607665
Sorti le : 23/10/2008
Quiconque a voyagé une fois dans sa vie dans l'un de ses pays que l'on dit privés de liberté sait, aussi sûrement qu'il perçoit physiquement l'omniprésence des forces de polices et les rondes de l'armée, que la rareté des librairies ou l'étouffante similitude de leurs rayonnages, d'un bout à l'autre des villes, constituent le symptôme le plus probant de cette privation. C'est pourquoi la fermeture de l'une d'entre elles, son remplacement par un autre commerce, une autre activité, où qu'ils se produisent, m'ont toujours attristé, comme la défaite d'une passion : ma passion pour les livres. Les librairies sont des vecteurs de liberté. D'aussi loin que je reconstitue la géographie évanescente des lieux de mon enfance, de mon adolescence et de mes années d'études, le plaisir des flâneries imprévues, au rythme des saisons et la découverte de nouveaux espaces, je l'ai toujours su. Elles suffisent, aujourd'hui encore, à transformer en fête une promenade solitaire qui avait mal commencé, pourvu que j'en sorte avec un livre que j'avais depuis longtemps le désir d'acheter ou dont l'existence m'a été révélée en franchissant le seuil et en m'attardant entre les tables. Mes amis le savent et en sourient : même dans les pays, dont je ne connais pas les langues, mes pas sont guidés par mon attirance pour les rayonnages des libraires, tout comme l'est, d'une façon plus complexe, le désir et le plaisir d'écrire des livres.
La culture de la peur I, démocratie, identité, sécurité s'inquiète de la façon dont les sociétés démocratiques saisies par l'exploitation médiatique et politique de leurs peurs sont conduites à accepter des pratiques et des discours qu'elles n'auraient jamais cru jusqu'alors pouvoir tolérer. Exposées à «la sédimentation de l'inacceptable», ces mêmes sociétés voient se fragiliser la frontière incertaine qui les sépare de celles dont elles devraient, par définition, rester distinctes. Au nom de l'exigence de sécurité, les gouvernements y imposent des dispositifs de contrôle et de surveillance qui se traduisent par un surcroît d'insécurité pour ceux dont ils font leurs cibles - à commencer par les «étrangers». C'est en cela que la peur fait l'objet d'une «culture» : dès lors qu'elle uniformise les comportements et les discours, elle porte atteinte à ce qui devrait être au contraire la finalité de toute démocratie - à quoi contribue l'abondance et la variété des livres, la pluralité et la diversité des librairies - l'invention et le partage de la singularité.
Marc Crépon
Les usages politiques de la peur, son invocation et son instrumentalisation qui furent le privilège des régimes de terreur, ne peuvent plus servir aujourd'hui de critère discriminant entre les démocraties et les régimes, dont, par principe, elles devraient être distinctes. Dans tous les domaines de l'existence, les citoyens sont affectés par la «culture» dont elle fait l'objet - une culture qui les conduit à tolérer des discours et des pratiques qu'ils n'auraient pas cru pouvoir ni devoir accepter auparavant. Ainsi se sédimente dans nos vies «l'inacceptable», au nom d'une exigence démultipliée de protection et de sécurité.
La question alors est de savoir quelle est, dans cette exigence, la part du besoin de «sécurité humaine», dont aucun discours politique ne devrait faire l'économie, et celle de «la sécurité de l'État». S'il est vrai que leur frontière indécise se joue, à chaque fois, dans le choix et le calcul des «cibles de l'insécurité», au double sens d'un génitif subjectif et objectif, l'avenir de la démocratie appelle une critique ininterrompue de ces choix et de ces calculs - à plus forte raison quand ils se portent sur la figure de l'étranger.
La peur est au fondement de la politique. C'est pour se protéger que les hommes se rassemblent et apprennent à vivre ensemble. A l'Etat, ils délèguent la violence et la responsabilité de l'exercer contre ce qui, sinon, resterait source de peur. C'est le travail de l'armée et de la police - l'Etat, lui, n'a pas peur, puisqu'il n'est pas une personne. Pourtant, la peur agit aussi comme la limite de la politique, le point où l'Etat s'inverse en son contraire et se met à faire peur...
Plus loin, Crépon montre que le gouvernement par la peur est un détournement de ce qu'Heidegger appelait l'angoisse. L'angoisse est un sentiment ontologique qui «a pour objet le monde même» et qui atteste notre existence en tant qu'êtres ; la culture de la peur, elle, ratatine l'être à des intérêts particuliers, tels l'individu, la communauté, la nation.
Extrait de l'introduction :
Je pense que l'esclavage est le foyer où se nichent toutes nos peurs, qu'elles naissent dans cet abîme gluant et obscur et tissent autour de nous une toile humide et nous enferment comme dans un cocon. Ces petites peurs nous enseignent à ne plus penser, à ne plus nous effrayer devant les véritables et grandes pertes : la privation de liberté, la mort de l'âme, la séparation avec l'homme de sa vie. [...] Nous avons accepté de jouer le rôle de gens heureux dans cette représentation cauchemardesque. Nous sommes tous prêts à supporter les défauts provisoires et les quelques excès exceptionnels, puisque, pour le reste, nous sommes globalement heureux et satisfaits. Personne ne peut nous aider tant que, dans un élan de dégoût général, nous n'aurons pas arraché, avec un cri strident, la répugnante toile d'araignée de la peur, greffée en nous comme un second système de circulation sanguine.
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