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Auteur : Éric Faye
Date de saisie : 24/04/2009
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Stock, Paris, France
Prix : 15.00 € / 98.39 F
ISBN : 978-2-234-05981-8
GENCOD : 9782234059818
Sorti le : 25/02/2009
Enfants, le monde était peuplé de merveilles. Il nous paraissait magnifique, simple, beau, à l'image de ces vignettes que nous recevions en classe lorsque nous étions sages.
Un brin nostalgique, conscient d'un changement (d'une perte ?) dans la perception qu'il a de la réalité, presque d'une duperie, Eric FAYE nous emmène à la découverte de son univers merveilleux, nous berce d'une écriture qui porte, qui invite à la rêverie. Il nous raconte les paysages, les situations, les gens, et le monde a presque l'air neuf et vivant. Très beau livre.
«Quelques mots singuliers entendus enfant dans la conversation des grands, quelques tartes figurant les monuments d'une cité mythique, un livre qui tombe d'un rebord de table et s'ouvre à la page du 2 mai 1950, une villa blanche qui vous rappelle l'Afrique, et un vieux poste de radio, et revoilà la légende du Rosebud, le souvenir qui imprègne le présent et dont le parfum ne se dissipe jamais, et qui aide, transforme l'avenir en un jardin vivable, comme Bogart trouve la force de quitter Ingrid Bergman en lui disant, pendant que l'avion mouline du brouillard sur la piste, We'll always have Paris.»
Et c'est ainsi, dans Casablanca, que les deux amants réussissent à continuer à vivre, à se séparer s'il le faut et à suivre chacun son propre chemin, en se souvenant de leur idylle dans le Paris d'avant l'occupation allemande. En puisant dans cette réserve de lumière.
Avec ce livre entièrement dédié à un sentiment, celui du «merveilleux», à sa naissante et son tours à travers la vie d'un homme - la sienne - l'auteur nous invite à le suivre dans son propre puits de lumière.
Nous aurons toujours Paris est conçu sous forme de boucle, et t'est dans le perpétuel aller-retour entre les rêveries de l'enfant, ses projections et leur prolongement à l'âge adulte, dans leur décalage, souvent, que se glisse le merveilleux, que se construisent la vie et l'oeuvre, avec leurs impasses, fuisses pistes, déceptions et surprises.
Il n est dont pas, ou très peu, question de Paris dans ces pages.
Mais plutôt de pérégrinations et de rencontres : du Japon à l'Afrique, et de Julien Gracq à Ismail Kadaré ou Albert Cossery, quand ce n'est pas l'ombre du toujours énigmatique B. Traven.
Eric Faye a publié chez Stock Croisière en mer des pluies (1999), les Cendres de mon avenir (2001). La Durée d'une vie sans toi (2003), Mes trains de nuit (2005), le Syndicat des pauvres types (2006) et l'Homme sans empreintes (2008).
On nous refait le coup de la petite madeleine, se dit le lecteur, qui flaire la nostalgie à bon compte. Pourtant, plus qu'à un inventaire de «lieux de mémoire» convenus, Éric Faye se livre à une analyse serrée, malgré ses airs de libre parcours, des deux déclencheurs du merveilleux qui ont peut-être fait de lui l'écrivain qu'il est devenu...
Comment sortir des sentiers battus en travaillant cette matière par définition si commune ? Par la rigueur et la sensibilité dont a toujours fait preuve l'auteur, et par la vertu d'une écriture qui suit au plus près le mouvement de la pensée.
Valparaiso, Chandernagor, Vancouver, quel enfant n'a pas rêvé à ces villes aux noms enchanteurs ? C'est cette géographie imaginaire qu'Eric Faye explore dans un ouvrage dédié au merveilleux, «à son acte de naissance ou plutôt à ses sources multiples». Il renoue avec ses fascinations de jeunesse, ses envies d'ailleurs...
En actionnant cette «grande noria des souvenirs», l'écrivain nous fait partager sa vision d'un monde réenchanté.
L'écrivain, c'est celui qui sait matérialiser le passage du temps et rembobiner à sa guise le fil des vies sans nombre qui se déroulent en lui. Pour ne pas se perdre dans cette navigation intérieure à laquelle il est habitué depuis l'enfance, le romancier du Syndicat des pauvres types traque à l'horizon de ses songes une émotion : le sentiment du merveilleux. Nous aurons toujours Paris n'est pas un essai dédié à la capitale du vieux pays. C'est un livre consacré aux lumières qui clignotent au milieu des souvenirs : couleurs merveilleuses cueillies dans les atlas, mots rares butinés dans les dictionnaires, noms étranges de la météo marine - «Dogger, Viking, Humber» -, phrases indélébiles d'une dictée, clichés décolorés du monde d'hier...
Les tyrans et les malheurs du monde peuvent tout nous prendre, nous priver de liberté, nous réduire au silence. Jamais ils ne nous confisqueront nos souvenirs, car il n'est pas autant en notre pouvoir d'oublier que de nous taire.
Il a tissé des fils, décrété des coïncidences, subodoré des parallèles à son propre sujet, tenant le lecteur en lisière de son intimité mais lui donnant les clés de son être. Si bien que nous sommes en position de poursuivre, sur ce chapitre, l'oeuvre entreprise, qui relève d'une sorte de communion littéraire. De quoi le romancier est-il constitué ? Il y a ce qu'il entend montrer mais aussi ce qu'il livre par la grâce d'une écriture lui échappant malgré sa majestueuse contention. Alors nous prenons le relais, avec un regard devenu aussi obliquement aigu que le sien. Le lecteur soudain à l'image et presque à l'égal de l'auteur, en une relation démiurgique ; voilà ce que la littérature peut apporter de plus vertigineux et réconfortant à la fois...
En lisant cet écrivain de 46 ans, ensorcelé par les sommets depuis sa plus féconde enfance, on songe à ce vers de Mallarmé, qui étincelle comme les neiges éternelles : «Notre si vieil ébat triomphal du grimoire.»
Neuf chapitres tout imprégnés d'intenses sensations venues de la «haute enfance», émotions éthérées ou souvenirs très concrets, heures entières passées dans l'immobilité et la solitude à écouter les «signaux du monde» - «peur, mystère, éblouissement» qui brillent au loin et ensemble constituent ce que Faye appelle «le merveilleux». Neuf chapitres denses et limpides comme le diamant, dans lesquels il s'emploie à montrer le lien serré qui unit ces intuitions enfantines primordiales et les lignes de force de la vie de l'adulte qu'il est devenu.
Un légionnaire mélancolique
C'était au coeur d'un automne qui ne voulait pas devenir automne, à la fin d'un été inextinguible. C'était de nouveau dans un train. À trop vouloir deviner qui va s'asseoir à côté de vous en gare, au petit matin, vous vous trompez avec obstination. Je comptais achever la lecture d'un roman japonais et le décor était planté, puisqu'un groupe de Japonais, quittant Paris pour enchaîner par la Suisse, venait de prendre possession de la voiture entière, si bien que je n'étais plus vraiment dans le TGV mais, plutôt, dans un Shinkansen pour Osaka. Et ce fut un homme à la mine triste, pas nippon pour un sou, plutôt malgache, aurais-je dit, ou réunionnais, qui échoua près de moi. Je viens de l'Ile de France, commença-t-il. Pas d'Ile-de-France, non. De l'ancienne île de France, où l'on parle entre autres le français, et du tac au tac je répondis un peu au hasard Maurice, l'île Maurice, et gagnais à l'écouter. À près de cinquante ans, ce réserviste de la Légion étrangère, rangé depuis des années comme employé d'un musée parisien, venait de recevoir un courrier annonçant sa mobilisation prochaine. Puis étaient passées deux semaines, sans plus de nouvelles. La veille de son départ, on lui avait téléphoné : «Vous partirez demain matin en train pour Bellegarde. Au point de rassemblement, on vous donnera un ordre de mission. Où vous allez, et pour combien de temps, nous ne pouvons pas vous le dire pour l'instant.»
Dans la nuit opaque qui ne lâchait pas prise sur la banlieue est, l'ancien légionnaire avait du vague à l'âme. Il savait ce qu'il quittait - femme, enfant, métier - mais ignorait au-devant de quoi il s'avançait à reculons. Le Liban, pour trois mois ? Le Congo, où l'on votait le lendemain ? Ou le Pakistan, l'Afghanistan, puisqu'il parlait des langues de ces régions-là. «Si je connaissais moins de langues, on n'aurait pas fait appel à moi...»
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