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Auteur : Elisabeth Filhol
Date de saisie : 06/04/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : POL, Paris, France
Collection : Fiction
Prix : 14.50 € / 95.11 F
ISBN : 978-2-84682-342-5
GENCOD : 9782846823425
Sorti le : 05/01/2010
Depuis le ventre inquiétant de Centrale, géante bulle de béton dans les écarts des villes, E. Filhol nous raconte la vie des précaires de l'atome, travailleurs itinérants d'un site à l'autre, missionnaires d'entretien sans logement fixe, parfois confinés en habitacle caravane.
Techniciens de l'extrême, «chair à neutrons, viande à Rem», gérant la dose maximale à ne pas dépasser dans des combinaisons Mururoa d'une blancheur innocente. Ne pas perdre son travail. La peur pour certains, l'adrénaline pour d'autres dans l'ivresse du danger, la solidarité entre tous. Parfois, le suicide. Un premier roman fluide et grave, autant littéraire que technique, sur fond bleu de piscine, ce fascinant bleu nucléaire résultant du choc des particules. Une performance belle et rare.
Quelques missions ponctuelles pour des travaux routiniers d'entretien, mais surtout, une fois par an, à l'arrêt de tranche, les grandes manoeuvres, le raz-de-marée humain. De partout, de toutes les frontières de l'hexagone, et même des pays limitrophes, de Belgique, de Suisse ou d'Espagne, les ouvriers affluent. Comme à rebours de la propagation d'une onde, ils avancent. Par cercles concentriques de diamètre décroissant. Le premier cercle, le deuxième cercle... Le dernier cercle. Derrière les grilles et l'enceinte en béton du bâtiment réacteur, le point P à atteindre, rendu inaccessible pour des raisons de sécurité, dans la pratique un contrat de travail suffit. Ce contrat, Loïc l'a décroché par l'ANPE de Lorient, et je n'ai pas tardé à suivre.
Avec leur heaume ventilé et leur combinaison Mururoa, ces sherpas de l'enfer ressemblent à des chevaliers de l'Apocalypse ; nus, ils ne sont plus que de "la chair à neutrons, de la viande à rems". L'apothéose ? Une reconstitution heure par heure du désastre de Tchernobyl qui donne envie de retourner à la charrette hippomobile. Pour un coup d'essai, La Centrale est un coup de maître : le style clinique d'Élisabeth Filhol frappe comme un bloc de glace sur un corps irradié.
On dirait des cow-boys habillés en spationautes. Solitaires, silencieux, hors du temps, ils suivent le cours des fleuves, vont d'une fumée blanche à l'autre, dorment dans des caravanes, des campements de fortune, et jouent leur vie tous les jours...
«La Centrale» est le premier et impressionnant roman d'Elisabeth Filhol, 45 ans, cadre dans l'industrie. Ici, pas de psychologie, de compassion, de lyrisme. Même pour décrire la catastrophe de Tchernobyl, elle ne hausse pas le ton. Rien que les faits, les gestes, les procédures - et le bruit sourd des aérofrigérants. Glaçant et brûlant à la fois. Un choc.
L'auteure a les mots justes pour évoquer ces vies minuscules et des lieux sortis d'une série B de science-fiction. Le destin de ces bombes humaines, entre stress menant au suicide, fuites radioactives et risques d'irradiation, est raconté sans fard. La Centrale, portrait sociologique de la France d'en bas à la lisière du thriller, est un roman glaçant. Et électrisant.
Il y a quelque chose de très inattendu dans ce récit implacable, apparemment distant et tranquille, sur la contamination d'un intérimaire qui ne sait pas, à 25 ans, le danger qu'il court et qu'il découvrira, par lui-même et à travers le destin tragique de son ami Loïc, une fois le mal fait. Inattendu parce que l'auteur utilise des moyens littéraires froids, détachés (la description scientifique de la fission de l'atome, de la catastrophe de Tchernobyl, des conditions de travail des techniciens recrutés à la va-vite dans des agences de sous-traitance, de la facilité avec laquelle la dérive peut se produire) pour créer un objet poétique qui, en littérature, est l'équivalent du Désert rouge d'Antonioni.
«Gérer ses doses», c'est la préoccupation des DATR, «chair à neutrons», «viande à rem», à la merci d'un «point chaud», d'un incident. C'est ce qui est arrivé à Yann, le narrateur : lors d'une intervention, il voit une pièce qui n'aurait pas dû être là. Le temps de la prendre en main, le dosimètre s'emballe. Il va probablement être mis sur la touche. C'est ce moment-là que choisit Élisabeth Filhol pour nous embarquer dans cette franc-maçonnerie des travailleurs du nucléaire...
Sans effets, d'une belle écriture calme et grave, ce premier roman épatant de maîtrise d'Élisabeth Filhol nous invite à cette plongée en eau lourde, dans ce monde dont la devise pourrait être technicité, précarité, fraternité.
La Centrale est un roman sur ce danger, un roman terrifiant qui ne raconte pourtant pas les «risques du nucléaire» en général, comme le ferait un livre documentaire écologiste, ou simplement scientifique. La Centrale s'intéresse aux hommes et rares femmes employés, ou plus exactement maltraités : la vie et le travail des sous-traitants du nucléaire, cette main-d'oeuvre qui fait l'affaire d'EDF puisque, s'agissant d'intérimaires, elle n'est pas responsable des irradiations trop fortes et donc possiblement fatales. La Centrale est un premier roman et il est époustouflant...
Il y a dans la Centrale quelque chose qui évoque les Raisins de la Colère. Mais si les agriculteurs de Steinbeck n'ont pas d'autres choix que de louer leurs bras à n'importe quel prix, les ouvriers d'Elisabeth Filhol, pour échapper au chômage, ont pris, eux, la décision insensée de se mettre en danger. Condition assurée de trouver du travail certes, mais aussi chez la plupart un jeu de trompe-la-mort qui les entraîne à toujours rempiler, à aller d'une centrale à une autre, malgré les «doses» radioactives avalées.
Dans un premier roman surprenant, Elisabeth Filhol décrit le quotidien d'ouvriers intérimaires dans le nucléaire. Une vie calquée sur le rythme des centrales, entre danger, solitude et précarité...
Roman social, La Centrale captive et interpelle, traversée de bout en bout par une tension difficile à apaiser, telle une cocotte-minute au bord de l'explosion. Au-delà des questions de la gestion industrielle de l'énergie nucléaire, de l'écologie, de la réduction toujours plus grande des coûts, et au-delà d'un possible engagement politique (qui jamais ne sourd exagérément de ces pages), la grande pertinence du projet d'Elisabeth Filhol est de chercher à comprendre non seulement le fonctionnement propre de cet univers méconnu, mais aussi le sens de ces choix difficiles et risqués. Que viennent-ils chercher là, ces hommes ? Quelle est leur vie personnelle, quelles sont leurs motivations ? Où puisent-ils la force de cet engagement total que le poste requiert ? «Vous connaissez les gestes. Des gestes simples que vous refaites mentalement, on vous l'a dit, la difficulté n'est pas dans le geste.» Et derrière tout cela le spectre de l'accident, toujours possible malgré les normes strictes, comme celui de 1986 près de Tchernobyl, en Ukraine, dont l'auteur fait le récit bref et glaçant, minute par minute.
D'un bout à l'autre fermement conduit par Elisabeth Filhol, dont la phrase élastique, volontiers longue et jalonnée d'incises dès lors qu'elle s'emploie à patiemment et rigoureusement exposer ou décrire - un paysage naturel ou industriel, une situation, un rêve -, sait aussi se faire courte et nerveuse lorsqu'il s'agit d'épouser les pensées, les désarrois, l'anxiété ou l'effroi de ses personnages...
Extrême précision documentaire et narration très incarnée : Elisabeth Filhol tient ces deux fils, les suit l'un et l'autre, les croise et les tisse, pour former un tissu romanesque extrêmement original et convaincant...
Confrontant la fragilité des hommes à la froideur, la complexité, l'inaccessibilité, mais aussi la séduction puissante de la technologie. Interrogeant, sans militantisme mais avec beaucoup d'humanité, la validité du sacrifice que le monde moderne exige de l'homme.
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