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Auteur : Tchulpân
Postface : Stéphane A. Dudoignon
Traducteur : Stéphane A. Dudoignon
Date de saisie : 27/01/2010
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Bleu autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, France
Collection : D'un lieu l'autre
Prix : 23.50 € / 154.15 F
ISBN : 978-2-35848-007-9
GENCOD : 9782358480079
Sorti le : 24/11/2009
Tout commence comme un conte villageois : Zebi à 15 ans, son père règne en tyran sur sa famille, et elle vit dans la crainte de voir les marieuses entrer dans sa maison. Avec la complicité de sa mère, elle part à la campagne, rejoindre un groupe d'amies : les jeunes filles vont passer quelques jours à rire et chanter, insouciantes du monde qui les entoure.
Nous sommes en 1916, dans ce qui est alors le Turkestan (aujourd'hui en Ouzbékistan), province musulmane éloignée du grand empire russe. De son écriture légère et poétique, l'auteur nous mène d'une saynète villageoise à l'autre : les chants innocents des filles, le garçon qui ose, un tout petit peu, braver les interdits en regardant par-dessus le mur, ou encore le père, oisif et paresseux, tout entier dévoué à son maître soufi.
Puis le monde extérieur pénètre cet univers apparemment immuable. Tout d'abord, le Mingbochi, petit despote local, corrompu, installé par l'autorité coloniale veut prendre Zebi pour quatrième épouse. Son conseiller, Mir Yacoub, habile manipulateur, joue les uns contre les autres pour maintenir son pouvoir et ses richesses. La puissance russe, en la personne du gouverneur, vient imposer sa guerre, et le lointain bruit de fond du premier conflit mondial fait éclater les révoltes contre la conscription. Les «modernes» enfin, mouvements de jeunes intellectuels musulmans réformateurs, contemporains et proches des jeunes turcs, luttent autant contre le colonialisme russe que contre l'archaïsme de cette société féodale.
Tchulpân fit parti de ce mouvement rénovateur. Dans ce grand roman au style moderne et inventif, il croise et recroise de nombreux destins individuels tout en petites intrigues, amoureuses ou politiques, tissant ainsi une fresque sociale de son pays à la veille de la révolution bolchevique. Toujours proche de ses personnages et de son peuple, il y peint en détail leur vie quotidienne et leurs traditions sous un ciel lourd de menaces.
Une grande découverte littéraire, d'autant plus remarquable que la littérature d'Asie centrale nous reste inconnue à ce jour.
1) Qui êtes-vous ?
Abd al-Hamid Sulayman, alias Tchulpân (vers 1897-1938), était un poète, nouvelliste, dramaturge et romancier ouzbek de la fin de la période coloniale russe et du début de la période soviétique. Nourri par la lecture, dès l'enfance, de la Renaissance islamique du XIXe siècle et des avant-gardes russes, il propose un tableau haut en couleur de l'Asie Centrale livrée au pillage des colons de la période tsariste puis à l'hyper-violence du régime soviétique. En même temps, son oeuvre appartient à une ultime époque de fois dans le progrès et dans la perfectibilité de l'humanité, et elle nous parle d'autant plus qu'elle relève d'un humanisme et d'un universalisme aujourd'hui en grande partie révolus, en Occident comme dans les mondes de l'islam.
Quant au traducteur de "Nuit", Stéphane A. Dudoignon (né à Wervik, Belgique, en 1962), il est un historien du Moyen-Orient et de l'Asie Centrale moderne et contemporaine, préoccupé essentiellement par le statut du lettré, de l'intellectuel de background culturel islamique dans la société coloniale de la période tsariste, dans le cadre du totalitarisme soviétique, ou en Iran dans celui de république "islamiques" comme en Iran ou au Pakistan. D'où l'intérêt porté, parallèlement à la recherche scientifique, au travail de traduction littéraire de grands textes totalement atypiques, hors normes, du XXe siècle moyen-oriental et centrasiatique. En Asie Centrale en particulier, le XXe siècle a vu, à côté d'une littérature patentée produite au kilomètre selon les critères du réalisme socialiste puis, aujourd'hui, du nationalisme ethnique le plus étriqué, l'apparition puis le développement sporadique de littératures profondément anti-conformistes, traditionnelles et modernes tout à la fois, conçues souvent dans le creuset de nombreux "salons" et assemblées littéraires toujours actifs aujourd'hui. Ajoutons que dans cette aire culturelle de riche tradition orale, les genres les plus divers voisinent -- comme dans l'oeuvre de Tchulpân lui-même -- sans véritable hiérarchie définie : roman, nouvelle, poésie, théâtre, essai. Ce qui permet d'y découvrir des orfèvres brillant parfois dans plusieurs catégories, et au traducteur de s'affronter, dans des langues diverses, à des oeuvres d'une incroyable diversité, illustrée par exemple dans les nouvelles et pièces de théâtre courtes traduites de l'ouzbek, de l'azerbaïdjanais, du tadjik, du russe, etc. publiées régulièrement dans la revue Décapage (Editions de la Table ronde), ainsi dans quelques projets actuellement en gestation chez Bleu autour.
2) Quelles sont, selon vous, les qualités demandées à un traducteur ou une traductrice ?
Un(s) traducteur/rice se doit avant toute chose, me semble-t-il, de posséder intimement tout ce qui fait l'encadrement d'un texte : la personnalité de son auteur, les conditions dans lesquelles il a été écrit, les multiples affluents littéraires qui affleurent plus ou moins à la surface des mots, etc. - avant même d'aborder le travail de traduction. Quant au texte lui-même, en dehors de son sens matériel et littéral, tout morceau de littérature a, comme tout morceau de musique, un sens moins apparent, suggérait Larbaud dans son essai De la traduction, et c'est ce sens-là qu'il s'agit de rendre. Véritable défi en ce qui concerne Tchulpân, compte tenu de la difficulté intrinsèque de la langue ouzbèque, mais aussi des multiples registres de langage - du burlesque au lyrique - dont joue Tchulpân pour en faire résulter une tension constante, parfois boulgakovienne, fondatrice de toute son oeuvre, évoquant le chaos idéologique qui emporte tout et tous au cours des années trente. Mais il s'agit d'un défi à la hauteur de la connaissance qu'il procure. Larbaud parle aussi de "pesée mystique" à propos du travail du traducteur. Dans le cas de Tchulpân, qui représente pour moi la plus haute incarnation de la quête d'humanité - voyez la tristesse incroyablement expressive de son visage sur la photographie prise à son arrivée au camp, après son arrestation en 1937, et qui vous frappe aujourd'hui encore -, le traduire c'est aussi tenter de me hisser à hauteur de la vision qu'il propose, l'épouser véritablement ou du moins tâcher de le faire. D'où la dimension mystique, au départ, dans le sens humaniste du terme, de l'expérience limite que constitue la traduction. C'est en cela d'ailleurs, peut-être, que l'expérience personnelle, vécue, du traducteur se différentie de celle du lecteur.
3) Quel est le thème central du livre que vous venez de traduire ?
Le thème central de "Nuit", suggéré par son titre, est la sortie d'une obscurité médiévale pour les hommes mais aussi pour les femmes d'Asie Centrale (l'épaisseur des personnages féminins du roman est l'un des traits particuliers les plus saillants et les plus novateurs de ce dernier). Thème connexe : l'accès à la modernité d'une Asie Centrale qui serait également libérée du colonialisme russe. Relevant d'une dernière époque de foi univoque dans le progrès et dans les valeurs de la civilisation européenne, "Nuit" propose une mise en abyme de cette vision de l'avenir, à un moment où ces valeurs sont foulées aux pieds par le stalinisme le plus noir, cédant bientôt le pas à une réhabilitation graduelle de l'islam le plus traditionnel, contre lequel s'élevait Tchulpân. Et si la lumière venait de l'Orient, suggérait Goethe ? Il ne fait pas de doute qu'à un moment, elles ont jailli, aussi, d'Ouzbékistan.
4) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
"Pourquoi faut-il donc que la vie soit si belle, si douce, au printemps ?" Il y a dans cette simple, dans cette anodine question qui clôt le tout premier paragraphe de "Nuit" l'annonce de la tension tragique dont le livre est chargé, et du tsunami qui ne va plus tarder à emporter tout un monde, celui de l'Asie Centrale patriarcale de la vie autour des maisons de thé et des voies soufies traditionnelles non vers le progrès et la civilisation, mais vers les déchaînements de violence de la révolution, de la guerre civile puis de la terreur stalinienne. Pour les femmes d'Asie Centrale, en particulier, personnages centraux de "Nuit", à la destinée desquelles Tchulpân se montre extraordinairement sensible, le XXe siècle s'imposera comme celui du passage d'un mode d'asservissement à d'autres. Au rebours absolu de la littérature grandiloquente des périodes coloniale et soviétique, c'est dans le registre de l'intime que s'exprime au mieux la vision du monde de Tchulpân et sa haute conscience du caractère tragique de l'histoire contemporaine.
5) Si ce livre était une musique, laquelle serait-elle selon vous ?
Une symphonie de Chostakovitch, des plus tintamarrantes et grinçantes, celles de la période finale, celles que même un Staline des meilleurs jours ne pouvait entendre sans en être malade, sans s'en sentir immédiatement, totalement, irréfragablement désavoué, bafoué, ridiculisé, voué à l'opprobre définitif par l'esprit. En quelque sorte, vaincu.
C'est à la faveur de l'implosion de l'URSS qu'a été redécouvert ce chef-d'oeuvre des littératures d'Asie Centrale, dont Stéphane A. Dudoignon, chercheur au CNRS, donne ici la première traduction dans une langue occidentale.
Par le truchement d'une fiction à rebondissements, bâtie sur une intrigue de harem, l'auteur, 'Abd al-Hamid Sulaymân, dit Tchulpân (vers 1897-1938), l'une des figures du mouvement moderniste musulman, dresse un tableau cinématographique du Turkestan en proie à la colonisation russe à la veille de la soviétisation.
À sa parution en 1936, ce grand roman populaire est perçu comme une critique virulente du stalinisme. Accusé de «nationalisme bourgeois», Tchulpân sera rapidement arrêté, déporté dans un camp du goulag, condamné à la peine capitale pour «activités contre-révolutionnaires» et exécuté.
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