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Auteur : Arthur Dreyfus
Date de saisie : 14/04/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Gallimard, Paris, France
Collection : Blanche
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-07-012736-8
GENCOD : 9782070127368
Sorti le : 18/02/2010
L'une se passe pendant l'occupation. De famille juive, Félix se réfugie, avec sa famille, chez son grand-père, à Montauban. Quand disparaît la zone libre, il interrompt ses études de chimie pour devenir passeur dans les Pyrénées avec son frère. Arrêté, il est déporté en Pologne où il découvre l'intimité du dénuement, la fraternité du désespoir. Et c'est par un chant somptueux que le lecteur est invité à partager à son tour l'horreur des camps.
L'autre histoire a lieu de nos jours. Elle est constituée des mails adressés depuis l'Amérique du Nord à un jeune correspondant français. Cet adolescent puis jeune adulte, c'est Ernest, le petit-fils de Félix, confronté au mal-vivre de son homosexualité. La complicité réconfortante fait peu à peu place au doute de l'imposture. Là aussi, l'intrigue est servie par une écriture dense et subtile.
Le point faible du livre est l'entrecroisement des deux récits, correspondant sans doute à une nécessité interne de l'auteur. Alain Dreyfus a reçu en 2009 le Prix du Jeune écrivain. Tout en poursuivant ses études en Sciences Politiques, il s'est engagé dans la carrière de prestidigitateur...
Atypiques et prometteuses, les facettes de ce romancier.
Extraits :
«Même en vous tenant chaud les uns les autres, sans distinction d'odeur, de saleté, de poux ou de vermine, le froid continue de coudre. Il tisse son voile glacial autour des membres, se fige sur les peaux. Quand il lui manque une maille, il plante ses aiguilles dans la chair.» (p. 101) «Ne jamais rien romancer, faire en sorte que le roman arrive vraiment : c'est ça le romantisme. Ne rien accepter de ce qu'on cherche à nous imposer. Ne pas signer les pactes tout au long de la vie. Ne pas rendre beau ! Vivre beau.» (p. 112)
Deux histoires. Celle de Félix, dont la passion pour la chimie est contrariée par l'Occupation. La guerre le séparera de son frère, de ses parents, le propulsera sur les sommets des Pyrénées et l'entraînera dans une vie clandestine, puis vers une mort probable en Pologne. Celle d'Ernest, dont l'existence est bouleversée par une rencontre sur Internet. De ce hasard naîtra une correspondance passionnée, qui l'aidera à supporter une vie secrète et le transportera du Canada à la Floride, vers un amour entier. Deux histoires qui se mêlent. Qu'advient-il quand le passé précipite le présent ? Quand la réalité dissout l'imaginaire ? Quand vérité et mensonge entrent en fusion ?
Scénariste et réalisateur, Arthur Dreyfus est né à Lyon en 1986. Il vit et travaille à Paris. La synthèse du camphre est son premier roman.
Au début, on peine un peu à suivre les deux fils narratifs mais, rapidement, le parallèle entre ceux-ci fascine. Le jeune écrivain s'interroge ainsi sur toutes les formes de frontière (d'espace, de nationalité, de temporalité - sans oublier les rapports entre réel et virtuel) et, dès lors, le livre prend une ampleur qu'on ne lui imaginait pas. On est surpris, troublé, ému, et on constate qu'il y a du Michel Tournier chez Arthur Dreyfus. Gageons qu'on reparlera de lui très bientôt...
L'autocar tremble de façon imperceptible, comme frissonnent en hiver les soldats empesés de Buckingham. La place à côté de la mienne était libre, j'y ai posé ma valise, ma caméra, mon sac à dos. Autour de moi, les gens se rapetissent pour laisser plus d'espace aux fantômes des prochains voyageurs.
Derrière la vitre je l'observe, assis sous l'abribus ensoleillé. Son pantalon est trop petit, son front trop plat, ses yeux dépourvus de regard. Ses cheveux ressemblent à des poils de radis noir trempés dans l'huile de tournesol, mais peignés soigneusement. U fume avec gravité.
La lumière orange, un son strident ; départ imminent.
Le garçon banal écrase son mégot, dilapide une dernière bouffée, fait signe au conducteur, s'engouffre dans l'autocar.
Il a repéré le siège qu'encombrent mes sacs. Il me demande à voix basse, d'un ton déférent, comme dans une bibliothèque, comme si mes bagages étaient aussi importants que lui, s'il peut s'asseoir. Je dis : «Oui.»
Une seconde.
Je le reconnais. C'est le parfum de Chris - qui m'assaille, m'envahit les narines. D'abord, ce souffle hespéridé de bergamote et d'orange, de pamplemousse, de citron vert. Aussitôt, l'offensive camphrée du poivre, de la lavande, de la cardamome. Je suis déjà sans défense quand débarquent le santal, le cèdre, la coriandre, le tabac ; et le musc. Je me rends.
Comme toujours, il m'a eu par surprise.
J'ai oublié l'autocar, les bagages, la fatigue, le garçon ordinaire, le soleil brûlant, le métal partout.
Je ne vois plus qu'eux : son père, une fosse, les portes du block, des os empilés, la Floride, une moustache, le château, les doutes, la neige des Pyrénées, un demi-carré de chocolat, des nuages de poussière, une prise de karaté, Limoges, Douaumont, le camphre, les bateaux à voile, mon lit, les étoiles transparentes, un brochet frétillant, New York, sa mère, la mienne, deux tours, un petit morceau de papier, l'hôpital, les gencives ; et puis toutes les disparitions.
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