Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.
Comment vivre séparée de la langue de son père, l'arabe ? Leïla Sebbar témoigne de son obstination d'écrivain face à cette question pour elle lancinante, depuis l'Algérie coloniale, où elle est née d'un père algérien et d'une mère française, jusqu'à Paris, où elle écrit son père dans la langue de sa mère.
Leïla Sebbar, romancière et nouvelliste, est née à Aflou, en Algérie, d'un père algérien et d'une mère française. Elle vit à Paris. Également paru chez Bleu autour : Femmes d'Afrique du Nord (lire page 10). Derniers titres parus : Isabelle l'Algérien, nouvelles, dessins de Sébastien Pignon (Al Manar, 2005), Parle mon fils, parle à ta mère, roman, réédition (Stock, 1984 ; Thierry Magnier, 2005) et Je ne parle pas la langue de mon père (Julliard, 2003).
Les courts extraits de livres : 14/06/2010
Si je parle la langue de ma mère
Comment je suis revenue à moi ? Jamais je n'ai perdu connaissance, réellement. Je ne suis pas tombée en agitant les bras et en jetant un cri comme dans les romans, je ne me suis pas affaissée doucement bras ballants, je n'ai pas heurté de la tête le bord d'une baignoire... Cette forme d'absence au monde, aux autres, je ne l'ai pas connue. Le mutisme, oui. Ou la disparition dans un ailleurs, les yeux fixes, le corps droit, figé. Je n'ai pas fugué. Je suis toujours partie avec une autorisation au moins verbale ou tacite.
J'ai entendu parler de moi. C'était ma mère. Qui parlait à d'autres femmes, à des amies. Moi je ne disais rien. Je savais qu'elle parlait de moi parce qu'elle me désignait, ou qu'elle disait mon nom. Si elle me touchait les cheveux, comme font les mères quand l'enfant encore petit ne dépasse pas leur épaule, je bougeais la tête pour secouer la pression de la main. Je n'aimais pas ce geste qui ne m'arrivait que lorsque ma mère parlait de moi à d'autres. Mais je restais là. Je l'entendais dire toujours la même chose. J'écoutais quand même. C'était moi, quand ma mère disait : «Elle est un peu maigre» ou «Elle n'est pas comme sa soeur, appliquée, habile, attentive. Jamais rien pour la maison, même pour ses poupées. Il faut la forcer. C'est terrible...» C'était moi. J'attendais la suite, et ma mère poursuivait : «Toujours avec un livre. Elle n'aime que ça. D'une paresse...» Elle disait aussi... Et je savais que c'était moi à cause des cheveux.