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Auteur : Michel Houellebecq
Date de saisie : 31/10/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Flammarion, Paris, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 9782081246331
GENCOD : 9782081246331
Sorti le : 08/09/2010
Notre société contemporaine au prisme de la vie d'un artiste.
Émotion, rire, angoisse aussi traversent tous les registres de ce roman captivant et à l'écriture savoureuse.
A lire absolument.
Un artiste contemporain d'un naturel calme, ne se prenant pas au sérieux et poursuivant son chemin sans prendre en otage son public, ni lui imposer sa vision du monde. Une créature purement littéraire qui n'appartiendrait qu'à l'univers de Michel Houellebecq ? On aimerait pourtant en rencontrer plus souvent !
Dans son dernier roman, l'auteur des Particules élémentaires ose franchir le cap qui sépare la réalité de la fiction. Il mêle des personnages fictifs comme l'artiste Jed et d'autres bien réels tels que Beigbeder, Jean-Pierre Pernaut, et surtout lui-même ! Peu d'écrivains traversent cette frontière littéraire, car la polémique médiatique et les procès abusifs sont souvent en embuscade. Qui oserait - sinon lui - dresser le portrait des icônes tendances comme Jeff Koons et Damien Hirst, cet Éros et ce Thanatos se partageant le marché de l'art contemporain ?
Dans La carte et le territoire, le lecteur retrouvera ce fameux coup de pinceau qui avait valu à Michel Houellebecq ses premiers succès. Ses talents de romancier-sociologue sont donc de retour. Sa recette est simple : il nous dévoile le quotidien tel qu'il est, sans retouche, prenant au contraire le parti d'en enlever les paillettes factices, tout en évitant le piège de déraper dans le sordide.
Le résultat : Un tableau réaliste de notre société où l'amertume et la lucidité se partagent le territoire. Relevons cette scène du repas de noël :
L'artiste dîne en tête à tête avec son père. Le silence et la solitude sont oppressants. L'ambiance glauque du restaurant est si bien rendue qu'elle nous évoque inévitablement les toiles désenchantées d'Edward Hopper.
Le quotidien, l'ordinaire : c'est de la matière première sous-exploitée pour le romancier d'aujourd'hui. Houellebecq s'en empare avec une aisance déconcertante.
C'est probablement là que réside la quintessence de son talent. En voilà un auteur fascinant : il arrive à nous captiver en parlant durant quelques pages d'un vieux radiateur en fonte !
Étonnant funambule des lettres : vers le milieu du livre, il s'offre le luxe d'une virée soudaine dans le roman noir ! Caprice d'écrivain gâté qui saborde son bel ouvrage ? D'abord surpris, le lecteur est rapidement conquis par cette rupture des codes littéraires, car son style semble s'accommoder de toutes les extravagances. Peut-on d'ailleurs citer un auteur possédant un degré tel d'autodérision, au point de se mettre en scène en écrivain négligé, se faisant assassiner, puis effectuant son dernier voyage dans un cercueil d'enfant ?
Glauque, sans espoir, degré absolu du nihilisme littéraire ? Son inimitable ton ironique et décalé n'arrive cependant pas à couvrir un certain sentiment de malaise. C'est le signe qu'il a rempli sa mission : le Houellebecq miroir de la société a fonctionné à merveille. Laissons le mot de la fin à Stendhal :
«Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa hotte sera par vous accusé... d'être immoral !
Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir ! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former.»
Deux siècles séparent Houellebecq de Stendhal, et pourtant cette citation se prête à merveille à l'auteur de La carte et le territoire. Reste à savoir si les critiques sauront différencier le miroir de l'homme ?
Que faire quand on est devant le meilleur Houellebecq ? Simplement s'incliner. Ce bon vieux Michel (il semble si vieux dans le livre !) a eu cette idée aussi sotte que grenue de s'inviter en guest star dans son propre livre. Cela aurait pu être hors de propos et ici non. Pourquoi ? Parce qu'il a cette lucidité exacerbée de l'auteur qui se fout de tout... Et il a bien raison. Alors me direz-vous, de quoi parle ce livre ? Un peu de tout, de l'art et de Jean-Pierre Pernaut, cela ne vous suffit pas. Cela devrait ! ! ! Encore une fois, Houellebecq nous tire une magnifique révérence sur ce qu'est écrire, sur ce qu'est un écrivain, un véritable, avec une distanciation vis-à-vis de sa propre écriture et c'est un magnifique et grandiose coup de pied au cul des convenances. Rien que pour ça, merci Michel ! ! !
Si Jed Martin, le personnage principal de ce roman, devait vous en raconter l'histoire, il commencerait peut-être par vous parler d'une panne de chauffe-eau, Houellebecq un certain 15 décembre. Ou de son père, architecte connu et engagé, avec qui il passa seul de nombreux réveillons de Noël.
Il évoquerait certainement Olga, une très jolie Russe rencontrée au début de sa carrière, lors d'une première exposition de son travail photographique à partir de cartes routières Michelin. C'était avant que le succès mondial n'arrive avec la série des «métiers», ces portraits de personnalités de tous milieux (dont l'écrivain Michel Houellebecq), saisis dans l'exercice de leur profession. Il devrait dire aussi comment il aida le commissaire Jasselin à élucider une atroce affaire criminelle, dont la terrifiante mise en scène marqua durablement les équipes de police.
Sur la fin de sa vie il accédera à une certaine sérénité, et n'émettra plus que des murmures.
L'art, l'argent, l'amour, le rapport au père, la mort, le travail, la France devenue un paradis touristique sont quelques-uns des thèmes de ce roman, résolument classique et ouvertement moderne.
Le génie de Michel Houellebecq, c'est sa capacité à saisir en même temps l'écume et le sens de notre époque. La Carte et le Territoire apparaît sans conteste comme une des représentations les plus justes, les plus complètes et les plus radicalement critiques de ce début de siècle...
Avec son habituelle vista et l'ironie qu'on lui connaît, il effectue une coupe du terrain contemporain. Personne n'apparaît comme lui capable d'ainsi rassembler en une fiction
ce qui structure le présent. Non pas à la manière réaliste, mais en une recherche continuelle du symbolique...
La fable est remarquable, à l'image de ce livre essentiel.
«La carte et le territoire» est le roman de la décroissance. On retrouve les illusions de Virgile ou de Rousseau et les utopies des prémarxistes du XIXe siècle, mais aussi les fantasmes de certains écologistes. Pour finir, Houellebecq, avec son sens de la parodie et sa franchise iconoclaste, symbolise ces rêves par l'éloge de Jean-Pierre Pernaut. Ce livre violemment anti-élitiste voit plus d'avenir au dernier moulin à marée de l'île d'Arz qu'aux prochains bonus couronnant l'ultime acrobatie financière des goinfres de Wall Street.Cela dit, si les idées irriguent les chapitres, le roman est aussi un «page turner» redoutablement efficace. Les grandes soirées parisiennes, les stratégies des attachées de presse, les amours de Jed Martin pour une escort-girl malgache puis pour une femme d'affaires russe, une véritable enquête policière et les rapports extrêmement émouvants de Jed Martin avec son vieux père..., tout un univers rend impossible de lâcher le livre. «La carte et le territoire» se lit comme on glisse sur la glace. Et si on tombe à la renverse, c'est d'admiration.
A chaque page on entend une musique rarissime. Celle, non pas du bonheur d'écrire (cela ne veut rien dire, écrire ne rend pas heureux, c'est "avoir écrit" qui rend heureux), mais celle plutôt qui ferait tic-tic, celle du ciseau d'un artisan tout occupé, tout passionné, à sculpter dans la solitude ce qu'il sait être son chef-d'oeuvre car fidèle au projet qu'il s'est fixé. Et le projet de Houellebecq, semble-t-il, c'est, avec La carte et le territoire, de donner un tombeau à notre époque, au sens où Mallarmé parlait de tombeau : une apothéose poétique. Bien sûr, dit comme ça, ça paraît gonflé...
Cet écrivain, c'est évident, voit mieux que nous. Les détails des chairs humaines qui s'affaissent, les étiquettes dans les supermarchés, les publicités pour les SUV Lexus RX 350, les formats TIFF et les fichiers JPEG, les yeux des mouches, les fesses des femmes et surtout la dimension insolite du monde, dont il pointe les ridicules langagiers (les expressions "coeur de cible", "crise de couple", "traiteur", "anus artificiel") avec une précision de sniper, les soulignant pour mieux les humilier...
Houellebecq fait rire, et il le fait avec une distance aristocratique, presque cruelle : c'est ce qu'il y a de plus difficile à faire en littérature. Et dire que certains lui reprochent de ne pas avoir de style ! Ecoutez : "Le chien est une sorte d'enfant définitif, plus docile et plus doux, un enfant qui se serait immobilisé à l'âge de raison, mais c'est de plus un enfant auquel on va survivre." "Jasselin était tout à fait en faveur des seins siliconés, qui témoignent chez la femme d'une certaine bonne volonté érotique."
Tout se déglingue sauf le talent particulier de Michel Houellebecq. Autant le dire tout de suite : le dernier livre de l'écrivain le plus exaspérant, le plus débilitant, le plus neurasthénique et aux vues insupportables sur quelques traits de notre société, n'est pas un mauvais livre. Pas un chef-d'oeuvre, on dira pourquoi, mais un texte qui s'avale avec un certain plaisir car ce bougre d'Houellebecq sait tricoter des récits prenants. On finirait par y croire. S'il y croyait lui-même. De ces livres que l'on peut mourir sans avoir lus mais qui, lorsqu'ils vous tombent sous la dent, vous tiennent et vous retiennent. Le stade intermédiaire entre l'essentiel et l'inutile.
On peut ne pas aimer un livre, au sens traditionnel où l'on aime les vacances ou le chocolat, et considérer que ce livre est une oeuvre majeure qui fait honneur à la littérature. Ainsi des romans de Michel Houellebecq, en particulier du nouveau, La Carte et le territoire. Je ne l'aime pas, ne serait-ce que parce que l'écrivain ne fait rien pour être aimé, mais ce livre conforte mon sentiment que Michel Houellebecq n'a pas son pareil pour décoiffer le lecteur, le bousculer, l'interpeller, parfois l'agacer, mais aussi le captiver, le troubler, le séduire, l'amener là où il a décidé de le conduire, et l'obliger à réfléchir sur les transformations de la société dans laquelle nous vivons et nous vivrons. Quel autre romancier français sait faire de la nonchalance de son écriture une machine littéraire aussi réaliste, burlesque, impitoyable et, parfois, émouvante ?
Michel Houellebecq, écrivain que le monde entier nous envie, n'est pas facile à aimer. Il se moque des droits de l'homme, ignore les droits de la femme, et s'intéresse peu aux enfants, ne parlons pas de la famille. La Carte et le territoire, son cinquième roman, est épatant. Il est aisé de l'aimer beaucoup. On ne s'en prive pas. Aucun problème. La vision du monde qu'il expose est pourtant loin d'être aimable. Que s'est-il passé ? Pourquoi Michel Houellebecq est-il en mesure avec ce livre de conquérir n'importe quel public, et notamment la part la plus importante (en nombre) du lectorat, à savoir les lectrices ?...
Le pessimisme pacifique (sauf coup de colère sauvage) affiché par le personnage principal, Jed Martin, ressemble assez à celui de Michel Houellebecq pour qu'on ne s'interroge pas sur l'implication de l'auteur. Inutile cette fois de se demander s'il dénonce ou approuve. Il force le trait, si on peut s'exprimer ainsi à propos d'une disposition dépressive, atone, plus proche de l'absence d'oblativité que de la misanthropie.
Derrière son masque, M. Tout-le-Monde est un "alien", et Michel Houellebecq un écrivain puissant, quoi qu'on en dise : loin des mille livres bien polis qui, chaque année, ne font finalement ni chaud ni froid, les siens dérangent, révulsent ou ébranlent - ils agissent. Et s'ils provoquent, chaque fois, une réaction chimique sur l'esprit du lecteur, c'est parce que leurs questions sont, au fond, toujours les nôtres - même et surtout quand elles soulèvent le coeur. Houellebecq n'est pas humaniste ? Il est humain. Et bien vivant...
L'ensemble renvoie l'image d'une société décadente, pour ne pas dire à bout de souffle. Un monde à ce point dépourvu de colonne vertébrale peut-il survivre ? Considérant les cadavres de l'écrivain et du chien, un policier, le commissaire Jasselin, se souvient d'une phrase apprise dans un monastère sri-lankais où il a pratiqué la "méditation sur le cadavre" : "Ceci est mon destin, le destin de l'humanité entière, je ne peux y échapper." Cette non-pérennité de toute chose revient à plusieurs reprises, dans le livre. Il ne s'agit pas seulement de la mort, sujet de prédilection de nombreux écrivains, mais du fait que l'éternité n'existe pas. "L'individualité n'est guère qu'une fiction brève", observe Jed. Tout indifférent soit-il à l'ensemble du vivant, Jed est confronté, par son art, à la question de la pérennité : comment représenter le monde et pourquoi ? pour quelle durée ? Faut-il seulement le représenter ? Du seul fait qu'il existe, le livre répond par l'affirmative. Houellebecq, lui, s'affirme comme un moraliste et pas seulement comme l'entomologiste qui se promène au milieu de ses semblables, la loupe à la main. Mais un moraliste un peu nostalgique, alternativement féroce et presque attendri, qui fixerait soigneusement "sur sa toile" les dernières images d'un monde voué à l'extinction - comme une sorte d'inventaire loufoque et méticuleux, avant liquidation.
Avec La Carte et le Territoire, l'écrivain Michel Houellebecq fait en quelque sorte l'expérience, évidemment pas de l'anonymat ni de l'absence d'a priori, favorable ou défavorable, mais d'une certaine forme de modestie. Du moins, d'une réception critique et publique relativement vierge des exaspérations collatérales qui, entourant un livre, détournent les regards qui croient se porter sur lui. Et l'évidence s'impose que Houellebecq franchit aujourd'hui formidablement ce cap. Donnant, avec ce livre, son roman peut-être le plus accompli, certainement le plus ironique, sans doute le plus profond...
La Carte et le Territoire s'offre ainsi à lire, aussi et avant tout, comme un autoportrait extravagant et vertigineux, insaisissable et sarcastique, duquel se dégage en outre une sorte de mélancolie, non pas nouvelle - sous l'écorce cynique voire nihiliste de ses romans, la mélancolie toujours a été présente, palpable - mais assumée. Cette mélancolie, la voilà même devenue la tonalité dominante : à travers ce prisme, le pessimisme de Houellebecq tend vers les ténèbres.
La Carte et le Territoire ne décevra pas ceux qui ont été touchés par ses livres précédents. On y retrouve tout ce qui a fait son succès : la mise en pièces de notre société dans un jeu de massacre jubilatoire, les constats désolés sur les rapports humains, les considérations sociologiques avec références érudites à l'appui, les attaques violentes contre les journalistes et les médias, la célébration des grandes surfaces alimentaires, des relais autoroutiers et de certains objets de consommation. Sans oublier les jugements lapidaires sur l'art, l'amour, le désir, la sexualité, la prostitution, la technologie, l'alcool, la vieillesse, la déchéance physique...
Ce qui est nouveau, en revanche, c'est l'irruption de Michel Houellebecq lui-même comme personnage à part entière dans le récit. Il est présenté - l'auteur connaît bien son sujet - comme «un solitaire à fortes tendances misanthropiques». Mais que vient-il donc faire dans cette fiction ? L'écrivain est sollicité par Jed Martin, le héros du livre, artiste français bien coté sur le marché, pour rédiger le catalogue de sa prochaine exposition. Houellebecq par Houellebecq, ce n'est pas le moindre intérêt de ce roman déroutant.
Alors, bon ou pas bon ce nouvel opus ? Michel Houellebecq a pris du coffre. «La Carte et le Territoire» n'est pas seulement un roman sur l'art contemporain (certaines scènes sont bien vues, ainsi celle mettant aux prises de grands collectionneurs comme François Pinault, l'acheteur agissant pour le compte de Roman Abramovitch et le Mexicain Carlos Slim Helú, avec le héros lors de l'expo). C'est aussi une construction savante qui mêle romance, intrigue policière, cynisme, sarcasme, mélancolie, déprime et humour...
Dans ce nouveau roman, le registre du discours houellebecquien est modifié. Les précédents récits s'inscrivaient toujours à l'intérieur de trois cercles. Du premier s'élevaient les vapeurs de soufre (sexe, vulgarité, misogynie) destinées à exciter le bon peuple, le second étant constitué par les éléments documentaires (biologie, religion, marketing) tandis que le dernier révélait les lignes de fond unissant, ou séparant, les personnages. Dans «la Carte et le Territoire», le premier cercle a disparu, exception faite d'un vibrant éloge pour les seins siliconés. Subsiste un roman où les jeux de miroir - Jed apparaissant comme l'image projetée de l'auteur des «Particules» -, les imbrications de la fiction et du réel dessinent une fresque où le regard est tout à la fois chahuté, irrité, amusé et séduit. Michel Houellebecq, cette «vieille tortue malade», ce «débris torturé» (c'est lui qui l'écrit), est décidément un vrai romancier.
Jeff Koons venait de se lever de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d'enthousiasme. Assis en face de lui sur un canapé de cuir blanc partiellement recouvert de soieries, un peu tassé sur lui-même, Damien Hirst semblait sur le point d'émettre une objection ; son visage était rougeaud, morose. Tous deux étaient vêtus d'un costume noir - celui de Koons, à fines rayures - d'une chemise blanche et d'une cravate noire. Entre les deux hommes, sur la table basse, était posée une corbeille de fruits confits à laquelle ni l'un ni l'autre ne prêtait aucune attention ; Hirst buvait une Budweiser Light.
Derrière eux, une baie vitrée ouvrait sur un paysage d'immeubles élevés qui formaient un enchevêtrement babylonien de polygones gigantesques, jusqu'aux confins de l'horizon ; la nuit était lumineuse, l'air d'une limpidité absolue. On aurait pu se trouver au Qatar, ou à Dubai ; la décoration de la chambre était en réalité inspirée par une photographie publicitaire, tirée d'une publication de luxe allemande, de l'hôtel Emirates d'Abu Dhabi.
Le front de Jeff Koons était légèrement luisant ; Jed l'estompa à la brosse, se recula de trois pas. Il y avait décidément un problème avec Koons. Hirst était au fond facile à saisir : on pouvait le faire brutal, cynique, genre «je chie sur vous du haut de mon fric» ; on pouvait aussi le faire artiste révolté (mais quand même riche) poursuivant un travail angoissé sur la mort ; il y avait enfin dans son visage quelque chose de sanguin et de lourd, typiquement anglais, qui le rapprochait d'un fan de base d'Arsenal. En somme il y avait différents aspects, mais que l'on pouvait combiner dans le portrait cohérent, représentable, d'un artiste britannique typique de sa génération. Alors que Koons semblait porter en lui quelque chose de double, comme une contradiction insurmontable entre la rouerie ordinaire du technico-commercial et l'exaltation de l'ascète. Cela faisait déjà trois semaines que Jed retouchait l'expression de Koons se levant de son siège, les bras lancés en avant dans un élan d'enthousiasme comme s'il tentait de convaincre Hirst ; c'était aussi difficile que de peindre un pornographe mormon.
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