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Auteur : Judith Perrignon
Date de saisie : 28/11/2010
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Stock, Paris, France
Collection : Bleue
Prix : 17.00 € / 111.51 F
ISBN : 978-2-234-05954-2
GENCOD : 9782234059542
Sorti le : 18/08/2010
Sa fille, Angèle, déroule la bobine de la vie de sa mère.
Plusieurs voix se succèdent pour approcher, suivre Héléna dans cette trajectoire. Et en même temps qu'Angèle, nous effleurons, et découvrons cette tragédie.
Le lecteur est un des personnages du livre, tellement il est happé par cette histoire, enveloppé dans cette atmosphère brumeuse. On est presque dans un film.
Mais les mots sont tellement présents, enrobés de musique et de poésie.
Un livre coup de poing.
Il n'y a plus trace de rien là-bas. On a déversé des tonnes de sable, vissé des balançoires, planté des arbres et décrété l'insouciance. Mais la mémoire complote. Les chemins serpentent. Le terrain fait des vagues. Le toboggan est habillé d'une tour qui ne guette plus rien. Sous le sable de ce square parisien, il y a la poussière et les secrets d'une prison de femmes. La Petite Roquette. Tout le monde a préféré l'oublier. Sauf Angèle.
Nul ne lui avait jamais dit qu'elle était née ici, quelque part sous les balançoires, le 16 novembre 1967, un quart d'heure avant l'extinction des feux. Mais sa mère vient de mourir. Helena Danec 1945-2007. Elle laisse des lettres, un vieil article de presse, et le nom de l'homme qu'elle aimait.
Alors le passé ne demande qu'à surgir, qu'à faire entendre ses vertiges, sa musique, ses questions. Il voudrait comprendre. Il emprunte toutes les voix ; celle d'Angèle, celle de Mila sa grand-mère, celle d'un vieux journaliste qui en sait beaucoup plus long que ce qu'il avait écrit, et même celle de l'homme qui s'est enfui. Tous racontent l'histoire d'Helena. Son chagrin. Leurs chagrins.
Longtemps journaliste à Libération, aujourd'hui collaboratrice de XXI et de Marianne, Judith Perrignon est l'auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels (était mon Itère (L Iconoclaste, 2006), Mauvais dénie, arec Marianne Denicourt (Stock, 2005), L'Intranquille, arec Gérard Garouste (L'Iconoclaste, 2009), et la Nuit du Fouquet's, arec Ariane Chemin (Fayard, 2007). Les chagrins est son premier roman.
La prison de la Petite Roquette, à Paris, a disparu...
C'est dans cette prison pour femmes, dirigée d'une main de fer par une armée de bonnes soeurs, qu'est née Angèle. Sa mère, Helena, n'a rien vu venir. Personne, d'ailleurs, n'a rien vu venir...
"Notre vie dépend d'une poignée de personnes qu'on aura aimées", écrivait Mila à sa fille prisonnière. Angèle saura s'en souvenir. Mais on n'aime jamais vraiment quand on ne sait pas quelles béances dissimule le silence. Angèle découvrira combien, lorsque l'on vit accroché à ses souvenirs, on risque de périr noyé. Angèle, Helena, Mila : après Trois Femmes puissantes, voici trois femmes seules. Aussi fort, aussi beau.
C'était huit ans avant que la Petite Roquette, prison de femmes située dans le 11e arrondissement de Paris, soit démolie pour laisser place à des lieux de rêve, un square et une salle de spectacles...
Pour son beau premier roman, Judith Perrignon confie à son héroïne le soin de rassembler tous les chagrins dont elle est issue et tous les genres correspondances, confessions, articles, interviews, petites annonces - qui les expriment. Le passé était enfermé, elle l'élargit. Son livre est libératoire. A l'emplacement de la cellule 26 pousse un grand arbre.
Elle a une jolie, une subtile façon d'entremêler les voix, au fil du récit, sans prendre la peine de toujours préciser qui prend la parole - laissant chaque voix imposer elle-même son tempo, la singularité de son grain...
Si le titre du livre est au pluriel, c'est qu'autour du chagrin d'Helena gravitent celui de Mila, celui d'Angèle, celui de Valbon - chagrins les uns aux autres reliés, mais que chacun, au fond, porte seul, tout au long de ce roman sensible et doucement désenchanté.
Il faut absolument le dire : on sort impressionné de ce roman. Impressionné par l'écriture, la maîtrise de la narration, la profondeur des personnages et la musique qui se dégage de ce texte...
Enfin, il y a dans ces 200 pages, qui s'apprécient comme l'amitié, des morceaux d'anthologie le mot est pesé. L'étonnant est que Judith Perrignon donne le sentiment qu'elle n'y est pour rien : ces paroles, ces considérations sur la vie semblent lui être soufflées par ses personnages.
Au premier mars mille neuf cent soixante-treize, plus aucun fourgon n'avait passé la porte. Personne ne s'était assis au café Les Platanes, juste au coin de la rue, dans l'attente d'une visite. La prison était vide. Au-dessus du porche d'entrée, adossé au drapeau français, un panneau disait : Terrassement. Démolition. Entreprise Bonaldy.
Un chantier préparait l'oubli.
Puis les ouvriers étaient venus, ils avaient disparu derrière les murs. Ils étaient les derniers sur ce continent désert et ils voulaient voir avant de démolir. Alors ils avaient marché sans parler, sans outils, ils avaient regardé à travers l'oeilleton grillagé des portes désormais ouvertes, mesuré de quelques pas l'espace d'une cellule à trois lits, plissé les yeux devant des graffitis, traversé des couloirs, des passerelles qui menaient de la cellule au parloir, de la cellule à l'atelier, de la cellule à la chapelle. Dans la grande salle dominée par un pupitre sur une estrade, ils avaient pensé au réfectoire, à l'atelier, à ce qu'on mange en prison, à ce qu'on y fait et à ce qu'on n'y fait plus, ils avaient deviné le ballet des religieuses menant les enfermées, le bruit des serrures et des loquets qu'on abaisse. La Petite Roquette murmurait encore.
Telle la mer à marée basse, elle dévoilait pour eux la trace de ceux et de celles que le siècle écoulé avait jetés là. Des enfants d'abord, jeunes vagabonds, voleurs ou mendiants. Ils avaient défié la police, les chemins de fer, l'autorité de leurs pères, ils avaient de six à vingt ans et avaient gravé dans la pierre des coeurs transpercés d'une épée, signés d'un M. O. V. Courage et sang. M.O.V. ça devait vouloir dire : Mort aux vaches. Des femmes ensuite, trop dures ou trop faibles, meurtrières, voleuses, putes, faiseuses d'anges, proxénètes, droguées, politiques ou juste coupables de chèques sans provision. Des rideaux fleuris pendaient encore devant leurs barreaux. Les démolisseurs y avaient vu des regrets cousus main, un vieux rêve d'intérieur, un éternel féminin qui toujours semble attendre quelqu'un. Ils avaient effleuré sans un commentaire.
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