Editeurs, auteurs, valorisez vos livres.
Libraires, partagez vos découvertes.
Inscrivez-vous à la Lettre des Libraires.
Découvrez sur votre mobile, en exclusivité, les choix des libraires, le courrier des auteurs, la revue de presse des livres, et des milliers d'extraits de livres en cliquant plus bas.
Auteur : Antoine Volodine
Date de saisie : 13/10/2010
Genre : Essais littéraires
Editeur : Seuil, Paris, France
Collection : Fiction & Cie
Prix : 17.50 € / 114.79 F
ISBN : 978-2-02-102240-7
GENCOD : 9782021022407
Sorti le : 02/09/2010
La trinité VOLODINE
Pour un libraire, lire trois livres du même auteur alors que les 698 autres volumes de la rentrée attendent sur votre table de nuit (métaphoriquement parlant, bien entendu), cela frise l'indécence, la faute professionnelle. Nous ne nous cacherons pas derrière une mauvaise excuse : oui, nous savions parfaitement qu'ANTOINE VOLODINE, MANUELA DRAEGER, et LUTZ BASSMANN ne faisaient qu'un, mais nous n'avions sans doute pas mesuré le danger addictif qu'ils représentent. Il est en effet impossible, dès qu'on a mis le nez dans l'un ou l'autre de ces trois livres, de renoncer à embrasser dans sa totalité un arsenal romanesque aussi original, et aussi envoûtant.
Ecrivains, de «l'hétéronyme principal» Antoine Volodine (Le Seuil, collection Fiction & Cie), constitue en quelque sorte la cabine de pilotage de cette fusée littéraire. On y trouve le volet théorique du dispositif (mais peut-on parler de théorie à propos d'un auteur qui se définit aussi exclusivement par l'acte même d'écrire...). Les héros de ces «narrats», écrivains prostrés dans le silence après une carrière éphémère, muselés par un pouvoir protéiforme ou par leur propre inhibition, violentés par leurs anciens frères d'armes (car tous, à un moment ou à un autre, ont abandonné la littérature pour l'action politique la plus radicale), constituent une étrange confrérie qui n'a pas grand chose à voir avec la faune germanopratine. Ils errent parfois dans le Bardo, cet état intermédiaire, entre vie et trépas décrit par Le livre des morts tibétains*, se souviennent avec nostalgie de leurs débuts prometteurs, quand ils noircissaient leur cahier d'écolier sous l'emprise d'une graphomanie enthousiaste, ou bien, ne sachant écrire, ils apprennent par coeur l'oeuvre de leur vie - avant de se pendre. Dans ce recueil à la noirceur baroque, quelques bijoux d'humour font entendre leur rire dissonant, comme ce Remerciements uniquement composé, le titre l'indique, d'une interminable litanie de mercis supposée rendre justice aux inspirateurs et aux auxiliaires du personnage (écrivain lui aussi, bien sûr), mais qui sert surtout d'amplificateur à sa mégalomanie.
Les aigles puent, de Lutz Bassmann (Verdier) et Onze rêves de suie, de Manuela Draeger (L'Olivier) forment les ailes de la fusée. Ils se déroulent dans deux univers jumeaux, sortes de précipités de tout ce que le XXème a produit de pire - et dans ce domaine, hélas, l'Histoire donne l'embarras du choix : totalitarismes, Shoah, camps de concentration, guerres d'extermination, nettoyages ethniques ? Le ghetto où habite Gordon Koum dans Les aigles puent vient d'être détruit par une arme encore pire que la bombe atomique, puisqu'elle transforme sa cible, ruines et restes humains mêlés en une sorte de goudron répugnant, et tend à effacer jusqu'au souvenir des morts et des lieux qu'ils ont habités. Koum, ventriloque, donne la parole à un pantin et à un cadavre de rossignol pour perpétuer la mémoire de son épouse et de ses enfants disparus. A partir de ce point de départ à la Becket, l'univers volodien se déploie ici dans toute sa macabre et poétique puissance. Des trois opus, Les aigles puent est sans doute le plus parfait, le plus concentré, celui dont la force convainc le plus immédiatement.
Nous avouerons pourtant une légère préférence pour Onze rêves de suie, sans doute parce que l'auteur y pousse jusqu'à ses extrêmes limites un art de la rupture de ton qui laisse le lecteur confondu. Ici aussi, la terreur règne dans le ghetto, mais les autorités tolèrent un défouloir, une fête subversive annuelle, la Bolcho pride. A cette occasion, quelques jeunes révolutionnaires fomentent un coup d'éclat voué à l'échec. Leurs souvenirs s'entrelacent avec les contes que leur racontait une vieille militante quand ils étaient enfants, contes qui mettent en scène une... éléphante, Martha Ashkarot. Cocasserie, loufoquerie, fantastique et poésie surréaliste composent un cocktail à nul autre pareil, jusqu'à cette fin digne de Lautréamont où les jeunes gens, assaillis par les flammes, se transforment en cormorans étranges qui vivront à jamais...
Lautréamont, Becket, Kafka, les Surréalistes - On n'est guère en peine de trouver à Volodine des pères spirituels - Pour ce qui est d'une fratrie, c'est plus difficile, tant son oeuvre inclassable détonne dans la littérature contemporaine. Un nom nous vient à l'esprit, celui de David Lynch, d'ailleurs cité dans Écrivains. Seul le cinéaste d'Eraserhead et de Mulholland Drive nous semble à même de rivaliser aujourd'hui avec ce génial inventeur de formes, de rêves et de cauchemars.
*Voir Bardo or not Bardo, du même auteur (Le Seuil)
La figure de l'écrivain telle que l'imagine Antoine Volodine. Ni alcoolique génial ni géant hugolien, ni romantique torturé, et encore moins sommité mondaine adulée par les médias. L'écrivain ici se débat contre le silence et la maladie, quand il n'est pas sur le point d'être assassiné par des fous ou des codétenus. Qu'il soit homme ou femme, il sait qu'il n'a aucun avenir. Souvent, il est analphabète, comme Kouriline, qui évoque oralement la terreur stalinienne en s'inclinant devant des poupées en ferraille. Il peut aussi lui arriver d'être déjà mort, comme Maria Trois-Cent-Treize, qui fait une conférence sur l'écriture dans l'obscurité totale qui suit son décès. Ou d'être en transe, comme Linda Woo, qui depuis sa cellule donne elle-même une définition des écrivains : «Leur mémoire est devenue un recueil de rêves. Ils inventent des mondes où l'échec est aussi systématique et cuisant que dans ce que vous appelez le monde réel.»
Antoine Volodine ajoute ici un ouvrage à la vaste construction romanesque qu'il a entreprise en 1985, et qui compte actuellement plus de trente titres.
A qui la regarde de loin, l'oeuvre d'Antoine Volodine apparaît théorique, obscure, hermétique. Le préjugé ne résiste pas longtemps à l'épreuve de la lecture, qui révèle l'exact inverse de cet a priori : dans chacun de ses livres, depuis vingt-cinq ans, un souffle romanesque puissant, le déploiement sans cesse plus ample d'un imaginaire riche et cohérent, un univers singulier, sombre mais jamais opaque ni abstrait, évoqué par des images puissantes, parcouru d'émotions intenses.
Toutes les nuits, à l'heure la plus pénible, l'écrivain Mathias Olbane quittait le lit où il avait saumâtrement somnolé depuis le soir, assailli de rêves et de désespoir, et, sans allumer, il allait s'asseoir devant le miroir de la chambre. L'été ne se terminait pas, la chaleur autour de lui était étouffante. Les meubles et le parquet craquaient de temps en temps dans le silence. La poussière sentait les médicaments, l'herbe sèche, le linge d'hôpital. Mathias Olbane ouvrait le tiroir du chiffonnier sur lequel le miroir était posé, il dépliait le maillot de corps dans lequel il dissimulait son pistolet, puis, après avoir vérifié que le chargeur était en place, il refermait le tiroir, ôtait le cran de sécurité et appuyait l'arme contre sa joue, orientant le canon vers l'intérieur de son crâne. Puis il commençait à compter. Un... deux... trois... quatre... Il comptait lentement, sans donner de la voix mais formant les nombres avec ses lèvres. Sa bouche remuait, et, sous sa mâchoire, à l'endroit où l'extrémité du pistolet adhérait, la peau se tendait et se détendait.
Il n'y avait pas de lampes brillant au-dehors, sur le terrain qui séparait la maison de la forêt, mais comme, le soir venu, il ne tirait pas les volets de la chambre, l'obscurité n'était pas complète, et parfois de la campagne filtrait assez de clarté pour qu'il pût croiser son propre regard. C'était un regard sans grande intensité, et, en général, il y répondait avec indifférence, mais dans quelques cas il avait l'impression de se trouver en face d'un intrus qui l'observait en s'efforçant de cacher ses sentiments, et entre son reflet et lui s'engageait une confrontation. Cela le troublait et alors il lui arrivait de s'embrouiller dans son énumération, et, quand il ne pouvait plus établir avec certitude où il en était, il reprenait tout à zéro et il s'interdisait ensuite de lever à nouveau les yeux sur sa propre image.
Copyright : lechoixdeslibraires.com 2006-2012 - Informations légales - Programmation : Olf Software - Accessibilité, CSS et XHTML : Gravelet Multimédia