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.. Apprendre à prier à l'ère de la technique

Couverture du livre Apprendre à prier à l'ère de la technique

Auteur : Gonçalo M. Tavares

Traducteur : Dominique Nédellec

Date de saisie : 26/03/2011

Genre : Romans et nouvelles - étranger

Editeur : Viviane Hamy, Paris, France

Collection : Domaine étranger

Prix : 22.00 € / 144.31 F

ISBN : 9782878583243

GENCOD : 9782878583243

Sorti le : 20/09/2010

Cela commence par une scène plutôt tendre et choquante où l'on voit le jeune Lenz obligé par son père à forniquer sous ses yeux avec la petite bonne. Il en résultera ceci que toute sa vie, Lenz agira toujours en fonction des opinions de son père, comme placé en permanence sous son regard, et ce même après sa mort. Et ce père là, officier autoritaire et cinglant, avait banni la peur de son foyer et veillé à ce que ses deux fils grandissent en hommes d'action, en décideurs, toujours prompts à attaquer la vie et ses événements plutôt qu'à les subir. Aussi Lenz Buchmann, à la différence de son frère aîné Albert, trop proche de sa mère et donc par conséquent de caractère trop faible, ne vivra-t-il qu'avec pour unique soucis l'efficacité de chacun de ses gestes, exécrant au-delà de tout la compassion et la maladie.
Procédant par chapitres très courts, Tavarès trace donc en pointillés le parcours d'un homme intelligent et fou, obsédé par la force, découvrant jour après jour avec un cynisme jubilatoire combien un esprit aussi aiguisé que le sien, porté par une volonté dévastatrice, peut comprendre, séduire et enfin entraîner dans ses délires autoritaires, pourquoi pas, un jour, tout un peuple. Buchmann n'a d'autre projet que lui-même. Chirurgien admiré au début du livre, il veut devenir plus que cela. Un individu ce n'est pas assez. Chef de parti, maire, représenter et diriger des foules, en voilà une ambition pour un ambitieux ! Et Buchmann plonge dans la politique.
Ce roman a quelque chose de militaire. Il s'agit comme à la guerre, de gagner du terrain, d'éliminer l'ennemi et de sombrer gentiment dans une sombre paranoïa. Dieu ne sert à rien. La technique seule compte, qui se passe de sentimentalisme. Machiavélique à souhaits Apprendre à prier à l'ère de la technique est, après Jérusalem*, une nouvelle approche de la question du mal par un auteur parfaitement inclassable. Une dernière chose après toutes ces horreurs - mais le croirez-vous ? Ce roman est d'une drôlerie redoutable !


  • Le courrier des auteurs : 26/03/2011

1) Qui êtes-vous ? !
Un funambule. Mon point de départ : la langue portugaise. Mon point d'arrivée (quand tout se passe bien) : la langue française.
Outre ce roman, Apprendre à prier à l'ère de la technique, j'ai traduit quatre autres livres de Gonçalo M. Tavares appartenant à la très réjouissante série du Quartier («O Bairro») : Monsieur Valéry et la logique, Monsieur Calvino et la promenade, Monsieur Kraus et la politique, Monsieur Brecht et le succès (tous aux éditions Viviane Hamy).
J'ai également traduit des ouvrages d'António Lobo Antunes, José Carlos Fernandes, Wenceslau de Moraes, Eça de Queirós, João Tordo, Ondjaki, Adriana Lisboa, Alice Vieira, José de Almada Negreiros...

2) Quel est le thème central de ce livre ?
Le totalitarisme, la violence, les pulsions, le mal, la terreur.
Le chirurgien Lenz Buchmann, marqué à jamais par la figure martiale de son père et tenant en horreur toutes les formes de faiblesse, décide d'abandonner la médecine pour se lancer dans la politique. Rien ne doit entraver son ascension vers les cimes du pouvoir, qu'il entend conquérir au pas de charge, grâce à sa compétence et à sa rationalité. Au besoin, il saura aussi humilier et terroriser. Mais il comprend bientôt que son pire ennemi, celui qui provoquera sa chute, est venu se nicher au coeur même de son cerveau.

3) Si vous deviez mettre en avant une phrase de ce livre, laquelle choisiriez-vous ?
Une parmi tant d'autres :
«Lenz Buchmann aimait être en vie, il était même fier de sa façon violente et non négociée de prendre possession de ses jours, voire des jours des autres, mais par moments il pressentait que quelque chose lui échappait, qu'il s'était lancé dans la mauvaise partie ou dans une bataille par laquelle il s'efforçait de défendre ou de conquérir des territoires qui dans le fond lui étaient indifférents. Dans ces moments-là, il sentait qu'il ne fallait s'interdire aucune option - absolument aucune - pour pointer l'arme qu'il tenait dans sa main. Il lui fallait pouvoir tirer dans toutes les directions, car lui-même pouvait être attaqué de toutes parts.»

4) Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ?
Au choix, de Joy Division : «Disorder», «Dead Souls» ou «Love will tear us apart».

5) Qu'aimeriez-vous partager avec vos lecteurs en priorité ?
Le style de Gonçalo M. Tavares est sans équivalent parmi les auteurs de langue portugaise. Avec Apprendre à prier à l'ère de la technique, il propose une fiction tranchante, glaçante, dans une écriture sèche, précise, rigoureuse. Il dépeint avec froideur et brutalité toute la cruauté des rapports humains (sadisme, perversité, domination), sans se priver des recours offerts par un humour assez noir et un brin déjanté. En étudiant l'impitoyable propagation du mal chez ses personnages, Tavares nous parle-t-il d'un passé qu'il faut considérer comme révolu, d'un présent insoupçonné ou d'un avenir à craindre ?


  • Les présentations des éditeurs : 22/01/2011

«Ce qui le fascinait chez les gens étranges, c'était l'absolue liberté avec laquelle ils faisaient leurs choix individuels. Chez le fou ou le mendiant qui erraient dans les rues en demandant du pain, Buchmann voyait des hommes pouvant choisir, avec une liberté pure et sans conséquences, leur morale individuelle. Une morale à nulle autre pareille, sans équivalent aucun.
Un fou n'était pas immoral, un mendiant non plus. C'étaient des individus sans égal, de même qu'un roi n'a pas de pair, n'a personne à ses côtés.
Buchmann regardait avec admiration ces hommes qui avaient dans leur poche un système juridique unique, avec leur nom à la fin. D'une certaine manière, c'était cela que Buchmann désirait : être le héraut d'un système légal dont les lois ne s'appliqueraient qu'à lui, d'une morale qui ne serait ni celle du monde civilisé ni celle du monde primitif, qui ne serait pas la morale de la cité ni même celle de sa famille, mais une morale qui porterait son nom, rien que son nom, inscrit à son fronton.»

Lenz Buchmann envoûte et révulse, obsédé qu'il est par la force et la puissance. Apprendre à prier... s'immisce dans ses fibres, ses terminaisons nerveuses, les cellules de son cerveau, celui d'un homme à l'intelligence terrifiante par son absence absolue d'affect.

Tavares affronte le XXIe siècle, qui expérimente l'effondrement des utopies et des idéologies. Et l'on s'incline devant son talent, comme l'ont fait Antonio Lobo Antunes, Enrique Vila-Matas, Alberto Manguel, ou José Saramago.

Gonçalo M. Tavares est né en 1970. Après avoir étudié la physique, le sport et l'art, il enseigne l'épistémologie à Lisbonne. Son premier livre traduit en France, Jérusalem (Ed. V. Hamy, 2008), a obtenu le Prix Saramago 2005.



  • La revue de presse André Clavel - L'Express, novembre 2010

C'est le portrait d'un homme sans qualités, l'effroyable Lenz Buchmann, sorte de Falstaff parano et mégalo. Cynique, machiavélique, doué d'une prodigieuse intelligence pour dominer les autres, incapable de la moindre compassion, ce personnage est évidemment un emblème - celui d'une époque ivre de puissance...
Il y a aussi du Orwell sous sa plume et son humour noir fait des ravages lorsqu'il dépeint un siècle à tout jamais orphelin de ses utopies. Un roman philosophique qui tient du jeu de massacre.


  • La revue de presse Philippe Périn - Le Monde du 28 octobre 2010

C'est avec ce savant cocktail d'ironie, de cruauté et de profondeur que l'écrivain portugais décrit, tout au long d'Apprendre à prier à l'heure de la technique, l'ascension et la chute d'un chirurgien de renom qui embrasse la carrière politique pour étancher sa soif de pouvoir et de domination. Reconnu au Portugal comme l'un des écrivains majeurs de sa génération (il est né en 1970), Gonçalo M. Tavares poursuit ici sa tétralogie "Le Royaume" (le précédent volume, Jérusalem, est paru chez Viviane Hamy en 2008).


  • Les courts extraits de livres : 24/09/2010

Un chant parfaitement inapproprié

Observons ce que fait Lenz

Lenz, contrevenant radicalement à ses habitudes, décida ce soir-là de laisser entrer un mendiant. Lenz riait.
- Je vais vous donner du pain.
A sa demande, la femme de Lenz lui apporta le journal du jour. En le lui remettant, elle lui dit :
- S'il te plaît, donne-lui ce qu'il veut et fais-le partir. Lenz caressa légèrement les fesses de sa femme et éclata de rire en se tournant vers le clochard. Il la pria de sortir :
- Nous allons discuter entre hommes - et il sourit à nouveau. Vous avez vu les nouvelles ? demanda Lenz au clochard en lui présentant la une du journal.
- J'ai faim, dit l'homme.
Lenz ne répondit pas. Il tenait toujours le journal dans ses mains.
- Regardez ça : le président dit que la population commence finalement à se calmer. Vous voyez ? Mais de quel genre de calme parle-t-on ? Vous le savez, vous ?
S'il vous plaît... répéta l'homme.
Lenz continua à lire les titres de la première page : «Une nouvelle classe est en pleine ascension : les négociants avec leur argent commencent à accéder à des responsabilités politiques et à s'occuper de la situation du pays, au lieu de s'occuper exclusivement de la situation de leur usine.» Vous entendez ça ? demanda Lenz.
- Ne m'humiliez pas, dit l'homme. Lenz le pria de ne pas être ridicule.
- Vous devez respecter notre pays. Connaissez-vous l'hymne national ? Je vais vous donner à manger. Vous voulez ? Et de l'argent ?
Le clochard esquissa un mouvement. Il était debout : Lenz ne l'avait toujours pas autorisé à s'asseoir sur le petit tabouret qui se trouvait à côté de lui.
- Mais chantez l'hymne d'abord, demanda Lenz. Quelle que soit la situation... Ne pas perdre de vue le sens de l'existence, vous comprenez ? Les devoirs de chaque homme, après être né dans un pays donné ; vous comprenez, ça ? Connaissez-vous l'hymne national ? Je peux vous demander de le chanter ? Nous avons encore le temps. La nourriture va arriver. Allez, en avant, je vous prie.


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