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Auteur : Mavis Gallant
Traducteur : Geneviève Letarte
Date de saisie : 27/02/2011
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : ALLUSIFS, Montréal, Canada
Collection : Les allusifs , n° 91
Prix : 14.00 € / 91.83 F
ISBN : 978-2-923682-16-7
GENCOD : 9782923682167
Sorti le : 02/12/2010
D'une enfance au Canada où un père bohème réconcilie des hommes, jusque dans l'Italie vaincue où rêvent d'amour des jeunes filles lassées de la guerre, en passant par les États-Unis et la France, Mavis Gallant promène partout ses regards scrutateurs. Immigrants chinois ou roumains de Montréal, avocats et mannequins américains, ruraux français et bourgeois italiens - l'écrivain possède les clefs de toutes les vies intérieures et révèle des moeurs dissolues, vengeances, hypocrisies, chagrins, secrets d'alcôve, espoirs, mais aussi des drôleries, de la grâce et des amours improbables. Le voyage s'achève en Bourgogne, où une vénérable résistante et sa petite-fille marxiste accueillent une infirmière inculte et un névrosé. Admirable exploration de deux intériorités fragiles qui vont ensemble par miracle.
Née à Montréal en 1922, romancière, dramaturge, essayiste et nouvelliste, MAVIS GALLANT vit à Paris depuis 1950.
«Une écriture nette, ciselée, décapée, jamais platement réaliste, jamais complètement inventée... Allez-y voir. Un véritable auteur de nouvelles, cela ne se rate pas.»
Nicole Zand / Le Monde
Parues dans le «New Yorker» il y a trente ans, pour la plus grande satisfaction de ses lecteurs qui y voyaient la confirmation de ce qu'ils subodoraient de la France et de ses habitants, ces courtes chroniques ne montrent-elles pas que la mauvaise humeur et la grossièreté du peuple le plus éclairé de la Terre sont, au même titre que les Champs-Elysées et la tour Eiffel, un sujet d'orgueil, à inscrire d'urgence au patrimoine mondial de l'humanité ?
WING'S CHIPS
Depuis que je suis une adulte, j'ai souvent essayé de me rappeler le nom de la petite ville canadienne-française où j'ai passé un été avec mon père, à l'âge de sept ou huit ans. Parfois, en passant dans une ville, il m'a semblé la reconnaître, mais il y avait toujours un détail qui clochait, ou du moins qui ne correspondait pas à l'image que j'en avais gardée. C'était une ville comme il y en a tant d'autres dans la vallée du Saint-Laurent : ancienne, mais empreinte d'une curieuse atmosphère de dureté, comme si toute la région était encore une zone frontalière et n'avait pas été peuplée ni cultivée depuis trois cents ans. Il y avait des rangées de maisons en stuc aux charpentes d'allure provisoire, un bureau de poste aménagé dans le séjour de quelqu'un, une friterie tenue par une famille de Chinois, et, sur la pelouse de l'imposante église catholique, une statue de Jésus, bras ouverts, la tête couronnée d'une guirlande d'ampoules électriques. Une petite rivière coulait tout droit au milieu de la ville. Quelques chaloupes percées étaient amarrées le long des berges, et, les dimanches après-midi, de jeunes hommes qui avaient chaud dans leurs beaux habits s'affairaient à les écoper avec des boîtes en fer-blanc rouillé. Les filles qui se rassemblaient sur la rive pour les observer en gloussant portaient des bas couleur pastel, des chapeaux d'été ajourés, des robes de voile profondément décolletées dans le dos et ornées de branches de lilas artificiel sur le bas de la hanche. L'autre divertissement dominical était un cinéma aménagé dans une vieille grange près de la station de chemin de fer. Les images étant dépourvues d'une bande-son, quelqu'un jouait au piano les airs de My Maryland et de Student Prince, et l'on entendait parfois le klaxon du train de banlieue arrivant de Montréal, tandis que, sur l'écran, des femmes aux cheveux en désordre et des hommes en bottes d'équitation se livraient à des conversations passionnées et muettes, ouvrant et refermant la bouche comme des poissons.
Même si j'ai oublié le nom de cette ville, j'ai gardé un souvenir très précis de la maison que mon père y avait louée cet été-là. Elle était en clin de bois blanc, entourée de grands arbres ombreux et d'un jardin mal entretenu où ne survivaient que des tournesols et quelques vivaces. Nous l'avions louée meublée et elle portait la marque du goût rural québécois, faisant la part belle aux franges à pompons et aux images religieuses encadrées de coquillages. Mon père, qui était peintre, se servait d'une pièce comme atelier - ou plutôt comme espace de rangement, car il travaillait surtout en plein air - et dormait dans une autre, ignorant les sept qui restaient. Cela valait peut-être mieux, bien qu'un semblant d'ordre fût tenu par une fille du coin à l'air farouche nommée Pauline, dont la lèvre supérieure s'ornait d'un duvet prononcé et qui avait si mauvais caractère qu'on la surnommait P'tit-Loup.
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