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Auteur : Ana María Matute
Traducteur : Marie-Odile Fortier-Masek
Date de saisie : 13/01/2012
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Phébus, Paris, France
Collection : D'aujourd'hui. Etranger
Prix : 21.00 € / 137.75 F
ISBN : 978-2-7529-0490-4
GENCOD : 9782752904904
Sorti le : 06/01/2011
A l'aube de la révolution espagnole, une maison de la bourgeoisie madrilène est traversée imperceptiblement de tout ce qui agite l'extérieur. A l'intérieur, l'enfance de la narratrice s'écoule, entre des mondes contiguës qui s'ignorent.
D'un côté, le monde des " Géants ", les adultes vus par Adriana, avec leurs secrets rigides, aveugles à la vie telle que la découvre la petite fille, à travers ses passages incessants entre le monde " d'en haut " et celui du bas, celui des domestiques, des isolés, des marginaux, dans cette maison qui tel un ventre renferme tout...
De l'autre, la rencontre lumineuse entre Adriana et Gavrila, jeune adolescent, élevé par un vieil homosexuel, relégués tous les deux au dernier étage de la maison.
Le livre se lit d'une traite, porté par une écriture qui rend palpables la force et la vie qui émanent des personnages et des situations. Un très beau livre.
Adriana est une petite fille arrivée trop tard dans une famille. Elle ne connait qu'à peine sa mère et encore moins son père. Elle vit avec ou peut-être même à l'insu des domestiques de la maison. Elle n'a que peu de lien avec une "merveilleuse" grande soeur Cristina et des jumeaux qui lui prodiguent quelques conseils de lecture.
Adri est envoyée dans un établissement privé pour jeunes filles. Elle ne s'y adaptera pas. Elle vit dans son monde, préfère observer les autres. Elle rencontrera son alter ego Gavrila...
Entrez dans le monde d'Adriana et n'oubliez pas qu'avant de faire partie du monde des Géants vous aussi vous avez su rêvé...
À LIRE ABSOLUMENT
Adri est une petite fille un peu "à part". Comme tous les enfants, elle possède une imagination débordante, son univers, son paradis est peuplé de licornes, de gnomes et autres créatures magiques. Ce paradis n'est donc pas si inhabité que voudrait nous laisser penser le titre. En tout cas pas pour Adri. Ce serait plutôt la volonté des "Géants" (les adultes) qui l'entourent, qui, la voyant grandir, souhaiteraient qu'elle quitte cet univers et devienne une petite fille sage et "bien comme il faut". Mais Adri en a décidé autrement et commence à se révolter contre le monde des adultes.
Un jour elle rencontre Gavi, un jeune garçon qui semble lui aussi différent des enfants de son âge. Dès lors, une amitié insondable se noue entre eux. Ils aimeraient être "siamois" et s'enfuir à tout jamais là où les "Géants" ne pourraient les trouver. Cependant cette amitié n'est pas vue d'un bon ?il par la mère d'Adri et le temps poursuivant sa course inéluctable, ces deux Peter Pan devront bien affronter un jour la vie, la réalité, celle des adultes faite de rupture, de mensonge, d'apparences, une réalité qui ne laisse plus de place à l'imagination, seulement à la solitude.
Ana Marià Matute, qui a récemment reçu le prix Cervantès pour l'ensemble de son oeuvre, possède une écriture subtile et sait comme personne décrire la fragilité des émotions qui animent les enfants. Elle fait dire à Gavi cette phrase magnifique qui résume à merveille tout le livre : "Nous, les enfants, nous sommes de passage".
Un livre nostalgique et poignant qui parlera à nous tous, les enfants qui ont dû grandir.
Adriana a six ans et vit dans une famille de la bourgeoisie madrilène. En secret, elle observe le monde des adultes, ces Géants aux personnalités bien souvent sibyllines, ces ombres indifférentes. Sensible et rêveuse, elle préfère volontiers se réfugier dans les lumières de la nuit, écouter les bruits des feuilles mortes sous les sabots de la Licorne, celle qui s'est échappée du cadre dans le salon. Un paradis inhabité, celui de l'enfance, celui des chimères incandescentes. De la solitude assumée. Loin des tumultes de la vie adulte, des parents qui se déchirent, des injustices et de la guerre civile qui gronde.
Curieuse de tout, Adriana ne tardera pas à découvrir les vertus de l'amitié et les premiers émois. Son voisin Gavrila lui ressemble et ils parlent la même langue.
Ils ne savent pas encore que l'enfance, comme les licornes, ça ne revient jamais.
Ana Maria Matute est née à Barcelone le 26 juillet 1926. Issue d'une famille bourgeoise conservatrice et religieuse, son enfance fut marquée par la violence de la guerre civile espagnole, thème qui revient à de nombreuses reprises dans son oeuvre, délicate et subtile. Considérée comme l'un des plus grands écrivains espagnols contemporains, avec des romans comme La Tour de Guet (Phébus, 2011) ou Le Temps (Gallimard, 2009), elle siège depuis 1996 à la Real Academia Española, et a obtenu en 2010 le prestigieux prix Cervantès pour l'ensemble de son oeuvre.
Délicieuse et navrante, magique et pourtant routinière, cette histoire d'une petite fille qui mûrit devrait enchanter les lecteurs, s'ils acceptent de pénétrer dans le monde complexe, tendre et parfois cruel de l'auteur...
On est charmé par ce texte subtil et foisonnant, une analyse des conséquences d'un abandon parental que l'enfant combat en projetant son amour sur un autre déshérité.
Ana Maria Matute marie les lignes de fuite et les spirales romanesques, la narration empoignante et les commentaires sur l'action en cours, la fusion et la distanciation, avec un métier d'autant plus impressionnant qu'il se rend invisible et se fait oublier, telle la petite Adriana circulant ou épiant à l'insu des adultes. Rien n'est plus beau qu'un roman qui revient vers la source première d'une existence proche du terme : «Je perçus que nos moindres mouvements ou sentiments rythmaient, comme par magie, une symphonie dont nous retrouvons les divers thèmes au fil de la vie.» Paradis inhabité illustre à merveille les vers hugoliens de Booz endormi : «Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,/Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.»
À ma naissance, mes parents ne s'aimaient plus. Cristina, ma soeur aînée, était alors une peste, dont le seul regard m'accusait de quelque mystérieux crime de lèse-majesté, que je n'ai jamais pu élucider. Quant à mes frères, Jerónimo et Fabián, jumeaux boutonneux, ils se moquaient pas mal de moi. Aussi les premières années de ma vie furent-elles solitaires.
Un de mes plus anciens souvenirs remonte au soir où j'ai vu courir la licorne. Avec une stupéfiante netteté, je la vis s'élancer hors de son cadre, puis réapparaître et reprendre sa place, belle, nivéenne, énigmatique.
Je n'ai jamais su pour quelle raison elle avait tenté de s'échapper. Longtemps cela m'intrigua et me fit même peur. Je ne devais pas avoir plus de quatre ou cinq ans, mais ce souvenir tient une place importante parmi les premiers de ma vie. Parfois, les souvenirs ressemblent à des bibelots : en apparence inutiles, nous y tenons sans trop savoir pourquoi et ne parvenons pas à nous en défaire. À la longue, ils s'entassent au fond de ce tiroir que nous évitons d'ouvrir, par crainte d'une trouvaille indésirable.
C'est vers cette époque où je vis la licorne s'élancer de son cadre que je commençai à me rendre compte que j'étais née à contretemps. J'en eus la certitude lors de mes écoutes prolongées sous la table à repasser. J'avais établi mes quartiers près de la cuisine et de l'ancienne salle de jeux reconvertie en salle d'étude, sous prétexte que Jerónimo et Fabián y étudiaient et que, semblait-il, on ne jouait plus dans cette famille.
Les personnes les plus proches de moi étaient précisément celles qui fréquentaient et occupaient ces lieux, Tata Maria et Isabel, la cuisinière. Cachée sous la table à repasser, j'écoutais leurs conversations souvent sibyllines, qui suscitaient chez moi d'innombrables questions lorsqu'elles traitaient du monde et de la vie en général, mais devenaient parfaitement claires lorsque j'en faisais l'objet. J'appris ainsi à un âge précoce que j'étais arrivée sur le tard, qui plus est au mauvais moment pour la famille.
- Pauvre petite, elle n'a pas eu la chance de ses frères, chuchotait Isabel, grande sentimentale devant l'Éternel, en rangeant le linge.
Tata Maria se contentait de lever les yeux au ciel et, à l'occasion, de ponctuer d'un coup de fer un murmure inintelligible.
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