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Auteur : Tatiana Arfel
Date de saisie : 27/03/2011
Genre : Romans et nouvelles - français
Editeur : Corti, Paris, France
Collection : Domaine français
Prix : 20.00 € / 131.19 F
ISBN : 9782714310460
GENCOD : 9782714310460
Sorti le : 06/01/2011
Le monde du travail qui se profile doucement mais surement dans un futur proche ou alors existe-t-il déjà, voila l'enjeu de ce livre.
Tatiana nous dépeint un univers orwellien d'une société avec ces différents acteurs et le rôle qui leur est imparti par un PDG avide, cynique et complètement déshumanisé.
Entrez dans le monde impitoyable de HT.
HT - Human Tools - est une multinationale dont le siège est en France, créée et dirigée par Frédéric Hautfort. Elle vend des services, en particulier la rationalisation du travail, comment transformer des êtres humains en robot.
Chaque nouveau concept est d'abord testé dans son entreprise, sur le personnel, avant d'être vendu - très cher - à d'autres. Les actionnaires sont heureux, les actions sont très bien cotées en Bourse (en pointe).
Denis, comédien, arrive donc chez HT pour remotiver six salariés, plus assez compétitifs, plus assez dans le moule, plus assez gagnant, plus assez lobectomisé.
Nous entendons toutes ces voix, les non-conformes, les conformes, quelques autres qui viennent se greffer sur ce grand "corps". Nous les suivons dans leur mal-être, leur quotidien interne et externe, leur ressenti face à ce monstre broyeur, leurs hésitations, leurs doutes, leurs réactions, leurs motivations, leurs acceptations à se laisser écraser, ensevelir, et tout doucement, la révolte des non-conformes.
Car tout est mascarade, ils ne sont rien, même pas des pions que l'on déplace à la guise des actionnaires.
Un constat cynique du monde de cette entreprise.
Un livre captivant, qui ne vous lâche plus, qui vous happe dès la première ligne, et dont vous ne ressortez pas indemne, qui vous habite longtemps après la dernière ligne, qui nous force à nous interroger sur l'humanité que nous voulons.
Sans hésiter une seconde, je voudrais attirer l'attention de tous sur le roman "Des clous" de Tatiana Arfel (Corti), le second roman de cette remarquable auteure qui nous avait déjà charmé avec "L'attente du soir", publié chez le même éditeur.
L'univers qui est ici décrit est celui du monde du travail, dans sa forme la plus stérile, perverse et inhumaine qui soit. Le patron d'une entreprise de services à la pointe de la modernité post-libérale propose une formation à certains de ses employés, apparemment pour les remettre dans le droit chemin et dans son idéologie prédatrice.
On se doute rapidement que ce gant de velours cache une intention cachée, de fer impitoyable, mais je ne vous dirai bien sûr pas quelle est l'intention cachée. La pièce se déroule selon le schéma préétabli, interprétée par tous les protagonistes jusqu'à ce que...
Le style de Tatiana Arfel est un enchantement ! Sur un fond tragique de réalité terriblement prosaïque et sordide, elle arrive à faire ressortir les sentiments de tous les êtres engagés dans ce drame, aussi bien les exploités que les exploiteurs sont décris et révélés dans leurs vérités essentielles et diverses, le lecteur est tour à tour ému, choqué ou amusé et enclin à réfléchir différemment sur notre monde contemporain. La capacité de Tatiana Arfel à incarner littérairement ces différentes personnalités force le respect et l'admiration que l'on ressent devant une voix nouvelle et singulière.
Si l'on doute de la capacité de la fiction et de la littérature à embrasser et à dépasser d'un même geste le réel il suffit de lire ce magnifique livre d'une jeune auteure à découvrir et à suivre, certainement l'un des livres les plus remarquables de ce début d'année !
Un livre passionnant sur le monde de l'entreprise version trash. Sur les employés "conformes" (pour qui ? pourquoi ?) et ceux qui ne le sont pas. Un séminaire de remotivation est donc instauré pour les six "chatons à noyer" (dixit la DRH) au sein de l'entreprise dans le seul but de les faire craquer et qu'ils démissionnent...mais Denis le comédien est là et il les aidera du mieux qu'il peut à garder leur dignité.
Un vrai coup de coeur. Un livre qu'on ne lâche pas où les marteaux sont très souvent préférés aux clous... On aimerait tant que cela soit de la science-fiction...
Un livre qui nous emporte, nous dévore ! Après son premier roman, "l'attente du soir" qui était déjà une réussite, Tatiana Arfel confirme qu'elle est une excellente écrivaine et entre dans la cour des grands ! !
Le deuxième roman est souvent une étape difficile dans la carrière d'un auteur. Surtout si le premier était très réussi, ce qui était le cas de L'attente du soir (Corti, 2008). Ainsi, j'attendais Tatiana Arfel au tournant, tout en espérant être aussi enthousiasmée que par son précédent livre.
Elle nous avait dit elle-même lors de sa venue à la librairie que le sujet serait le monde du travail et ses harcèlements, ses dérives et son poids psychique. Bon. Restait à voir ce qu'elle allait en faire.
Elle en a fait une brochette d'âmes littéralement vendues à une entreprise délirante : Human Tools dont l'activité est de créer des processus de rationalisation : du temps, des employés...
Le cerveau de cette machine est Frédéric Hautfort, inventeur mégalomane du concept, toujours à la recherche d'une nouvelle idée et dont le verbe, mâtiné d'un anglais commercial exubérant est un bijou de style.
Puis viennent les "non-conformes" : Sonia, Marc, Catherine, Rodolphe, Laura et Francis, tous différents, ayant chacun une histoire et un itinéraire particulier et que Frédéric Hautfort veut licencier pour faute lourde, ou faute de mieux, pousser à la démission. Pour ce faire, il embauche Denis, comédien et futur père, qui a décidé, afin d'assurer l'avenir de son fils, de se ranger et de rentrer enfin dans le monde réel, le monde de l'entreprise. Et Denis veut y croire.
En alternant les voix, Tatiana Arfel nous conte de son style impeccable et empathique, ce monde du travail asservissant où, si l'on y prend garde, l'identité peut s'enferrer subrepticement.
Quel sera le destin de ces clous tordus ?
Dans ce roman très réussi, on retrouve tout le talent et l'intelligence d'une jeune auteure dont la carrière s'annonce décidément très prometteuse.
1) Qui êtes-vous ? !
Hum, avez-vous un divan ?
J'ai 31 ans, je suis née à Paris, moitié française, moitié russe, de troisième génération. J'ai fait des études de psychologie clinique et de lettres, qui ont en commun avec l'écriture le désir de comprendre, sentir depuis le dedans de l'autre. J'habite aujourd'hui à Montpellier, pour y écrire plus au calme (et au soleil). J'anime des ateliers d'écriture auprès de publics en difficulté. Ce n'est pas un travail, plutôt un engagement et une émotion, lorsque les participants posent leur stylo sur le papier et s'étonnent ensuite des textes qui sortent d'eux.
2) Comment vous est venue l'idée de Des clous ?
Les études de psychologie clinique durent cinq ans, j'ai dû comme beaucoup les financer par des petits boulots. Dès le premier, employée polyvalente dans une chaîne de livraison de pizzas à domicile, j'ai eu l'impression que quelque chose n'allait pas, croyant au début que ce quelque chose c'était moi : inadaptée au travail, trop sensible ou exigeante... Et puis les petits boulots ont continué, y compris après mon diplôme car il y a peu de places de psychologues cliniciens (mais du travail, il y en a : j'ai fait beaucoup de bénévolat) : agent hospitalier, serveuse, distributrice de prospectus, secrétaire, chargée d'assistance médicale sur des plateaux d'appels... J'ai fini par me dire qu'il y avait là de l'inacceptable : l'absence de reconnaissance (on vous dira toujours ce qui ne va pas, rarement ce qui va), des méthodes d'évaluation de plus en plus retorses, des objectifs intenables, voire de la mauvaise foi ou du mépris. Par chance, comme je cherchais toujours du travail ailleurs, comme ma vie n'était pas dans ces petits boulots, j'avais une position certes souffrante, mais aussi d'observateur. J'ai beaucoup écrit sur tout ça, et je savais dès mes 20 ans que j'en ferai un roman. Un roman, pas un essai, car je crois que le passage par la fiction est plus parlant, plus entraînant, et peut toucher plus de travailleurs, qui n'ont pas forcément le courage, le soir, de lire des essais sur le travail.
3) Quel déclic intérieur vous a décidé à écrire cette histoire aujourd'hui (et pas «hier ou demain») ?
Excellente question. En y réfléchissant un peu, je m'aperçois que j'ai commencé à écrire Des clous exactement un an après la fin de mon dernier (dernier, j'espère !) petit boulot. Je pense qu'il fallait le temps que tout cela redescende, comme ces boules que l'on retourne pour faire tomber la neige. Car, en tout cas pour moi, je ne vois pas l'intérêt d'une inspiration directe des événements de ma propre vie, du type je note cette anecdote et la reproduis telle quelle, mais plutôt à une infusion lente des événements, qui se déposent en strates, et d'où ressort, plus tard, ce qu'il importe de dire.
4) Avez-vous des rituels ou habitudes d'écrivain (choix du lieu, du papier, des horaires, de la musique en fond sonore, etc.) ?
Ah, je sais que c'est décevant, mais je tape à l'ordinateur : ni plumes ni grimoires ni pipe... Et ce pour une raison pratique : j'écris assez vite, généralement cinq pages par jour, et il est très long et fastidieux (même si c'est pour d'autres un retravail intéressant) de taper tout cela ensuite. Avec l'ordinateur, qui est plus rapide que le stylo, je reste dans un élan de pensée fluide, et dans la mélodie des personnages. Sinon, j'ai besoin de silence. La musique ou des conversations sont un flux sensoriel de trop, qui parasite l'onde de chacun de mes personnages que j'essaie de capter comme une fréquence radio. Je peux écrire au café mon journal, prendre des notes, organiser un plan, mais pas écouter ceux qui parlent dedans (j'écris toujours en narrateur interne, depuis le «je» de chacun des personnages). Et, en période d'écriture, je me mets à un bureau, n'importe où, n'importe lequel, dans une pièce fermée et harmonieuse, quelle qu'elle soit, deux heures par jours, cinq jours par semaine.
5) Quand vous êtes en plein travail d'écriture, vous «protégez-vous» des autres écrivains (vous protégez-vous d'éventuelles influences conscientes ou inconscientes) ?
Question aussi très intéressante. De même que pour les événements biographiques réels, dont je ne m'inspire pas, j'ai toujours peur de m'inspirer directement d'un livre que je viens de lire. Je me protège de ces influences, que je pense hélas souvent inconscientes, en évitant le sujet. Par exemple, pour Des clous, je n'ai soigneusement pas lu Les heures souterraines, de Delphine de Vigan, ou encore Tripalium, de Lilian Robin (excellent roman que j'ai lu après). Je craignais le pastiche. Alors, pendant que j'écris, je lis des livres qui n'ont (bon, apparemment, car on ne sait jamais) aucun rapport avec le sujet, des polars, de la poésie, des romans classiques.
Au contraire, si c'est un livre que j'ai lu depuis des années et qui a infusé, cela me va, par exemple l'essai passionnant de Christophe Dejours, Souffrance en France, ou Travail usure mentale, du même auteur, qui m'ont permis de tenir le coup au travail et, avec le temps, de formaliser certains ressentis.
Après, naturellement, les écrivains qu'on aime et admire nous influencent, c'est certain, et mieux vaut le prendre avec philosophie. J'imagine que, peut-être, après un certain nombre d'années d'écriture, un style plus personnel se dégage, se trouve.
6) Lors de l'écriture, accordez-vous une totale liberté à vos personnages, ou une semi-liberté ? Acceptez-vous que ces personnages s'emparent éventuellement du roman ?
Ils ont une liberté totale, mais ce n'est pas moi qui la leur accorde : ils la prennent tout seuls ! J'écris un plan très détaillé, je sais très bien ce qui va se passer, je maîtrise, mais cela ne se passe pas, et c'est très bien ainsi. Je pensais que tel personnage allait s'en sortir, et finalement il n'y arrive pas - ou l'inverse. Les personnages savent mieux que moi. Car je pense capter quelque chose qui vient du dehors, et non mes propres ratiocinations mentales. Je crois que l'écrivain a la capacité d'étendre sa propre peau au monde, ou, comme on dit, de se mettre dans celle des autres. Comme dans Si j'étais vous, de Julien Green : une fois installée dans la peau de mon personnage, une fois son porte-voix, ce n'est plus moi qui décide, et je découvre moi-même des choses en me relisant.
7) Comment est-entrée l'écriture dans votre vie ? Vous êtes-vous dit «un jour je serai romancière» ? Depuis quand écrivez-vous «pour de bon» ?
J'écris... Depuis que je sais écrire, depuis l'école. Petite, des poèmes, des petites histoires. J'ai toujours su que j'écrirai, sans penser toutefois en faire un métier. Et puis, je suis passée (à ma demande, en plus) à la moulinette d'un grand lycée public «d'élite» parisien. J'ai alors arrêté d'écrire, pendant des années. C'est en m'inscrivant à des ateliers d'écriture que j'ai pu, disons rouvrir le robinet. Dès le premier texte écrit en atelier, il y a 9 ans je crois, je considère que j'écris pour de bon, car ce texte, très court, très imparfait, m'est cependant immédiatement apparu comme juste et nécessaire, pour moi.
8) Vous souvenez-vous de vos premiers chocs littéraires (en tant que lectrice) ?
Petite, Le petit prince, pour sa simplicité et son humanité de plain-pied avec le lecteur, et Alice au pays des merveilles, pour sa liberté totale enthousiasmante. Plus tard, les romans de Romain Gary, surtout les Ajar, eux aussi pour leur amour et leur créativité (la langue mineure de Deleuze), et ceux d'Henry Bauchau, pour le changement d'état de conscience, presqu'hypnotique, qu'ils induisent. Et plus tard encore, sortie du lycée et de l'obligation de lire des classiques, Proust, pour sa mélodie, sa dissection sensible et percutante, et pour son humour.
9) Savez-vous à quoi servent les écrivains ? !
Je ne sais pas à quoi servent les écrivains, mais je sais à quoi servent les livres. Disons donc qu'un écrivain sert à écrire des livres. Et qu'un livre sert à ouvrir, étendre son âme, à sentir avec, à respirer plus grand, à se sentir plus libre. Après, la personne de l'écrivain, je crois, importe peu : le livre dépasse l'écrivain, est en-dehors de lui. Ma petite vie n'est pas intéressante, mais j'ai la chance de pouvoir sentir et transmettre des choses qui, parfois, peuvent faire du bien au lecteur.
10) Quelle place tiennent les librairies dans votre vie ?
Une place immense ! Une librairie, pour moi, c'est un grand magasin de friandises. Je veux tout toucher, tout acheter. Le banquier n'est pas d'accord, mais je ne le comprends pas : les livres sont aussi des achats de première nécessité. Devraient être remboursés par la Sécu, Soljenitsyne m'a par exemple évité bien des arrêts de travail. Bref, je rentre dans la librairie avec une liste, mais je regarde les tables, les têtes de gondole, les étagères, et je repars, évidemment, avec bien plus que ce que j'avais prévu (raison pour laquelle je vais parfois aussi dans les librairies d'occasion ou chez les bouquinistes ou chez Emmaüs, c'est plus raisonnable en cas de grande razzia). Je n'achète pas de livres sur internet, parce que je veux aller dans le magasin de friandises qui sent le papier, le bois, je veux lire les avis des libraires (j'adore les libraires qui les écrivent à la main, en bandeau sur les ouvrages), ou les entendre me raconter leurs coups de coeur, toujours avec passion. Même si les libraires me complexent un peu - comment font-ils pour lire autant ?, je me sens, en entrant dans une librairie, dans un lieu à part, à l'abri, dévolu aux choses les plus importantes. Je me sens chez moi.
«Le clou qui dépasse rencontre souvent le marteau».
Human Tools est une entreprise internationale de services spécialisée dans la mise en place de procédures pour d'autres sociétés. Ou plutôt : Human Tools vend du vent très cher, très côté en Bourse et très discutable.
Catherine, Rodolphe, Francis, Sonia, Marc, Laura travaillent pour Human Tools. Ils en sont les clous, ils valent des clous : employés non conformes, allergiques à la cravate ou aux talons hauts, trop intelligents, trop étranges, rêveurs ou aimables, trop eux-mêmes, simplement.
Parce qu'ils cherchent à travailler bien, et non à cocher des cases pour statistiques, parce qu'ils souffrent de l'absence de reconnaissance, parce que la qualité totale les a rendus malades, ils sont inscrits par Frédéric, leur grand marteau, à un séminaire de remotivation dont ils ne connaissent pas la finalité réelle. Ils y seront poussés à rationnaliser leur temps, leurs corps, leurs émotions, leur espace du dedans. Ils cesseront peu à peu de penser et sentir, et ne s'en plaindront pas : d'autres attendent pour leur prendre la place et il y a le loyer à payer.
Des Clous n'est pas un roman d'anticipation. Human Tools, ses pratiques, ses dirigeants, existent déjà : il n'y a qu'à observer.
Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand accepter que performances, objectifs, profits qui profitent toujours aux mêmes, puissent détruire ce qu'il y a de plus précieux en chacun ? Où trouver la force de dire : ce n'est pas acceptable ?
Nos clous n'ont certes pas la réponse. Mais quelqu'un venu du dehors va les aider à écrire leur histoire, la jouer, la mettre à distance, à retrouver leur langue à eux, qui n'est pas le jargon américanisant de cette société où ils sont entrés sans réfléchir, à genoux, bégayant de gratitude pour le minuscule salaire qui justifierait leurs tâches discutables.
Nos clous vont essayer de se redresser, même si le marteau est toujours là, pour la beauté du geste et pour leur survie. Nos clous vont avoir, à un moment, le choix. Liberté vertigineuse : qu'en feront-ils ?
Tatiana Arfel
Tatiana Arfel, avec ce deuxième roman, entraîne le lecteur dans les coulisses d'une firme parisienne qui n'a de cesse de laminer les individualités par souci de productivité...
Tatiana Arfel, psychologue de formation, avait été remarquée par un premier livre, l'Attente du soir. Elle s'attaque ici à la veine du roman social et de l'aliénation par le travail en multipliant les points de vue. Voix intérieures, voix extérieures, double-langage, langue de bois qui fascine et donne la nausée se croisent dans cet univers froid et de grande violence psychologique - on comptera un mort. Mais l'auteur, tel un cheval de Troie, va le dynamiter de l'intérieur. Et il ne faut pas s'arrêter aux titres rébarbatifs des chapitres : «Réunion...», «Etat des lieux et des personnes», qui font penser à un dossier sous élastique. La révolte pointe et comme dans un conte, avec ses méchants et ses valeureux, il y aura un retournement qui laissera provisoirement KO le capitalisme cynique.
Alternant les monologues des employés comme autant de plongées en apnée dans les cerveaux affolés, le livre sidère par la force physique qu'il dégage. Tatiana Arfel a le sens des corps, et vibre au rythme des signes extérieurs de psychosomatisation...
tout n'est que torture dans la vie professionnelle de ces pantins aspirés par la peur de disparaître et dépossédés de tout instinct de révolte. Tatiana Arfel parvient à les réanimer par la grâce d'un vent coulis qu'elle insuffle dans ses pages, et qui les fait onduler comme des herbes hautes sous la brise.
PREMIÈRE PARTIE - OUVERTURE DES MARCHÉS
CHAPITRE 1 - AU COMMENCEMENT...
PREMIER JOUR CHEZ HT
Catherine, 5 janvier 1998
Il faut vivre avec son temps, Claire me l'a encore dit hier, elle allait à une sorte de concert en plein air, enfin concert, ce sont des claviers et des enceintes immenses en plein champ et gare aux oreilles, les paysans sont furieux, j'ai vu des reportages sur ce genre de fêtes. J'ai 46 ans et je vois bien comme les gens me regardent. Plus personne ne m'appelle mademoiselle. C'est comme si le meilleur était derrière moi. Les filles sont presque grandes, pourtant je n'y crois pas, moi, je le sais que j'ai encore plein à vivre. Et puis quoi, quelques kilos de plus, mais en échange de la tranquillité, moins de miroirs, du calme intérieur pour lire, je ne lisais pas autant, avant. Donc, je continue à penser que c'est une chance, c'est la première fois que je participe à la création d'une entreprise, même si on ne m'a pas demandé mon avis, y compris pour les embauches. Pourtant je fais ce travail depuis plus de quinze ans, mais ça viendra, il faut faire connaissance, et je peux faire du bon boulot, ça j'en suis sûre. J'ai eu le temps d'observer, partout où j'ai travaillé, comment ça marche, j'ai appris, appris à sentir quand un employé n'allait pas bien, j'en ai tant reçu dans mon bureau, appris à comprendre comment chacun pouvait progresser, appris aussi à discerner quand ils séchaient sur pied et voulait partir, trouver leur eau ailleurs. Je les ai aidés comme j'ai pu, en détournant parfois un peu les textes - et je reçois encore des cartes postales, tous les ans, qui me disent où chacun en est. Parfois ils ont quitté la France, parfois créé leur boîte à eux, ils ont des enfants maintenant et je reçois tout ça, dans ma boîte aux lettres, et je pense : je fais le plus beau métier du monde. Directrice des Ressources Humaines. Comme je les ai cherchées, ces ressources, quand elles se terraient sous la timidité, les échecs d'avant, la peur de mal faire... J'ai vu, j'ai tant vu comme un peu de bienveillance, un tout petit peu, change tout, éclaire les visages, active les neurones, épanouit tout le corps, ça pétille presque dans l'instant. Oh, j'en ai eu des conflits aussi, des grèves parfois, eh bien, je me suis débrouillée, suivi ce qui était juste, bu des pots avec les syndicalistes après des négociations musclées, combattants poussiéreux, complices et harassés, pas du même camp mais respectueux des armes d'en face, et même si ça prenait des semaines, on arrivait à quelque chose... Quand même, juste avant que Demotier et fils ne ferme - on ne pouvait plus rien faire, sauf délocaliser et ça, jamais, le vieux Demotier en aurait eu une attaque, juste avant donc, j'ai commencé à sentir un drôle de vent, pourtant on parlait de crise depuis longtemps, mais autre chose... De la peur, chez les fournisseurs et chez les clients le turn-over augmentait, les nouveaux étalaient avec délectation un jargon américain inconnu, et plus question d'aller boire un pot avec eux. On a dû apprendre à tout officialiser, rendre compte, «reporter». Avant on se faisait confiance... Oui, c'est une chance pour moi d'avoir obtenu ce nouveau poste, j'ai travaillé avec Frédéric il y a très longtemps, contractuels tous les deux pour l'état, dans un obscur service de traitement des données relatives aux mouvements des fonctionnaires en France : mutations, départs, arrêts maladie... C'est lui qui m'a appelée, il sait de combien de conflits je nous ai tirés, moi et les autres, tout se sait dans ces petits mondes. Il m'a dit «Toi tu sais mater les gens», je pense que c'était pour rire, je n'ai jamais maté personne.
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