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Auteur : Sonallah Ibrahim
Traducteur : Richard Jacquemond
Date de saisie : 27/04/2011
Genre : Romans et nouvelles - étranger
Editeur : Actes Sud, Arles, France
Prix : 22.00 € / 144.31 F
ISBN : 9782742795192
GENCOD : 9782742795192
Sorti le : 30/01/2011
La conquête de l'Égypte par Bonaparte (1798) vu par le petit peuple du Caire. Très différent de la version retenue en occident.
Extrait : "En me dressant sur la pointe des pieds, j'ai pu voir les têtes des Français, couvertes de leurs étranges coiffes. Leurs chefs ont mis pied à terre. Celui qui était à leur tête était tout petit." [p22]
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
Ce roman se présente comme un récit parallèle à la chronique de l'historien Jabarti, témoin oculaire de la conquête de l'Égypte par Bonaparte en 1798. Il serait l'oeuvre d'un jeune disciple possédant quelques rudiments de français qui vont lui permettre d'être recruté à l'Institut d'Égypte, en tant que sous-bibliothécaire. Il peut ainsi fréquenter des Français, observer de près leurs moeurs, s'informer de leurs idées. Il note ce qu'il voit et entend d'un ton généralement neutre, parfois amusé, et n'hésite pas à consigner ses émois amoureux. On apprend ainsi qu'une Française - et pas n'importe laquelle puisqu'il s'agit de Pauline Fourès, la maîtresse de Bonaparte ! - lui a accordé ses faveurs. Cependant, copiste et informateur de Jabarti, il est aussi au courant de tout ce qui se passe en Égypte, et ne manque pas de dénoncer les crimes commis par les mamelouks et les Ottomans, ou les compromissions des grands "turbans" locaux.
Roman historique, Turbans et chapeaux n'en reste pas moins une oeuvre d'une brûlante actualité. Écrit lors de l'invasion américaine de l'Irak, il explore, avec la vigueur qui a fait la renommée de Sonallah Ibrahim, l'histoire des relations orageuses entre les Arabes et l'Occident depuis deux siècles.
Né en 1937 au Caire, Sonallah Ibrahim a fait des études de journalisme. Arrêté en 1959, il ne fut libéré qu'en 1964. Journaliste en Égypte puis à Berlin, il est également l'auteur de romans scientifiques pour les jeunes. Actes Sud a notamment déjà publié : Le Comité (1992 ; Babel n° 1045), Cette odeur-là (1992 ; Babel n° 1046), Les Années de Zeth (1993 ; Babel n° 554), Charaf ou l'Honneur (1999 ; Babel n° 644), Warda (2002 ; Babel n° 708) et Le Petit Voyeur (2008).
Avec Turbans et chapeaux, Sonallah Ibrahim se frotte au roman historique et brosse un portrait très coloré de son pays, au moment où il fut occupé par les troupes de Bonaparte...
Dans le sillage de L'Egyptienne de Gilbert Sinoué, Turbans et chapeaux est une chronique délicieusement exotique, savoureuse, astiquée comme un cuivre, où l'on comprend pourquoi, depuis cette époque, les relations entre l'Occident et le monde arabe n'ont cessé d'être orageuses.
Sonallah Ibrahim restitue ce qu'un observateur acéré de la vie de son époque pouvait en percevoir, sans feindre de n'être pas un auteur d'aujourd'hui. L'histoire des contacts Égypte-Occident irrigue cette vision décentrée dans le temps, où la critique politique perce sous l'humour. S'y lisent aussi les relations entre religions, entre hommes et femmes. Et les découvertes de l'apprenti écrivain s'ordonnent en un livre de vie plein de sève, d'humour, de sensualité, une réussite totale d'un auteur plus connu pour ses fictions et ses engagements contemporains.
Dimanche 22 juillet 1798, midi
Chaleur étouffante, atmosphère chargée de poussière. Je me jette dans la foule en furie. Dégoulinant de sueur, je trébuche sur un obstacle au milieu de la rue : un amoncellement d'ordures. Depuis que les Français sont aux portes du Caire, on ne balaie et on n'arrose plus. Je serais tombé si quelqu'un à côté de moi ne m'avait rattrapé et tiré par le bras. J'ai ramassé mon turban tombé à terre, l'ai remis en place et j'ai enfilé les rues et les ruelles : le marché aux poissons, le caravansérail du blé, celui du riz, la Mosquée suspendue, les caravansérails du lin, des huiles, celui de l'Ezbekieh, celui des drapiers, la rue des tondeurs, la rue des Nubiens, le relais des ânes, la mosquée Aboul-Elaa.
On a appris hier la défaite de Mourad bey à Embabeh. Omar Makram, le syndic des chérifs, est sorti de la Citadelle en brandissant l'étendard que les gens du peuple appellent le drapeau du Prophète. Des milliers d'hommes armés de bâtons et de gourdins le suivaient. Puis venaient les confréries soufies avec tambours, flûtes, drapeaux et coupes, et même, fermant le cortège, les infirmes, les mendiants et les aveugles, les tuberculeux et les lépreux. Boutiques et marchés, tout était fermé. Tout ce monde convergeait vers Boulaq pour rejoindre Ibrahim bey, qui avait rassemblé ses mamelouks pour affronter les Français. Les communautés et les corporations s'étaient réparties les lieux, investissant mosquées et bâtiments abandonnés, dressant des tentes dans les espaces libres. Ceux qui le pouvaient pourvoyaient aux besoins des autres. Des marchands avaient équipé des groupes de Maghrébins et de Syriens en armes et munitions. Tout cela n'a servi à rien : Ibrahim bey a été vaincu et a pris la fuite. Et le grand reflux vers la ville a commencé.
Je joins ma voix au concert de prières : "Dieu clément, protège-nous du malheur !" On crie derrière moi : "Attention !" Je me retourne : un jeune mamelouk à cheval se fraie un chemin entre les fuyards, renversant les uns et piétinant les autres. Il porte un turban roulé autour d'un grand tarbouche, son saroual rouge et sa tunique sont maculés de sang. Je me plaque contre le mur. Il se penche en avant, brandit son sabre, accroche le turban d'un passant et éclate de rire. Privée de turban, sa victime révèle un crâne rasé à l'exception d'une longue mèche. Le mamelouk brandit à nouveau son sabre dans ma direction. Je me jette à terre et, n'osant pas lever la voix, je le maudis en moi-même.
Quand il s'est éloigné, je me relève et, le bout de ma gallabieh entre les dents, me remets à courir. Je dépasse un entrepôt de blé, puis le magasin de lin importé d'Allemagne qui appartient à la seconde femme du cheikh Jabarti, puis sa maison près de la mosquée Mirza Chorbagui, où il prend ses quartiers d'été - mais cette année, il ne s'y est pas encore installé.
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