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Les coups de cœur de Philippe Bernadou de la librairie DELOCHE à MONTAUBAN, France


  • Le choix des libraires : Julius Winsome (3 choix) - Gérard Donovan - Seuil, Paris, France - 28/02/2009

Le décor est celui du Maine, au Nord des Etats-Unis, près de la frontière canadienne, dans ces forêts belles et âpres où les longs hivers trempent le caractère des habitants. Julius Winsome vit seul dans un chalet aux murs tapissés de livres où ont vieilli et sont morts son grand-père, qui a fait la guerre en France et en a ramené un fusil, et son père qui lui a appris à s'en servir. Il n'y a pas beaucoup de place pour les femmes dans ce pays, dans cette histoire. Pourtant un jour Claire arrive au chalet de Julius, et le temps d'un été ce sera comme un peu plus de soleil dans sa vie, Claire et Hobbes, le chien qu'elle lui a fait acheter avant de rejoindre le cours grisâtre de sa vie en ville, où l'attend son policier de mari.
Voilà qu'un matin Hobbes est tué, par un chasseur probablement, Julius croit se souvenir, en se repassant inlassablement le film de ces heures-là, avoir entendu un coup de feu. Les annonces qu'il pose pour demander des indices qui lui permettraient de démasquer le coupable sont recouvertes de grossièretés. Alors inexorablement et - c'est la force de ce livre - naturellement, Julius va mettre en oeuvre sa vengeance. Il décroche le fusil et s'enfonce dans les bois à la recherche de chasseurs. Derrière lui les morts se multiplient. Dans le décor glacé de la forêt, magnifiquement décrit, il avance, glacé lui aussi, vers un dénouement qu'il sait tragique.
Julius Winsome est un vrai roman noir, sa progression implacable nous amène aux frontières de la folie sans qu'il ne soit jamais question de porter un jugement moral : «Aucun motif logique, aucun rêve ne m'avait poussé à agir où n'avait fait naître un autre homme en moi. J'étais seul responsable de tous mes actes (...) Il était mon ami et je l'aimais. Un point c'est tout.»


Bienvenue au pays des fêtes champêtres et de l'accordéon, bienvenue au pays de la grande cueillette de prunes et de la colique qui s'en suivit, bienvenue au pays des promesses toutes simples : "ne jamais arrêter de raconter", bienvenue au pays du "magicien du possible et de l'impossible" où tout est possible, même la plus fratricide des guerres, bienvenue au pays de la Drina, bienvenue en ex-Yougoslavie.
Par la voix d'un enfant, et par l'écriture flamboyante du jeune homme que cet enfant est devenu, quelque part dans son exil allemand, voici comment une enfance d'Europe Centrale bascule dans la perte : celle de grand-père Slavko qui meurt à l'instant même où Carl Lewis devient champion du monde, par laquelle s'ouvre le récit ; la perte d'Asija, la compagne de jeux dans la cave, durant les bombardements - mais a-t-elle jamais existé, celle dont le nom signifie "pacificatrice" ? La perte d'un monde qu'il est vain de chercher à retrouver : parce que ses blessures l'ont défiguré, et parce qu'en s'enfuyant on l'a trahi.
Il est rare de rencontrer une écriture aussi tonique (coup de chapeau à la traductrice), aussi exubérante, gorgée d'images, de trouvailles, d'humour jusqu'au bord du gouffre. Sasa Stanisic, né à Visegrad de mère bosniaque et de père serbe, entre en littérature avec un livre dont la lecture est une urgence salutaire.


  • Le choix des libraires : Le cure-dent (1 choix) - Jean-Yves Lacroix - Allia, Paris, France - 23/08/2008

Quelle trame plus accueillante pour un écrivain que le destin d'Omar Khayyam, dont le nom résonne depuis la Perse médiévale et dont la vie est si mangée d'ombre... On sait qu'il fut un mathématicien précurseur, un astronome exceptionnel (le calendrier qu'il a calculé est plus juste que le nôtre). Il fut un poète dont les Rubaïyat (Quatrains) célèbrent le vin, l'amour et la pensée libre. Quoi, il fut tout cela et il ne fut que cela... Dans les interstices de sa légende Jean-Yves Lacroix glisse ses coins et pousse les expériences de Khayyam aux paroxysmes : l'amour sera un feu d'artifice de jouissance et de communion, l'ivresse atteindra le ciel par le bas et toute la science n'expliquera pas la mort.
Il fallait une écriture à la hauteur de cette histoire : il faut inventer pour Lacroix, à l'opposé du style télégraphique, le "style calligraphique". La phrase conjugue l'ellipse et la volute pour des arabesques parfois précieuses, parfois - lorsque l'ivresse métaphysique balaye tout - joyeusement canaille. On est emporté par son flot pour une brève traversée (à peine 90 pages) qui laisse essoré et ravi. Vive l'Orient et ses épices !


Une nuit, Primo Bottardi est réveillé par l'impérieuse nécessité de répondre à une question que lui a posé quarante ans plus tôt un camarade de classe. Il le sait : quand l'heure sonne personne ne peut s'y soustraire.
La remontée du Pô, dans ces terres de brouillard et de fantômes, croise, sous la figure tutélaire de l'esturgeon, un vieil instituteur, un charretier et son cheval mélancolique, un magicien venu des fêtes d'autrefois, une passeuse de fleuve, Charon récalcitrante... De méandre en méandre le récit multiplie les légendes inventées et les souvenirs mythifiés. L'écriture est somptueuse, on voudrait se rappeler toutes ses trouvailles (ah, "l'odeur de pain chaud des yeux des nouveau-nés"). Un pur moment de littérature dans la veine (d'argent) du "réalisme magique".


  • Le choix des libraires : Tout le monde s'en va (1 choix) - Wendy Guerra - Stock, Paris, France - 02/08/2008

C'est le journal que tient Nieve à deux périodes de sa jeune vie, dans les années 80 à Cuba.
Au début elle a 10 ans, est ballottée entre une mère artiste et un père théâtreux et violent. C'est l'occasion de rentrer au coeur du système social cubain, et de voir l'importance de l'entraide, des réseaux de voisinage, de la débrouille.
Dans la seconde partie, Nieve à 15 ans et s'éveille à toutes les révoltes : politique, artistique, sensuelle et sexuelle, avec une soif de vivre que rien ne semble pouvoir modérer. Mais voilà, "tout le monde s'en va", et Nieve reste là "condamnée à l'immobilité perpétuelle".
Ecrit de l'intérieur même de Cuba par une jeune poétesse (mais publié en Espagne), ce livre est à la fois un témoignage bouleversant et une oeuvre littéraire enthousiasmante.


  • Le choix des libraires : La ferme de Navarin (1 choix) - Gisèle Bienne - Gallimard, Paris, France - 20/03/2008

Gisèle Bienne lisait Blaise Cendrars dans sa chambre d'étudiante, La prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France. Des années plus tard elle est au coeur de la Champagne pouilleuse, au lieu dit «la Ferme de Navarin», là où Cendrars eu la main droite arrachée par un éclat d'obus, au cours de l'offensive stupide décidée par Joffre et qui fit cent quarante mille morts. Entre ses propres souvenirs et ceux de Cendrars, elle explore avec une écriture pudique et émouvante l'attachement qui l'unit à lui, selon le principe de l'excellente collection «L'un et l'autre».


Il pleut sans discontinuer sur la résidence dont les habitants ont été chassés. Ne restent, séparés par une mince cloison, qu'un vieil homme dont la femme vient de mourir et qui écoute sans cesse un ancien enregistrement de Schumann, et le narrateur qui attend l'impossible retour de sa compagne. Les liens que tissent entre eux deux la mémoire et l'abandon sont plus forts que les paroles. Souvent même plus forts que le silence. C'est un roman magnifique qui parle d'exil, de résistance et de passion, beau et grave comme la musique de Schumann, jamais désespérée mais d'une mélancolie étincelante.


  • Le choix des libraires : Sang royal (1 choix) - C. J. Sansom - Belfond, Paris, France - 29/12/2007

Matthew Shardlake, l'avocat londonien bossu et futé revient (après «Dissolution» et «Les larmes du diable») éclairer pour nous les méandres de l'histoire anglaise du XVIe siècle.
Le voici à York, dans le cortège du roi Henri VIII venu imposer son autorité aux provinces séditieuses du Nord. Il doit escorter au retour le chef des conjurés afin qu'il soit «interrogé» dans la sinistre Tour de Londres. Dès son arrivée, le meurtre d'un maître verrier le mène sur la piste d'un secret de filiation qui pourrait faire vaciller la couronne. Il lui faudra toute son intelligence pour échapper à la mort et rétablir la vérité.
Dans la veine des policiers historiques anglais (Ellis Peters, pour ne citer qu'elle) C.J. Samson s'est taillé une place bien à lui, faite d'érudition, d'humour et de suspense, où l'on côtoie la grande Histoire sans s'ennuyer un instant.
Les deux premiers titres des enquêtes de M. Shardlake sont disponibles en format poche (Pocket).


Tantôt les nouvelles d'Yves Lériadec évoquent directement l'enfance : à un mariage, le premier émoi d'un garçon d'honneur pour sa cavalière (Garçon donneur) ; les héroïnes de cinéma qu'on voudrait sauver et aimer (Consoler Maria) ; les parties de billes (La trajectoire) et les secrets de famille proprement insupportables (Les pages arrachées).
Tantôt c'est la trace que l'enfance laisse chez les adultes dont il s'agit : la mère malade qui devient notre enfant (Les bras tendus, nouvelle liminaire d'une profonde sensibilité) ; la soeur qui va mourir (Necker by night) ; le professeur de latin qu'on retrouve dans un hospice (Rosa, rosa, rosam). Et parfois c'est plus grinçant, l'héritage nous gâche la vie, que ce soit une maison avec une locataire indélogeable (Le sourire de Louise) ou l'ambition que les parents ont pour nous (Maman voulait).
La dernière nouvelle, Le jour du permis (c'est du permis de vivre dont il s'agit, sanctionné par un examinateur véreux), est un épatant mélange de cauchemar orwellien et de comique chaplinesque...
L'écriture précise, sans graisse, toujours dans le ton (agacement ou fascination, mélancolie souvent) permet à Yves Lériadec de s'inscrire d'emblée parmi les rares nouvellistes français dont on souhaite retrouver la fraternité.


  • Le choix des libraires : Le jour de l'ours (1 choix) - Joan-Lluis Lluis - Tinta blava, Saint-Pourçain-sur-Sioule, France - 14/09/2007

Prats-de-Mollo, village des Pyrénées catalane coupé du temps, occupé par l'armée jusque dans les maisons particulières, soumis à des lois d'un autre âge. Parce que sa mère s'est pendue, Bernadette revient 8 ans après en avoir été chassée sur les lieux de son enfance étouffée. Son retour coïncide avec celui de l'ours qui, selon la légende, doit s'unir à une vierge et chasser les Français. Va se mettre en branle l'incroyable machine judiciaire chargée de protéger les maîtres du village et la frilosité soumise des habitants.

Ecrit en catalan par un Perpignanais (et traduit par Cathy Ytak), ce court roman regarde du côté de Kafka pour l'absurdité institutionnalisée et de celui de Llamazares - un autre pyrénéen - pour la précision minérale de l'écriture. Parabole sur l'Etat centralisateur français, il ouvre grand la porte en nous aux sentiments premiers, la frayeur, le fantastique, la colère et la folie.


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