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Macias Möll est un horloger infirme. Tous les soirs, vers six heures, quand il a fini de réparer les montres, il se rend sur place et dévale une pente avec son fauteuil roulant. Parfois, sous les acclamations des enfants, il bat son record de vitesse... mais alors, inexplicablement, des enfants disparaissent...
Mécanique littéraire à la Borges - Réflexion métaphysique sur le temps - ou parabole sur le destin tragique de l'Argentine - On ne sait pas très bien par quel bout prendre ce livre étrange, et c'est là, justement, ce qui fait sa force. La grande pureté de la narration, réglée comme une horloge, contraste avec la complexité, la profondeur d'un propos déroutant dont le questionnement perdure une fois le livre refermé. Une chose est sûre, en tout cas : dès les premières lignes - on pourrait même dire dès le titre, tautologie faussement limpide qui dévoile toute la quintessence du roman -, BANEZ empoigne le lecteur d'une main ferme, sans jamais lui révéler sa véritable destination. Dispersés çà et là par une plume alerte et joueuse, les parcours de repères ambigus ; mais d'autres signes le poussent vers des pentes bien plus vertigineuses ?
Agent d'une force obscure qui le dépasse, l'horloger Möll rejoint d'autres figures de ce fantastique sud-américain - le Morel de Bioy Casares, par exemple - au charme si subtil et si pernicieux.
Difficile de résumer un tel livre sans piétiner sa complexe et subtile mosaïque où deux époques et quatre voix s'interpénètrent. La voix de Robert Leavitt d'abord, caporal de l'armée américaine chargé de soustraire à la menace des troupes du Nord les populations civiles du sud de la Corée. Accidentellement pris pour cible par ses propres compatriotes, il se terre, blessé, dans un tunnel, et y vit ses derniers instants. La voix de Termite ensuite, neuf ans plus tard, le fils que Robert n'a jamais connu : mais s'agit-il d'une voix ou d'un flux de conscience ? Termite est un petit garçon autiste, handicapé moteur, ce qui ne l'empêche pas d'avoir une vie intérieure - en tout cas c'est la conviction de sa demi-soeur Lark - et d'éprouver une étrange fascination pour un tunnel ferroviaire qui passe près de chez lui, en Virginie-Occidentale. Et puis la voix de Lark, justement, cette lumineuse adolescente qui consacre sa vie au jeune handicapé, et parle comme on chante ; en anglais, Lark signifie alouette. La voix de Nonie, enfin, la tante qui a élevé Lark et Termite, aide le lecteur à démêler l'inextricable drame de leur famille, tandis que se dessine en creux le portrait de la grande absente : Lola, la mère des deux enfants, qui les a abandonnés tour à tour.
Jane Anne Phillips maintient miraculeusement l'équilibre entre drame psychologique, réalisme social (à travers le portrait convaincant d'une petite communauté de l'Amérique profonde), et onirisme. Sa réussite doit beaucoup au chatoyant personnage de Lark dont l'inspiration poétique et le dévouement fraternel font penser à une icône religieuse, sans toutefois oblitérer sa sensualité adolescente. Quand à Termite, qui semble enfermé dans son propre mystère, il n'en est pas moins le déchiffreur de tout un jeu de correspondances qui unissent passé et présent, morts et vivants, Corée et Virginie-Occidentale. Ce beau roman aux accents parfois faulknériens culmine avec une scène d'inondation mémorable, presque biblique. Une grande réussite.
Il aura bientôt deux cent ans mais il se porte comme un charme. Sa sainte indignation face à l'injustice est plus que jamais salutaire. Son style foisonnant et baroque n'a pas pris une ride, ses métamorphoses bizarroïdes nous enchantent toujours (saluons au passage le travail de la traductrice Catherine Delavallade) ses visions macabres nous dressent encore le poil. Bref, Charles Dickens, doyen de cette rentrée littéraire, en est aussi à bien des égards l'une des principales attractions. Permettons-nous un petit cocorico : c'est grâce à un éditeur talenço-bordelais que Le voyageur sans commerce, inexplicablement resté inédit en français, voit enfin le jour après cent cinquante ans de purgatoire, dans une éditions très élégante agrémentée de belles illustrations de David Prudhomme. A l'origine de ce recueil, une série d'articles écrits par Dickens à partir de 1860 (il a quarante-huit ans) pour son propre périodique All the year round, dans lesquels il semble renouer avec la veine désinvolte des Esquisses de Boz, son premier livre. Le voyageur sans commerce enquête dans les hospices et les prisons pour dettes, se perd dans la campagne anglaise, revisite Londres ou Paris ; mais l'auteur est maintenant au sommet de son art, et le - moteur à deux temps - de la mécanique dickensienne fonctionne ici à plein régime : d'abord l'observation - un regard acéré auquel rien n'échappe, qui traque le grotesque, le monstrueux, le dérisoire comme un scanner dévoile la tumeur. Et puis l'alchimie de l'écriture : elle amplifie, réduit, biffe, souligne, développe, et trouve un angle d'attaque insolite qui transfigure le réel sans le vider de sa substance.
Florilège de l'esprit et du style de Dickens, Le voyageur sans commerce est aussi une confession à l'intérêt autobiographique exceptionnel : le ton en est souvent intime, voire introspectif, surtout dans Dullborought Town (un Chatham à peine déguisé) où il arpente le décor de sa jeunesse enfuie, livrant sur la nostalgie de l'enfance, la fuite du temps et l'impasse de la maturité des pages quasi-proustiennes. Enfin, comme enhardi par la proximité du lecteur, il n'hésite pas à lever le voile sur ses plus secrètes obsessions dans Souvenirs de la mort. La contemplation des cadavres à la morgue parisienne lui inspire des pages stupéfiantes où compassion, méditation métaphysique et fascination morbide se mêlent, sublimées par la vigueur du style et l'intensité baroque de la poésie. Bien plus qu'une oeuvrette de circonstance ou qu'un délassement de créateur surmené, Le voyageur sans commerce est l'une des pièces maîtresses de ce puzzle gigantesque, étrange et chatoyant qui, des Esquisses de Boz jusqu'au Mystère d'Edwin Drood, constitue l'un des sommets de la littérature. Pour paraphraser Chesterton, c'est... un morceau d'une substance fluide et composée appelée : Dickens.
Rien ne semble pourvoir sauver le narrateur de ce livre. Il a tout perdu : son travail, sa maison, sa femme, sa fille, jusqu'à sa dignité ; il n'attend qu'un moment favorable pour passer à l'acte. La rencontre de l'étrange monsieur Igor va changer sa vie - ou sa mort ? Il accepte de jouer à la roulette russe devant un parterre de parieurs, et devient le protégé : celui que le revolver épargne inlassablement, contre toutes les règles de la statistique ; et c'est dans ce voisinage de la mort qu'il retrouve goût à l'existence.
S'il est un roman... percutant, c'est bien celui-là. Le jeu de mot est facile mais il est tout à fait approprié. Alain Monnier nous prend aux tripes dès les premières lignes : il ne nous lâchera plus. Fable sociale, conte noir, apologie métaphysique, son livre ne dévie jamais de sa course impérieuse, quitte à entraîner le lecteur dans cette trajectoire qui est à la fois une descente aux enfers et le récit d'une transfiguration. Le monde du protégé ressemble au nôtre, dont les dérives inhumaines, les ambiguïtés morales, les noirceurs décadentes sont simplement accusées par le tranchant de la parabole. On pense parfois au superbe Voyage au bout de l'enfer de Cimino (auquel Monnier rend d'ailleurs hommage) : le livre est digne en tout point de son pendant cinématographique. Et l'on n'est pas prêt d'oublier ce final vertigineux dans lequel le titre énigmatique, Je vous raconterai, prend tout son poids. Avec le héros, on se prend à rêver d'un monde ou rien ne serait impossible... pas même les miracles.
Allemagne, 1944. L'armée rouge vient d'envahir la ville de Stettin. Alice emmène à la gare son fils de sept ans, Peter... et l'abandonne sur le quai. Pour comprendre un geste aussi radical, il faut lire, patiemment et avidement à la fois, les 371 pages de ce roman dont l'écriture se tend peu à peu comme les fils du destin. Revivre l'enfance d'Alice - alias Hélène - entre un père invalide de guerre et une mère dont l'étrange folie affecte la maisonnée entière. S'abandonner avec elle dans la relation trouble, sensuelle, qui l'unit à sa soeur aînée Martha. Puis se perdre dans le Berlin des Années Folles, période de tous les espoirs et de toutes les craintes, où elle connaîtra coup sur coup l'amour et le mariage... mais hélas pas avec le même homme.
La Femme de midi n'est certes pas le premier livre allemand à autopsier le cadavre du nazisme ni à évoquer la Shoah, mais la manière dont il le fait, allusive, dérangeante, insistante, et le style de Julia Franck - puissamment évocateur et pourtant toujours retenu - sont en revanche inédits. Cette traversée du siècle n'a rien d'une fresque pesante. Elle ne perd jamais de vue son sujet : de destin d'une femme qui, bien que ballottée par l'histoire, reste fidèle à elle-même jusque dans ses paradoxes. Musicale sans pathos, subtile sans affection l'écriture de Julia Franck éblouit.
Ce livre exigeant et ambitieux fut un best-seller en Allemagne. Quand on le compare au top ten des ventes en France, on ne peut que faire ce constat : nos voisins d'Outre-Rhin ont meilleur goût que nous...
Le petit Pablo a disparu sur le chemin de l'école. Quelques années plus tard, son père, le policier Pierre Vilar, expédie les affaires courantes sans avoir renoncé à l'espoir de le retrouver vivant. Le jeune Victor, lui, est bien rentré du collège... mais pour trouver le corps de sa mère, sauvagement assassinée. Ces deux inconsolables auraient-ils un autre point commun que leur souffrance ?
Après une infidélité dont nous ne lui tiendrons pas rigueur, puisqu'elle nous a valu le remarquable Homme aux lèvres de saphir (Grand prix du roman noir), Hervé Le Corre revient à ses premières amours : Bordeaux. Certes, le commissariat central a déménagé, la Cité Lumineuse est détruite, mais Pierre Vilar ressemble à Louis Lorenzo, le père outragé de La douleur des morts, et Victor, à quelques années près, aurait pu squatter le «bunker» des Effarés. Dans une ville écrasée de chaleur, le long d'un estuaire bourbeux qui charrie du désespoir, le commandant Vilar ne fait plus «que deux choses : fuir et pourchasser, en bon gardien des lois de la jungle» tandis que Victor, en quelques semaines, découvre les secrets de la vie et de la mort. Dans Les coeurs déchiquetés, les cités de banlieue, les vignes du Médoc et les bars de La Victoire perdent le rassurant vernis de l'ordinaire. À l'instar du Boston de Lehane ou du Marseille d'Izzo, Bordeaux devient presque mythique tout en restant bien enraciné dans le réel de la misère sociale. Dans la grande tradition des maîtres du roman noir, Hervé Le Corre dépeint avec brio la souffrance de la perte et le combat quotidien contre la déroute des sentiments.
Lena est pour la Révolution ; Paul n'est pas contre, mais il est surtout pour Lena. Salvador Martinez, dit Salva, en bon anarchiste espagnol, est contre tout, sauf l'eau-de-vie de prune, le chorizo, Garcia Lorca, les jolies filles et les demis sifflés au comptoir du Caminito avec son ami Paul. C'est le temps du patchouli, de Tubular Bells, des tracts ronéotés et des manifs pour (ou contre ?) le Larzac. Au 34 de la rue du Chevaleret, repaire de chevelus trotskistes et maoïstes, on prépare l'avènement d'un nouveau monde - mais d'autres militants au crâne rasé tentent au contraire de restaurer l'ordre ancien (baptisé d'ailleurs Ordre Nouveau), et n'hésitent pas à enrôler sous leur bannière la dépouille du Vieux Maréchal qui reposait tranquillement à l'Ile d'Yeu - Las ! Lena se retrouve avec un bébé sur les bras, Paul et Salva dans une estafette contenant le cercueil du vainqueur de Verdun !
Cela aurait pu s'appeler Nous nous sommes tant aimés. Car si le précédent opus de Jean-Marie Laclavetine, Matins bleus, avait un petit côté altmanien - entrechats de destins croisés sous l'oeil omniscient d'une verrière de gare - Nous voilà évoque plutôt les belles années de la comédie italienne, celle des Scola, Risi, Gazman et autres Manfredi, où la grandeur côtoyait le grotesque, où la dérision était tendre et la tendresse féroce. Après une première partie endiablée, dont l'escapade des restes du Maréchal, de la Vendée au Larzac en passant par les berges de la Seine, constitue le délirant fil d'Ariane, le rythme du récit s'accélère encore : et ce sont trente années d'Histoire qui défilent et clignotent tel un kaléidoscope psychédélique ou un trip au L.S.D., sans que jamais le lecteur ne perde de vue l'essentiel, c'est-à-dire les personnages. Jean-Marie Laclavetine pose sur la génération des post-soixante-huitards un regard impitoyable : la scène finale du roman, véritable bal du Temps retrouvé où «l'ancien guérillero fraternisait avec le député libéral» et où se croisent «politiciens, traîneurs de berges interlopes, psychanalystes à la coule, ministres à la godille, humanitaires reconvertis dans le story-telling, brasseurs d ?opinion, avocats de renom, escrocs aux dents blanches dont les mains levées pour saluer les amis faisaient gicler dans l ?air les éclats scintillants de leurs montres comme la boule du Balajo» fera grincer quelques dents au Quartier Latin - peut-être même à portée de mégaphone du bureau que l'auteur occupe rue Sébastien-Bottin. Mais si l'on s'est délecté de ce brillant jeu de massacre, on n'oubliera pas non plus des moments de pure grâce : un barbouze qui, pour quelques secondes, se laisse conquérir par la poésie de Lorca ; un grand-père, un père et un fils communiant en silence devant le bassin à poissons d'un pavillon de banlieue. Des «valeurs» émergent du tourbillon - non pas celles, abstraites ou frelatées, des missels politiques, mais d'autres, plus simples et plus profondes à la fois : la fidélité de l'amitié, l'amour comme un combat, le pouvoir salvateur de la littérature. Oui, nous voilà, nous les vivants, munis pour tout viatique de cette citation de Gombrowicz que Jean-Marie Laclavetine a mis en exergue : «Je n'idolâtrais pas la poésie, je n'étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n'étais pas un intellectuel typique, je n'étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais ni la science, ni l'art, ni Marx - Qui étais-je donc ?»
Gyula Töt est au front. Quoi de plus naturel, pour ses parents, que d'accueillir son supérieur hiérarchique le temps d'une permission ? Dans l'espoir d'améliorer le sort de Gyula, la famille Töt va se mettre en quatre pour favoriser le repos de ce commandant insomniaque, un peu fragile des nerfs, et atteint de quelques bizarres symptômes compulsifs..
Non contents de rendre fous les linguistes et les imprimeurs avec leur langue atypique et leurs escouades de trémas, les Hongrois donnent aussi du fil à retordre aux historiens de la littérature - car comment répertorier des énergumènes du calibre de Dezsö Kosztolányi, Frigyes Karinthy ou Gyula Krúdy, sinon justement dans la catégorie commode des «inclassables» ? L'éditeur d'Istvàn Örkeny tente bien un rapprochement courageux avec Ionesco et Adamov - rapprochement légitime, certes, mais qui est loin de venir à bout de son originalité radicale - et c'est tant mieux ! On peut lire Les boîtes comme une farce antimilitariste d'autant plus grinçante que le pauvre Gyula Töt (le lecteur l'apprend très vite) est mort au champ d'honneur, et que toutes les avanies endurées par sa famille le sont donc en pure perte ; ou bien comme un catalogue de troubles obsessionnels compulsifs particulièrement gratinés ! Car le fameux commandant ne supporte ni le bruit ni les odeurs, passe ses nuits à fabriquer des boîtes en carton, et se croit obligé de franchir d'un bond l'ombre du transformateur du village comme si c'était une tranchée... Nous n'en dirons pas plus du calvaire enduré par le brave pompier Töt, sa femme sa fille : apprenez simplement qu'il se retrouvera avec une lampe de poche allumée dans la bouche et que, même caché sous le lit du curé ou enfermé dans les latrines, il ne pourra échapper à la fureur maniaco-dépressive de l'officier, jusqu'à ce qu'une légitime vengeance...
Petite perle loufoque et drolatique, Les boîtes nous donne l'occasion de rendre hommage au travail d'orfèvre des éditions Cambourakis. En ces temps où tout le monde publie tout et n'importe quoi, du manuel d'informatique au livre-bain, en passant par les mémoires de tel ou tel has been de la chansonnette et le thriller estampillé «meilleur livre de la semaine !» par Michael Connelly ou Dan Brown, quel plaisir de voir des gens qui creusent patiemment - et obstinément - le sillon d'une littérature à nulle autre pareille !
Lorsqu'il revient chez lui après un an d'exil, le jeune et riche Francesco Sacredo trouve Venise bien changée... La lagune est prise dans les glaces, et il ne reste plus rien de sa fortune : son père a tout perdu à la table de jeu face à une redoutable comtesse borgne, Mathilde von Wallenstein. Pour tenter de récupérer ses biens, il ne dispose pas d'autre mise que... lui-même. Perdant à nouveau, il s'échappe de la salle de jeu. Mais la comtesse n'est pas du genre à renoncer à ses gains !
Ami et scénariste d'Hugo Pratt, Alberto Ungaro est une sorte d'Alexandre Dumas égaré au XXIe siècle. Son talent de conteur éclate dans un premier chapitre éblouissant - à tous les sens du terme ! - où la Venise de Turner se couvre de glace et de neige comme si Breughel était passé par là. Puis vient une course-poursuite haletante à travers cette pittoresque Italie encore morcelée par les principautés et les duchés rivaux. Si le roman d'aventure classique n'est jamais loin, avec son comptant de chevauchées et de spadassins, La Partita cousine aussi avec la chronique libertine façon Casanova : les jeunes filles croisées par Francesco sont loin d'être les plus laides... et les plus farouches ! Mais toute cette cavalcade d'émotions et de plaisirs se teinte progressivement d'une nuance plus sombre et plus «moderne», car le héros, ainsi impétueux soit-il, n'ignore pas les subtilités du jeu d'échec ; et dans la partie grandeur nature qu'il livre pour sauver sa vie, Francesco tente inlassablement de prévoir le prochain coup de son adversaire. Cela tourne à la paranoïa, à tel point que bientôt le lecteur ne sait plus sur quel pied danser ! Les dernières pages de ce roman ébouriffant en prennent une tournure presque kafkaïenne. Oeuvre ambitieuse, servie par un style brillant et chamarré, La partita conjugue le plaisir immédiat de l'aventure avec celui, plus subtil et peut-être plus sulfureux, de la quête métaphysique.
L'ombre d'un doute
Sonia tient une galerie à Paris. Son patron Van Holl lui confie la vente d'un magnifique tableau peint par un petit maître hollandais du XVIIe, et représentant deux musiciennes. Sonia tombe aussitôt sous le charme, mais un curieux soupçon l'assaille simultanément : et si Les musiciennes était un faux ?
Jacques Gélat est un auteur rare, aux deux sens du terme. D'abord, loin d'encombrer les librairies comme certains romanciers stakhanovistes, il publie tous les trois ou quatre ans un petit joyau longuement médité et peaufiné. Ensuite, il creuse un sillon singulier qui l'apparente à la grande tradition française du fantastique et de l'insolite, et le rend de ce fait inclassable dans le contexte de la littérature actuelle. Voici deux raisons suffisantes pour saluer la réédition, chez José Corti, de son premier roman qui avait disparu depuis longtemps de nos étalages.
La fascination de Sonia relève du fameux «syndrome de Stendhal» (d'ailleurs évoqué dans le roman), mais elle se double d'une lancinante inquiétude quant à l'authenticité du tableau. C'est ce doute diabolique qui sert de fil conducteur au roman de Jacques Gélat dont la structure évoque une partie d'échec. Plongée dans «l'univers impitoyable» des collectionneurs, Le plaisir du diable est aussi, et surtout, une réflexion vertigineuse sur l'illusion artistique. La tension savamment orchestrée du récit se résout dans une apothéose digne de Eyes wide shut de Kubrick : un bal masqué où les musiciennes du tableau prennent chair tandis que les personnages «réels» se dissolvent dans les pièges de la fiction.
Comme La couleur inconnue, du même auteur, Le plaisir du diable a toutes les qualités pour devenir un de ces livres dont le culte, réservé tout d'abord à un petit cénacle de dévots, s'élargit peu à peu grâce à ce mystérieux agent littéraire que l'on nomme «bouche-à-oreille»...
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