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Les coups de cœur de Hubert Trouiller de la librairie LE MARQUE PAGE à SAINT- MARCELLIN, France


Voici les onzième et douzième avatars du somptueux opéra graphique des "cités obscures" rêvé et mis en scène par Schuitten et Peeters depuis plus de vingt ans.
Après les deux volumes de "la frontière invisible" tout en couleurs pastels tendres et chaudes, en voici deux autres en noir et blanc d'un format à l'italienne dans un coffret (pour le ranger verticalement) et la magie opère toujours.
Juillet 784, un homme étrange venu d'un pays lointain arrive à Brusel.
Des phénomènes inexpliqués se produisent : un appartement se remplit de sable, dans un autre apparaissent des pierres de formes et de tailles différentes qui pèsent toutes exactement le même poids; Maurice, le chef cuisinier devient de plus en plus léger et Elsa, spécialiste en antiquités orientales rencontre l'homme étrange qui meurt peu après lui avoir remis un curieux objet.
Arrive alors à Brusel Mary Von Rathen "collecteuse de phénomènes inexpliqués".La panique s'est emparé de la ville. Mary reste calme, elle observe et recherche les phénomènes déclencheurs (le grain de sable) cause de toutes les perturbations.
Son enquête se transformera en quête et au bout d'un long voyage, avec ses compagnons elle arrivera à son but et tout reprendra sa place.
Les hommes semblent minuscules dans un monde qui les dépasse et auquel ils ne comprennent pas grand-chose, et leur vie dépend parfois d'évènements qui sont très éloignés dans le temps ou l'espace.


  • Le choix des libraires : Fugitives (2 choix) - Alice Munro - Ed. de l'Olivier, Paris, France - 30/09/2008

La canadienne Alice Munro est un écrivain majeur qui ne fait pas de littérature. Elle n'invente pas des mondes oniriques improbables mais traque la réalité dans sa dimension la plus simple et la plus triviale (les faux semblants, les tromperies, les non dits et les mensonges qui peuples nos vies), et c'est du grand art !
Un style abouti et fluide, des intrigues serrées, un suspense qui vous saisit : si la perfection en écriture peut avoir une signification, Alice Munro s'en approche de très près.

Des tranches de vies suspendues au-dessus du vide, des situations non réglées qui s'éternisent et que l'on traîne avec soi comme le plus lourd des sacs à dos.
Tout au long de ces 8 nouvelles, nous accompagnons ces femmes qui fuient (leur jeunesse, leur mari, leurs amis,...), ballottées par la vie, souvent à la dérive et pourtant nous en retirons le sentiment non de vies perdues mais de vies pleines de sens.


  • Le choix des libraires : L'ultime question (1 choix) - Juli Zeh - Actes Sud, Arles, France - 02/09/2008

Physiciens tous les deux, Oskar et Sébastien ont été très liés dans leur jeunesse.
Plus tard, bien que toujours très proches, leurs conceptions du monde sont devenus antagonistes et les conflits dominent leurs rapports.
Pour Oskar le théoricien, tout n'est qu'enchaînement de causes et d'effets dans un monde unique.
Sébastien, lui, croit à des mondes multiples et parallèles, chemin de ces univers, réalisant les différentes potentialités de l'instant.
Les vies de nos deux scientifiques s'entrelacent dans ces théories : le fils de Sébastien a-t-il réellement été enlevé, Sébastien a-t-il réellement assassiné un ami de sa femme ou est-il victime d'une manipulation ?
Le commissaire Schilf est lui-même victime d'une maladie entraînant une perte du sens du réel.
Un thriller scientifique et philosophique très bien mené, basé sur l'ambiguïté existant entre la réalité et la perception que nous en avons.


  • Le choix des libraires : L'accordeur de pianos (2 choix) - Pascal Mercier - Libella-Maren Sell, Paris, France - 26/08/2008

Professeur de philosophie à Berlin, Pascal Mercier nous avait enchanté avec" train de nuit pour Lisbonne", l'histoire d'un vieil universitaire qui, à la suite d'une rencontre, abandonne sa vie bien réglée et se met en route.
Les éditions Maren Sell nous proposent maintenant le premier roman de l'écrivain suisse.
C'est d'abord un thriller musical à l'intrigue solide et très documenté : un grand ténor italien est assassiné à la Scala de Milan en pleine représentation de la Tosca.
C'est surtout l'histoire d'un huis clos familial si prégnant et étouffant qu'aucun des membres de cette famille maudite ne peut en réchapper.
Quelle pire prison peut-il y avoir que celle que nous-mêmes avons imaginé et construite, pierre après pierre, barreau après barreau.
Le père, qui compose des opéras ratés et accorde les Steinway comme un magicien, est obnubilé par l'échec.
Il fabrique son malheur et celui de sa famille pied à pied.
La mère muette qui voit tout, se rappellera de tout à travers sa conscience de droguée et les enfants, jumeaux, à la relation trouble qui éprouvent l'un pour l'autre des sentiments si forts et si contenus qu'un simple geste, un simple regard ont des conséquences incalculables.
Ils ont fui loin à l'étranger et sont revenus pour raconter le drame, mot à mot.
Point d'orgue : le crime avec toute une mise en scène, semblable à "la mort aux trousses" d'Hitchcock.
Cette famille est un iceberg qui coule, entraîné vers le fond par sa masse invisible, une famille condamnée au malheur, à l'image de celle de Buddenbrock, le chef-d'oeuvre de Thomas Manne.
Une famille où la malédiction se transmet de génération en génération, les petits-enfants étouffés par les choix des grands-parents.
Cette histoire nous attire comme le font les trous noirs de notre personnalité, les abîmes que l'on devine sans oser aller y regarder de trop près, un roman puissant et sombre, sidérant.


Athanase Kircher, le jésuite parcourt l'Europe de la guerre de trente ans.
C'est un génial et sympathique touche à tout, scientifique, écrivain, inventeur, doué d'une mémoire et d'une intelligence hors du commun.
Rêveur, capable des inventions les plus loufoques, il n'hésite pas à se colleter à la réalité.
C'est aussi un mystique favori des princes et des papes.
Eléazar Von Wogau, journaliste tourmenté, exilé au fin fond du Matto Grosso brésilien, travaille de nos jours sur un manuscrit relatant la vie d'Athanase.
Les deux destinées alternent, se répondent ; - un chapitre sur Athanase, un sur Eléazard et ceux qui gravitent autour de lui : Elaine, son ex-femme, partie dans la jungle avec une mission scientifique qui tournera mal au pays des trafiquants d'armes et de tribus qui n'ont encore jamais vu de blancs.
- Moéma, sa fille qui, à travers la drogue, le vaudou et le sexe cherche un retour à l'état d'innocence originelle et qui sera brisée.
Loredana, son étrange et attachante amie, d'autres personnages aussi.
Moreira, le dictateur local qui s'enrichit sur le dos des paysans.
Nelson, le cul de jatte des favelas qui rêve d'un fauteuil électrique Honda dont le prix ne cesse d'augmenter.
Toutes ces vies sans liens apparents constituent une trame solide et puissante qui sert de point d'appui à une réflexion profonde sur la condition humaine : que devient un homme enlevé à son pays natal et jeté volontairement ou non sur une terre étrangère ? Qu'on fait les occidentaux en asservissant le monde aux lois de la raison et du profit le transformant en une boule de non sens, tournant sur elle-même, sans but ?
Que sont devenus ces peuples "primitifs" qui ont su garder le contact avec les forces qui nous entourent ? Un récit ample dans lequel on peut se laisser immerger et alors quel régal.
Dix ans de travail pour cette "somme". J. M. Blas de Roblès n'a pas perdu son temps.


  • Le choix des libraires : Zone (1 choix) - Mathias Enard - Actes Sud, Arles, France - 26/08/2008

Une très bonne surprise de cette rentrée littéraire, un récit dense et inattendu, original et étrange avec en prime le souffle des grandes oeuvres.
Dans le train de nuit qui le conduit à Rome où il va régler ses comptes, Yvan Deray, ancien espion et ancien militaire se souvient.
Il se souvient de la zone (le pourtour de la méditerranée) où il a exercé ses activités.
Tout y passe : les innombrables guerres balkaniques, l'Algérie des égorgeurs et des égorgés, les derniers combattants palestiniens, les trahisons et les coups tordus, les emprisonnements, tortures et exécutions sommaires, souvenirs personnels.
Un immense requiem à la mémoire de toutes ces morts inutiles ou glorieuses. Un long travelling, un récit monocorde conduit à coups d'association d'idées qui nous mènent sans rupture d'une personne à une autre, d'une époque à une autre, d'un pays à un autre sans transition.
Pas de paragraphe ni de ponctuation
Avec en arrière plan la lutte éternelle des dieux grecs qui se battent entre eux par humains interposés.
Ici la littérature est au service d'une vision subjective et pénétrante qui semble plus vrai e que la réalité.
Bercé par le roulement du train, hanté par les souvenirs des atrocités dont il a été témoin ou acteur, Yvan Deray (alias Francis Mirkovic) croit s'en libérer en vendant ses informations mais peut-on se débarrasser de soi comme on enlève un pull-over ?
Que peut faire un espion arrivé au bout de sa route si ce n'est disparaître ?
A lire du même auteur "La perfection du tir" publié par Actes Sud - premier roman très abouti.
Dans une "zone" beaucoup plus restreinte le monde vu par un sniper embusqué, terrifiant, machine à tuer pour qui les autres et lui-même ne sont que des pions à détruire, éliminer.


  • Le choix des libraires : L'amour des Maytree (1 choix) - Annie Dillard - Bourgois, Paris, France - 24/07/2008

Un très beau roman lumineux, cristallin, limpide qui nous élève.
Dans un style élégant, simple et très évocateur, au vocabulaire choisi, Annie Dillard nous raconte l'histoire d'amour de Lou Bigelow l'artiste et Tobie Maytrée le charpentier poète.
Sur la presqu'île du Cape Cod, dans des cabanes rustiques adossées aux dunes, face à l'Atlantique.
Entourés de leurs amis, ils se rencontrent, s'aiment, se quittent et se retrouvent.
Anne Dillard n'a pas son pareil pour évoquer les sentiments qui se font et se défont, les gestes minuscules chargés de sens, une nature forte et omniprésente.
Un livre rare et précieux.


C'est l'histoire d'un homme qui, à la fin de sa vie, se met en route pour retrouver un ami d'enfance qui lui avait posé une question restée sans réponse. C'est aussi l'histoire d'un fleuve, le Pô, et d'un poisson, l'esturgeon, qui depuis des temps immémoriaux rythment la vie des habitants de la vallée.
En cheminant vers la source du fleuve, Primo Bottarsi retournera par le souvenir vers celle de sa propre vie.
Nous sommes dans le monde magique de l'eau, de l'humidité, du brouillard. Les contours sont flous et pourtant Primo y voit très clair.
Il ne retrouvera pas son ami mais nous aurons la réponse à la question majeure qui lui avait été posée Primo en a eu l'intuition et cette intuition l'a fait se mettre en marche.
Un premier roman, tout en douceur et lenteur, primé en Italie et au festival d'Avignon.


  • Le choix des libraires : La montagne volante (1 choix) - Christoph Ransmayr - Albin Michel, Paris, France - 19/07/2008

Publié par Albin Michel en janvier 2008, ce récit nous emmène dans les hautes altitudes où la poésie et le rêve peuvent se déployer sans limites.
Deux frères irlandais Pad et Liam, aussi proches et différents que peuvent l'être les membres d'une même famille, rejoignent le Tibet oriental pour gravir PHUR-RI, la montagne volante, montagne éphémère qui n'apparaît qu'à de brefs intervalles entre la fin de l'hiver et le début de la mousson. D'après une légende tibétaine, transmise par les pasteurs du Kham qui sillonnent les hauts plateaux à la suite de leur troupeaux de yacks, les montagnes déposées par les dieux ne resteront pas toujours dans le monde des humains mais s'envoleront de nouveau dans les airs et disparaîtront comme elles sont venues.
Ces montagnes qui ont volé au secours des hommes quand ceux-ci ont commencé à se redresser de la position animal pour lever la tête et le regard vers le haut, les deux frères réaliseront leur rêve ; l'un y laissera la vie après avoir sauvé celle de l'autre.
Une longue et lente mélopée contemplative, rendue par une prose rythmée musicale et nostalgique, un long poème non versifié, une phrase " flottante " englobant tout (pensées, dialogues, descriptions) et cela coule et s'amplifie comme le Yang Tse, minuscule ruisseau à sa source tibétaine et fleuve gigantesque à son embouchure chinoise.
Avec en toile de fond cette vision orientale d'une nature habitée, secrète et mystérieuse, où tous, humains, animaux, végétaux et minéraux sont solidaires.
Et cette idée que tout revient toujours à sa source pour commencer à nouveau.
Avec la montagne volante, Christoph Ransmayr rejoint les grands visionnaires de la montaigne.

Alexandre David Néel et le voyage d'une parisienne à Lhassa - René Daumal et le mont analogue - Thomas Mann et la montagne magique - Yasushi Inoué et la paroi de glace - Jiro Tanigushi et le sommet des dieux - Ramuz et la grande peur dans la montagne, sans oublier son compagnon et ami Reinhold Messner... une belle photo de famille.


A près de 70 ans, Trond veut enfin mener une vie tranquille et se retirer dans une petite maison du nord de la Norvège. Se promener avec son chien, tronçonner du bois pour se chauffer, déblayer la neige, observer la nature et les (rares) personnes autour de lui suffisent amplement à son équilibre.
Jusqu'au jour où il fait la connaissance de son plus proche voisin et alors les difficiles années de sa jeunesse dans un pays occupé par les allemands refont surface.
Son amitié avec Lars qui se termine tragiquement, les relations avec son père qui les a quittés, avec sa mère, avec les voisins.

D'une écriture simple et précise, Per Petterson suscite une intensité dramatique grandissante. Chacun des protagonistes a sa part d'ombre qui rejaillit sur le destin des autres. La violence qui sous tend les rapports humains provoque des drames dont nul ne peut sortir indemne.

Per Petterson trouve des mots justes pour nous dire que parfois on se trouve prisonnier de choix qui ont été faits par d'autres et on ressort bouleversé par cette histoire simple et tragique.


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