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Sur un lit, au coeur de la maison familiale, George Crosby, horloger de métier, vit ses dernières heures entouré de ses proches. Son agonie appelle le souvenir, et le souvenir, la vie.
Avant toute chose il convient de dire que, bien qu'ayant pour toile de fond la mort d'un homme, Les foudroyés est un récit gorgé de vie, portant au fil des pages le souffle sec, fort, lumineux du vivant.
La surprise qui attend le lecteur est d'abord celle de la structure, le roman étant construit à partir des souvenirs de George, c'est à dire sous la forme d'un kaléidoscope qui aurait capturé les moments forts de la vie du narrateur. Le jeu de miroir entre le souvenir et la situation actuelle est tout d'abord ténu, renvoyant régulièrement le lecteur au présent - la vie finissante de George - jusqu'à de plus en plus l'en éloigner à mesure que la vie du personnage décline. La plongée dans le passé, de plus en plus profonde temporellement, se traduit alors par une structure narrative parallèlement plus logique (le souvenir n'est plus sporadique, il s'inscrit dans une globalité cohérente), aux thématiques également plus fortes (la relation psychologique au père, etc.). De même, le rapport au temps, abordé dans de courts paragraphes techniques tirés d'un traité d'horlogerie du XVIIIème siècle, devient de moins en moins signifiant. Paul Harding construit son roman comme se dessine une vie d'Homme.
D'autre part, si l'oeuvre porte la vie dans ce qu'elle a de beauté éphémère, c'est aussi et surtout grâce à l'évocation sans cesse renouvelée de la nature (l'eau et le vent en premier lieu), qui semble sous-tendre les rapports humains évoqués dans les souvenirs - ceux de George et son père, Howard, et ceux d'Howard et de son propre père. Foudroyer, au premier sens, ne signifie-t-il pas frapper par la foudre ?
Usant de formes dialoguées originales, laissant place à la contemplation, ou encore creusant le sillon de la pensée psychanalytique, l'écriture de l'auteur américain prend des dimensions variables, à l'image de l'histoire abordée. Elle tente, elle aussi, de se faire passeuse de vie.
Paul Harding, avec ce premier roman, dénude la mort de ses oripeaux occidentaux trop lourds de sens, et prouve par là qu'elle n'est rien comparée à sa compagne la vie. Rien d'autre qu'une fin.
Un coup de fil, la nuit, réveille Mathias. Jeanne lui apprend la mort de Volodia, leur ami commun. Mathias décide alors de parcourir 4000 km en transsibérien pour n'avoir jamais à oublier.
L'auteur du déstabilisant Zone - qui traitait aussi du voyage sous ses deux formes conjuguées, celle physique du déplacement, celle mentale du souvenir - met cette fois-ci en scène un roman autofictif qui, dans sa brièveté, en totale opposition avec l'entreprise démesurée du narrateur, donne à lire la pudeur d'une douleur trop commune : celle de l'absence.
Jonglant tour à tour avec le souvenir, concert de voix venues d'un passé où l'insouciance régnait, et le présent, solitude de Mathias dans ce train de bout du monde, le récit dépose à chaque chapitre les pièces d'un puzzle où se dessine la relation complexe et ambigüe d'amitié et d'amour liant les trois personnages principaux (Mathias, Volodia et Jeanne). L'écriture de Enard, ciselée comme à son habitude, ne mène pas le lecteur à l'émotion empathique via l'appel primaire - facile - du sentimentalisme pesant, mais celui plus osé de la confrontation intimiste. Le dialogue avec le passé, tout en retenu, nous est peint aux couleurs de la fuite dont les moyens employés - l'alcool, la drogue - ne peuvent masquer la peur du don de soi auxquels sont confrontés les acteurs du roman.
Ce don, le narrateur le fait dans le transsibérien qui le mène au village natal de Volodia, il le fait en nouant dans la nostalgie qui va l'habiter, l'infini de la mort et l'intime de la vie.
Dans nos mégalopoles, à Buenos-Aires comme ailleurs, rien de moins improbable que la rencontre de deux paumés.
Elle, c'est Twiggy : plus de deux mètres et la maigreur du top-modèle dont elle porte le nom. Elle essaye d'échapper à ses parents, à ses psys, à ses médicaments, à elle-même. Avec l'énergie du désespoir. «C'est une de ces filles qui n'arrêtent pas de sourire même quand elles sont au bord du suicide», pense Pepino.
Lui, Pepino, son surnom (concombre) lui colle à la peau depuis qu'il a été un des figurants d'une série populaire «Señora Maestra». De fait, il n'a jamais grandi, ni dans son corps, ni surtout dans sa tête. Quand on a été le modèle d'une génération d'enfants, c'est dur de s'accommoder de la réalité d'un pays en crise. D'autant plus si personne ne se souvient de vous, ni le public, ni vos anciens camarades.
Pour Twiggy, Pepino déroule le fil de ces semaines où il a été la marionnette de sa mère, prête a tout pour lui obtenir un succès qui la flatterait, et de Santa Cruz, le scénariste qui lui propose un étrange marché...
La mort de Jacinta, l'institutrice de la série, rapproche pour un dernier baroud quelques-uns des acteurs, tous des ratés aux rêves trop grands - et si ce roman nous touche autant, c'est sans doute qu'il nous renvoie à la part d'enfance que nous n'arrivons pas à trahir tout à fait.
«Si tout le monde a des enfants géniaux, s'interroge Pepino, comment se fait-il qu'il y ait autant d'adultes médiocres ?»Et il apporte la réponse la page suivante : «Grandir, c'est cesser d'être une promesse».
La décision qu'il prend à la fin du livre dément cette phrase, et donne à Pepino sa véritable dimension.
Le temps d'un mois d'août, Isabelle l'immobile est arrachée à la vacance des heures et des gens par la rencontre de So What, un musicien des rues.
23 ans plus tard, sa fille, Romane la révoltée, qui vient d'être grièvement brûlée, découvre dans l'appartement de sa mère décédée la signature de cet homme. Elle vivra désormais dans l'obsession de le retrouver et de comprendre ce qui s'est passé en ce lointain été...
Mais s'est-il vraiment passé quelque chose ? Ou bien est-ce la romancière qui, telle une conteuse moderne, perd ses personnages, et nous avec, sur les chemins de l'imagination ?
Dans son second roman Murielle Magellan ajoute à son sens du dialogue (que nous avions déjà pu apprécier dans ses pièces et ses scénarios) une grande habileté à jongler avec les niveaux de langage et une maîtrise entraînante du récit qui en font une lecture allègrement troublante.
Dans son ipséité, l'ouvrage est rectangulaire et broché, ce qui constitue une sacrée surprise. Disons tout court, un malaise. Mais nous parlons de Claro, il ne fallait pas s'attendre à enfiler une paire de charentaises et deviser gaiement au coin du feu : il est bien plus sûr de renverser l'âtre, d'ôter ses chaussons et de marcher sur les braises. Disons donc que l'oeuvre a pris la forme d'un recueil de textes de longueur variable, sans continuité externe apparente - car il constitue plutôt une sorte d'entrelacs autoroutier fantôme, où l'on peut prendre la sortie que l'on souhaite sans jamais vraiment être sûr que ce soit la bonne, et sans jamais savoir si le pompiste ne va pas nous énucléer au moment d'insérer la carte bleue dans la fente appropriée (cette fente étant celle de la machine, ou pas, étant donné que vos repères habituels ont été mis à mal par le périple). Le paysage qui va vous environner sera familier, et inquiétant comme la famille : les êtres et les objets connus ont subi une sorte de déplacement métapsychanalytique, et les mots qui les désignent ont été rongés eux aussi ; mais après tout, travel is dangerous, comme le chantait Mogwaï naguère. Sur la route, on se dira qu'il y a là quelque chose qui secoue les puces électroniques du cut-up burroughsien (pour la forme), et qui n'est pas sans lien avec cette "virale tautologique" que constitue la pensée dans l'oeuvre de Jacques Brou (pour le fond). Alors oui, plonger les mains dans l'acide. Avec un seul regret : la bassine nécessaire à l'opération éponyme n'est pas fournie par l'éditeur.
Il y a des livres qu'on aurait aimé avoir écrits. Bien sûr pour leurs qualités d'écriture, mais surtout parce qu'on se sent en affinités avec leur façon de regarder le monde. J'avoue que j'aurais aimé être l'auteur du recueil de nouvelles Le Rossignol Vainqueur.
La créatrice attitrée s'appelle Dominique Louise Pélegrin, une baroudeuse, ex-grand reporter. Elle a ramené dans ses valises, des ambiances et des petits détails de la vie quotidienne. Et de ses collectes, elle a tiré des histoires inspirées par des pièces pour clavecin de François Couperin. Parmi celles que j'aime le plus, il y a celle à la japonaise, dont le titre est La jalousie taciturne sous le domino gris de maure, sous-titre lentement et mesuré. Elle raconte les réactions d'une épouse soumise le jour où son cher mari lui annonce gentiment qu'il est temps qu'il prenne une maîtresse. Il y a aussi celle à la grecque : un vieil homme que la Mort vient chercher pendant qu'il boit son ouzo dans le plus beau café d'Athènes, Mort qui a pris les traits d'une fillette à jupe bleue. Mais je vous recommande aussi les moins exotiques, celle, édifiante, qui se passe dans une ferme du bordelais, ou celle, cruelle, qui se situe dans le milieu de la haute couture parisienne.
Dégustez Le Rossignol Vainqueur, publié par Dialogues.fr, un éditeur qui est aussi un libraire !
Au départ, il y a un homme en rupture de ban, pas mal de bouteilles éclusées, et quelques tirades homériques à propos de l'équipe des Giants et de Frank Gifford, un joueur de football américain emblématique des années 50 qui constitue en quelque sorte le double idéal du narrateur, son modèle, son être intérieur en acte. Car là où Gifford règne sur les stades, Frederick Exley, écrivain sans oeuvre en voie de clochardisation, attend la gloire accoudé à un comptoir. Le Dernier Stade de la Soif retrace une partie de la vie de l'auteur, de ses beuveries et de ses errances, avec une lucidité qui ne se dément jamais malgré plusieurs passages en hôpital psychiatrique.
C'est tout le paradoxe, le caractère déroutant du livre et du personnage de Frederic Exley. Car si ce dernier avoue, en avant-propos de son ouvrage, que ce que le lecteur tient entre les mains est bien une oeuvre de fiction, le sentiment qui s'installe à mesure que l'on tourne les pages est tout autre : tout est vrai, là-dedans, rien n'a été inventé, chaque goutte a bien été bue par l'auteur, chaque échec essuyé, et chaque séance d'électrochoc ressentie dans son épine dorsale.
Exley nous livre tout cela avec une dérision féroce, comme si la folie n'était somme toute que l'un des termes du grand délabrement américain. Car les rêves de réussite bourgeoise, l'auteur les piétine en sacrifiant, en quelque sorte, sa propre existence. La vérité du roman se situe in fine dans cette sensation parfois douloureuse pour le lecteur : pour shooter dans l'Amérique des gagneurs, Exley a tiré à travers sa propre cage thoracique. Et c'est en devenant l'ombre de tous les espoirs noyés, en choisissant toujours la confusion et l'absence d'évidence qu'il s'est aussi imposé comme une icône de l'autofiction américaine, enfin traduite en français grâce aux éditions Toussaint-Louverture, qui gagnent décidément à être connues.
Attention, cet homme est dangereux ! Roman après roman, Eric Chevillard mène une entreprise de déconstruction qui, si nous n'intervenons pas, finira par la disparition totale de la littérature.
Il répond ici, une nouvelle fois par l'absurde, à la question qui ouvre sous nos pieds des abîmes métaphysiques : «que serait le monde si Napoléon, ou Homère, n'avait pas existé ?». Pour le savoir, il part à la recherche de quelqu'un qui n'a pas existé, Dino Egger - Dino Egger, tout de même ! -, et nous allons bien voir ce qu'est un monde privé de son existence. Nous le voyons tous les jours.
Il y a des trouvailles de paradoxes et de drôleries à la pelle, au point qu'il faut parfois s'arrêter pour souffler tellement est vertigineuse l'absence de Dino Egger, et dérisoire ce monde étriqué où elle nous réduit, qui ne connaîtra jamais le fil à recoudre le beurre ni le balai-pagaie permettant de faire le ménage sans quitter son fauteuil.
C'est souvent un peu agaçant, comme un ami à l'affection trop démonstrative, un roman qui se veut une fable et «Moi» l'est parfois. Cette histoire d'une autiste à la fois déficiente et surdouée qui apprend à regarder le monde avec les yeux d'un thon - elle badigeonne de noir ses lunettes de plongée, ne laissant la transparence que sur les côtés- ne vous fera pas frémir d'une écaille, pensez-vous. Mais vous voilà roulé dans les vagues d'un récit haletant, aspergé par des gouttes de tendresse et d'humour et vite pris au jeu de ce regard décalé sur la folie du monde. Non à Descartes ! Oui à Darwin ! Réconcilions-nous avec la nature et la vie ! Et si les autistes patentés avaient raison contre les autistes «normaux» que nous sommes ?
"La Mort de Tusitala" est à ranger sur l'étagère de nos éternels émerveillements de gosses, aux côtés de "Stevenson sous les palmiers" d'Alberto Manguel.
Sa fascination est triple. En premier lieu le récit des dernières années de Stevenson dans ces îles Samoa où il croit avoir enfin trouvé le climat salutaire pour ses poumons malades, et les étapes évoquées de ce destin exceptionnel et attachant. Deuxièmement, la recréation littéraire par Nakajima du journal de Stevenson qui est intercalée dans le récit. Cette voracité de couleurs, de sensations, d'effort et d'engagement auprès du peuple samoan - une sorte d'été indien flamboyant, l'acmé de cette existence torturée. Troisièmement, et qui lie le tout, la formidable empathie de Nakajima pour Stevenson, rendue pour nous encore plus poignante par la proximité de leurs trajectoires : la même insuffisance pulmonaire, le même appétit de lectures, de voyages et d'écriture -et une mort encore plus précoce, à 33 ans.
Cette quasi gémellité, tellement stevensonienne, n'est pas le moins troublant des charmes de ce livre envoûtant.
Voici un livre singulier à plus d'un titre, à commencer par le sien, qui est au pluriel. Frédéric Martinez a choisi de portraiturer plus ou moins longuement une dizaine d' «excentriques des Lettres».
Quelques noms familiers : Artaud parti au Mexique chercher dans le peyotl la vérité du théâtre et des corps, et qui y laissera un peu plus de son esprit délabré. Nerval, littéralement fou d'amour, pour une actrice qui l'ignore. Nerval qui dans une nuit blanche et noire se pend rue de la Vieille Lanterne. Oui, les histoires d'amour finissent mal -mais les autres aussi.
Qui se souvient d'Etienne Jodelle, comète de la poésie qui ruina son crédit en un jour, en se chargeant d'organiser une fête royale qui fut un fiasco. Et qui le restant de sa vie ressassa son échec dans une manie paranoïaque.
Savez-vous que Malherbe s'aigrit le caractère en écrivant des poèmes d'amour qu'un autre signait et dont cet autre, qui s'appelait Henri IV, récoltait les fruits ? De quoi assurément nourrir sa misanthropie...
Vous apprendrez aussi comment le délicat poète palois Paul-Jean Toulet s'absenta dans l'absinthe et comment Malraux commença sa carrière de pilleur en Éthiopie.
Aviez-vous entendu parler du projet qu'eut Baudelaire de débarrasser Bruxelles du Manneken Piss ? Connaissiez-vous en fin le marquis de Bièvre qui bâtit sa gloire sur sa maîtrise du calembour (du calembour bon, puisque cela se passait sous Louis XIV) ?
Bien sûr, tout vaut par la façon de raconter, qui varie selon les sujets : c'est intelligent et gambadeur, et drôle. Et désespéré, tout de même, ces destins fracassés.
Dans sa ferme estonienne, Aliide une vieille paysanne recluse, découvre un matin devant sa porte, une jeune fille en loques, évanouie. D'abord méfiante, elle accepte d'héberger la jeune femme. Petit à petit, chacune livre des morceaux de son passé. C'est à partir de ces deux récits entremêlés que Sofi Oksanen emmène son lecteur dans une Estonie tourmentée ; tour à tour occupée par les Russes puis les Allemands et à nouveau par les Soviétiques.
On y découvre deux destins liés beaucoup plus qu'il n'y paraît, dans une grande Histoire qui pèse sur chaque individu. Le tout est porté par une écriture magnifique, qui décrit admirablement et avec justesse la noirceur de l'âme humaine, les horreurs commises, vécues mais surtout tues...
Purge est un livre au ton juste, décapant qui ne peut laisser son lecteur insensible. À lire absolument !
Beau Rivage est le nom d'un hôtel au bord d'un lac de montagne, quelque part près de la frontière suisse, un de ces lacs alpins qui ont tant fait pour l'avancée de la neurasthénie dans la littérature européenne. La narratrice accompagne son mari venu y chercher le calme pour finir de rédiger sa thèse. Et du calme, il n'en manque pas. En dehors de la patronne qui rêve de tropiques en écoutant des valses de Strauss, un seul autre couple habite l'hôtel : une danseuse dépressive et son industriel de mari. Puis un homme arrive, Serge, peut-être diplomate, peut-être trafiquant, et, comme il n'y a rien d'autre à faire, la narratrice va s'inventer des histoires, soupçonner des liaisons, se découvrir des faiblesses...
On sort de ce roman comme d'une rêverie éveillée, un peu cotonneux, un peu troublé d'avoir approché la magie de la littérature quand elle touche à la poésie, quand elle nous amène au bord de ce que Pessoa appelle «l'intranquillité» - cet autre beau rivage.
Né après ce que l'on a longtemps appelé «les évènements d'Algérie», Jérôme Ferrari leur consacre un roman bouleversant.
Dans sa partie la plus passionnée, ce texte rapporte l'adresse que le lieutenant Andreani destine au capitaine Degorce pour lui dire son admiration déçue, et la haine qui s'y est insinuée. En effet, Andreani n'a survécu au camp où ils étaient prisonniers en Indochine que grâce à l'exemple et au soutien de son supérieur. Mais quand ils se retrouvent en 1957 à Alger, tous deux chargés d'obtenir par tous les moyens des renseignements sur les «insurgés», leur attitude diverge. Andreani accomplit sa tâche sans scrupules, parfait exécutant et exécuteur, retranché derrière ses valeurs : l'obéissance, l'efficacité, le souvenir de ses camarades tombés au combat, et, pourquoi pas, le sort des «supplétifs», ces harkis qu'on ne peut pas abandonner à une mort promise. Le capitaine Degorce, lui, est déchiré de doutes, bousculé dans sa foi, honteux de l'image qu'il pourrait donner à sa femme, à ses filles. Au point qu'il tisse avec Tahar, un commandant ennemi qu'il vient d'arrêter, des liens où se mêlent respect, fraternité, sympathie presque.
Emportée, colérique, indignée quand elle prête sa plume au lieutenant Andreani, l'écriture de Jérôme Ferrari se fait introspective, douloureuse, quand elle suit - à la troisième personne - les questionnements du capitaine Degorce. La grande force de ce livre tient certainement à la volonté de l'auteur de ne prendre parti pour aucun des deux protagonistes. Il ne s'agit pas pour lui, semble-t-il, de départager la vérité de l'erreur, mais bien de rentrer dans le coeur, et les tripes, de deux hommes noyés dans ce grand mensonge qu'a été la guerre d'Algérie.
Nous sommes dans un monde futur où la technologie n'a pas beaucoup évolué (ce pourrait être celui du film Brazil) et où le seul progrès, si progrès il y a, c'est concentré sur le contrôle des esprits.
Charles Unwin est clerc aux écritures à l'Agence, l'espèce de bureaucratie orwellienne qui contrôle les faits et geste de tous. Son travail est de donner de l'allure aux rapports que lui transmet le détective Travis Sivart, celui qui a résolu le mystère de la disparition du 12 novembre (car l'an passé le 12 novembre a disparu). Sivart disparaît à son tour et notre gratte-papier est promu à sa place. Essayant de démêler ce qu'il pense être une erreur administrative il va se retrouver au centre de l'affrontement qui oppose le superviseur de l'Agence et Enoch Hoffman - qui a détourné pour ses fins maléfiques la troupe de «la fête N'Est-Plus-En-Marche». Mais où est le Bien, où est le Mal ?
C'est malicieux, bourré de clins d'oeil, peuplé de somnambules et de beautés fatales... et de beautés fatales somnambules. Bref, on en redemande.
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