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Rarement on aura fait aussi émouvant avec si peu d'effets. A moins justement que ce ne soit cette retenue, cette pudeur, qui soit le ferment de l'émotion.
Ava vient de mourir. Pour le narrateur (appelons-le Jean-Marc Parisis, tellement il lui ressemble) elle a été «[s]a femme dans être [s]a femme, puis [s]a soeur sans être [s]a soeur». Entendez qu'il y eut tout d'abord la rencontre sur les bancs de la fac, une passion incandescente, puis une longue amitié, aussi sûre que farouche. Deux aimants qui toute leur vie se sont attirés et repoussés. Car Ava (ce prénom est voué à entrer au panthéon des hautes figures féminines de la littérature, aux côtés de Nadja), Ava est avant tout une femme libre ?et de la plus belle façon : libérée de tous les codes, toute à son présent, toute à elle-même au présent. Alors comment imaginer son absence ? Si sa disparition est impossible, son existence a-t-elle été rêvée ? «La vie est un rêve dont on se réveille mort».
Reste le pouvoir des mots, pas bien grand mais réel. La force de l'écriture comme la vivait Ava : «Seule sur la plage, elle lançait des boules de neige à la mer et elle remontait le niveau des eaux».
Peut-on être le scribe de la personne dont on partage la vie ? Lydie Salvayre s'essaye à ce jeu dangereux, et c'est plutôt réussi.
Bien fou serait celui qui chercherait dans cette mise en abyme - ce que Lydie Salvayre nous dit de ce que BW lui a dit - une autre vérité que littéraire : c'est d'un personnage de roman qu'il s'agit et peu importe peut-être qu'il existe vraiment. Et pourtant il est là avec ses passions, ses colères, ses cauchemars, il fait désormais partie des figures qui nous habitent.
On glosera ailleurs certainement sur ses démêlés avec le monde de l'édition, ses voyages himalayens, ses amours : la machine médiatique a besoin de ces clés pour se donner l'illusion de comprendre. Ce qui nous importe plus que tout ça, c'est l'exploit discret de Lydie Salvayre : nous faire, avec beaucoup de sourires et ce qu'il faut de belle gravité, partager son attachement pour cet homme - finalement bien loin de n'être que de papier...
Dans un pays d'Amérique latine, un Européen vagabond, surnommé Tchaka, se fait embaucher comme jardinier par un grand propriétaire. Avec le même soin, il étudie la culture de ses orchidées et le comportement du grand volcan tout proche, apparemment endormi. Surgit une jeune militante mexicaine qui fait partie d'un réseau de passages gratuits pour clandestins. L'univers pavlovien s'est reconstruit dans un décor inattendu avec les mêmes ingrédients que dans «Matin brun» ou «Le pont de Ran-Mositar». Et nous voici comme Tchaka entraîné dans une aventure à la (dé)mesure des paysages et dont le souffle puissant nous fait rejoindre la part la plus essentielle de notre humanité.
Voici un roman comme on n'en écrit plus beaucoup, et c'est un compliment : un roman de formation qui mêle l'aventure, le mystère et la passion - le tout dans une langue française impeccable, mâtinée juste ce qu'il faut d'expressions italiennes et siciliennes pour la couleur locale.
Car nous sommes dans une petite île de la Méditerranée dominée par un énorme volcan : on pense à Stromboli. 1935, à Rome Mussolini plastronne. Ici vivent au rythme de la pêche et des querelles villageoises Carlo, un adolescent plein de promesses et d'appétits, et son père que l'on devine en disgrâce du pouvoir romain.
Une statue trouvée dans le flanc du volcan précipitera ce petit monde tranquille dans les tourmentes des ambitions dictatoriales d'avant-guerre. Et il faudra que Carlo fasse le tour de la terre pour pouvoir un jour retrouver Agrippina, celle à qui un matin d'été, fuyant son île devenue trop dangereuse, il n'a su dire rien d'autre que «Ciao bella !».
Avec La leçon d'allemand Siegfried Lenz réveillait il y a quarante ans les consciences germaniques. Loin de la fureur du monde et au plus près de la mécanique fragile des émotions, c'est aujourd'hui une leçon de littérature qu'il nous donne dans Une minute de silence.
Dans un lycée près de la Baltique se déroule une cérémonie à la mémoire d'une jeune professeur d'anglais périe en mer, Stella. Le récit en est fait par Christian, l'élève qui l'aimait, qu'elle aimait sûrement. Tout l'équilibre pathétique du roman vacille entre l'évocation solaire des moments partagés, cette relation marginale que les difficultés renforcent, et l'évidence terrible de la séparation sans appel.
La sobriété de l'écriture, son fil tendu et vibrant, nous laissent au-delà des larmes, et curieusement plus forts, lavés de nos frilosités. Oui, l'amour est la plus belle des aventures humaines qu'il nous est donné de vivre, quel qu ?en soit le prix. C'est un vieil homme qui nous le dit.
Si vous aimez les romans noirs pur jus, ceux où un privé vous guide dans les bas-fonds de la société, ceux dont l'intérêt ne se mesure ni en hectolitres de sang versé ni en paires d ?yeux énucléés, les petits polars de Trujillo Muñoz vous passionneront.
Dans Tijuana City Blues tout tourne autour de William S. Burroughs, et plus particulièrement de la soirée où il abattit sa femme en jouant à Guillaume Tell. C'était à Mexico en 1951, un témoin de la scène a disparu quelques jours plus tard, et le fils de celui-ci charge Miguel Angel Morgado, le détective-avocat, de remonter la piste de cette vieille histoire.
Du même auteur dans la même collection Loverboy traque avec la même efficacité les trafiquants d'organes d'enfants mexicains vers les USA et Mexicali City Blues ceux de cocaïne. Bienvenue dans notre monde !
La grande guerre est finit depuis 3 ans et les cours ont repris à l'Ecole vétérinaire de Toulouse lorsque l'on découvre le corps sans vie d'un enseignant. Suicide ? L'hypothèse en est rapidement écartée par l'inspecteur. Drôle de bonhomme que cet enquêteur qui boit et se drogue pour supporter ses cauchemars, mal vu par ses collègues et sa hiérarchie. Il fait des excès de zèle alors qu'on lui demande de clore le dossier. Et lui s'acharne à trouver une vérité bien dérangeante. Après tout, il aurait du mourir à la guerre. Alors...
Dans ce policier particulièrement noir, Benoît Séverac confirme de grands talents d'écrivain humaniste. Son précédent roman, «Les Chevelues» avait reçu le Prix littéraire de la ville de Toulouse et rencontré un vaste public.
Elle a quitté Paris et s'arrête sur la côte près d'une maison en flammes. Un homme est là qui ne cesse de lui parler, de déverser sur elle ses souvenirs. Elle aussi se plonge dans son passé, sa rupture récente, son amour perdu lors de l'attentat de Bologne. Les deux monologues se répondent, s'entremêlent harmonieusement, comme deux mouvements de la même partition. L'univers de Patrick Modiano colore le tout, des lieux aux personnages, du vocabulaire à la syntaxe.
Cette femme qui a choisi la «pente douce», disponible à l'offre du hasard, ressemble à l'héroïne du «Canapé rouge», le précédent roman de M. Lesbre, finaliste du Goncourt 2007.
Lucio est bibliothécaire sans lecteur à Icamole, un village du Mexique où il ne pleut jamais. Il trompe le temps et sa faim (il n'a plus été payé depuis longtemps) en accomplissant la mission qu'il s'est inventée : évaluer parmi les romans qu'il continue de recevoir ceux qu'il peut proposer à d'hypothétiques visiteurs et ceux qui finissent en enfer, une pièce obscure où les cafards les dévorent.
Un fait divers bouscule cette immobilité : le fils de Lucio trouve le corps d'une fillette dans son puits, le dernier du village à avoir de l'eau. Son père, à qui il demande conseil, va chercher dans les livres qu'il a lu l'explication du drame - et les réponses à lui apporter. Où va l'amener sa logique folle ?
On est dans une construction à la Borgès, puisque tous les romans qui interviennent dans l'histoire principale sont eux aussi inventés par l'auteur - C'est au bout du compte une fable, poussée à l'absurde, sur les rapports entre l'imaginaire et la réalité. Peut-être aussi sur les méfaits de la lecture !
Il ne sait pas où il met les doigts, Baptiste Latapie, quand il part cette nuit-là saboter la vigne d'Omar Petit, ce nègre à qui le père Dupressoir, dans un moment d'égarement certainement, a donné sa fille et sa ferme. Du jamais vu à Moissac ! Que vient faire à cette heure-ci le 4x4 qui s'arrête au Bois des Moines ? Comment peut-il se douter, le Baptiste, qu'il y a à bord trois trafiquants espagnols qui ont rendez-vous avec leurs homologues italiens ? Oui, le Tarn-et-Garonne est une plaque tournante de la cocaïne colombienne. Et voilà que surgit du fossé un mystérieux motard qui abat les trois hommes. Ce motard, blessé, va se réfugier dans la ferme d'Omar Petit (vous me suivez, celle qui a été taguée «Mort aux nègres» par l'Amicale des vignerons du cru) et il va le retenir en otage, ainsi que sa femme et sa fillette, le temps de se remettre sur pied.
Nos riantes collines deviennent alors le théâtre d'un chassé-croisé tumultueux : un commandant de gendarmerie au passé peu glorieux qui poursuit un ennemi public (l'homme à la moto), son collègue des stups espagnols dont on perd la trace un soir tard quai de Tounis à Toulouse, et, last but not least, un tueur germano-asiatique raide fêlé qui découpe vivant ses interlocuteurs en fines lamelles, selon le supplice chinois dit de «la mort par les mille coupures».
Comme tout bon roman noir le livre de DOA (auteur fantôme qui nous viendrait de Lyon) installe son intrigue les deux pieds dans la réalité de notre temps : l'explosion du marché européen de la drogue qui fait les beaux jours des cartels de Colombie d'un part, et d'autre part le racisme au front bas de nos campagnes qui, du Parisien à l'Arabe, vomit tout ce qui est estranger.
Passé les concessions aux scènes gores qui sont devenues la loi du genre, ce roman est un excellent spécimen de ce que le polar français, dans la lignée de Manchette et de Daeninckx, fait de meilleur dans la dénonciation de nos errances et de celles de la société. Une lecture dérangeante et passionnante.
Le beau-père du narrateur vient de mourir. A la retraite, il s'était installé à «Palud», grande ville du Béarn, dans une belle demeure où se rendaient chaque été le narrateur, sa femme et ses filles. Il s'agit donc d'organiser les obsèques et de vider et vendre la maison. Sujet lugubre et pesant, s'il en est un !
Or le lecteur n'arrête pas de s'amuser, de s'extasier tout au long de ce récit découpé en courts chapitres. Car Martin est un virtuose de la langue, un magicien des mots qui fait sortir de son chapeau à foison lapins et tourterelles métaphoriques.
Peut-on résister à ses portraits comme celui de la jeune et gaie employée des Pompes Funèbres, «vivant oxymore» ou ceux des «puissantes serveuses aux «r» caverneux dans la voix, Padiracs de chair, volubiles et pleins d'échos ? qui se meuvent entre les tables comme du vide incarné» ? Et que dire de ses descriptions de paysages ou d'agapes à base d'oies gavées dont «l'heureuse cirrhose (...) crée l'euphonie» ?
Ainsi l'auteur se contredit, lui qui écrit que «d'un deuil, on émerge sans mots, comme on revient du cabinet dentaire avec un trou dans la gencive et une souffrance nouvelle». Son hommage délicat et élégant prend la forme de l' «un de ses longs chats, très lents, dont le dos requiert une caressante main d'homme pour se voûter en pont ? reliant, entre deux rives, les vivants et les morts».
Un livre qui vous mettra de bonne humeur, pour peu que le politiquement incorrect ne vous effraye pas.
Le héros (ou l'auteur, on ne sait pas la part de fiction et de réalité que contient le récit, et ça participe de son charme) a écrit voilà quinze ans un unique roman policier et végète depuis entre sa bouteille de rhum et les pigeons de son balcon. Un coup de téléphone lui propose d'animer un atelier d'écriture dans un collège de ZEP (Zone d'Education prioritaire). Ce n'est pas que ça le tente vraiment mais, bon, c'est payé.
Il rapplique avec sa culture de blouson noir sur une planète dont il ne soupçonnait même pas l'existence : des presque adultes de 4e partagent la classe en communautés qui pratiquent l'agression verbale (pour commencer) en continu. Beurs, blacks et gitans ne sont contenus que par les bimbos de banlieue qui pratiquent en virtuose le vocabulaire des charretiers. L'occasion pour le lecteur d'un rajeunissement linguistique indispensable...
Ce regard de Candide sur les établissements «difficiles» qui n'épargne ni les élèves, ni les profs, ni l'administration, ni lui-même est hilarant de bout en bout, jusqu'à ce que notre héros, qui s'est inventé un passé de caïd international pour essayer de maîtriser sa classe, ne retrouve sa vieille bagnole fracassée et ainsi taguée sur les portières : Feuque la mafia russe !
Les chiens sont un sujet tendance en ce début d'année... Benjamin, 28 ans, lassé de sa femme peu aimante, de son métier dans la publicité, décide tout à trac d'en devenir un, de chien. Il suffit de s'endormir en le voulant très fort et le lendemain la métamorphose est opérée, paraît-il. C'est du moins le parti pris de ce livre. On ne cherche pas à le croire, l'essentiel n'est pas là : il s'agit plutôt de développer cette fable pour porter sur notre société un regard différent - qui, s'il est à ras de terre, ne manque pourtant pas de hauteur.
Voilà donc notre toutou errant dans Paris, apprenant les à-côtés de la liberté : la faim et le froid, entre autres... Tour à tour il aura l'idée saugrenue de se faire adopter par ses propres parents, il connaîtra la fourrière après une carrière fulgurante de serial-mordeur spécialisé dans le mollet de brunette, sera adopté puis abandonné par un routier infidèle, avant qu'une quadragénaire en Porsche ne lui donne la furieuse envie de redevenir homme.
On reconnaît la patte du poète qu'est Monnereau dans le plaisir qu'il prend à jouer avec les mots, à décaler légèrement les expressions pour qu'elles s'adaptent à une vie de chien. Voilà un conte fort réjouissant en ces temps tristounets. A mettre dans toutes les gamelles !
Le décor est celui du Maine, au Nord des Etats-Unis, près de la frontière canadienne, dans ces forêts belles et âpres où les longs hivers trempent le caractère des habitants. Julius Winsome vit seul dans un chalet aux murs tapissés de livres où ont vieilli et sont morts son grand-père, qui a fait la guerre en France et en a ramené un fusil, et son père qui lui a appris à s'en servir. Il n'y a pas beaucoup de place pour les femmes dans ce pays, dans cette histoire. Pourtant un jour Claire arrive au chalet de Julius, et le temps d'un été ce sera comme un peu plus de soleil dans sa vie, Claire et Hobbes, le chien qu'elle lui a fait acheter avant de rejoindre le cours grisâtre de sa vie en ville, où l'attend son policier de mari.
Voilà qu'un matin Hobbes est tué, par un chasseur probablement, Julius croit se souvenir, en se repassant inlassablement le film de ces heures-là, avoir entendu un coup de feu. Les annonces qu'il pose pour demander des indices qui lui permettraient de démasquer le coupable sont recouvertes de grossièretés. Alors inexorablement et - c'est la force de ce livre - naturellement, Julius va mettre en oeuvre sa vengeance. Il décroche le fusil et s'enfonce dans les bois à la recherche de chasseurs. Derrière lui les morts se multiplient. Dans le décor glacé de la forêt, magnifiquement décrit, il avance, glacé lui aussi, vers un dénouement qu'il sait tragique.
Julius Winsome est un vrai roman noir, sa progression implacable nous amène aux frontières de la folie sans qu'il ne soit jamais question de porter un jugement moral : «Aucun motif logique, aucun rêve ne m'avait poussé à agir où n'avait fait naître un autre homme en moi. J'étais seul responsable de tous mes actes (...) Il était mon ami et je l'aimais. Un point c'est tout.»
Bienvenue au pays des fêtes champêtres et de l'accordéon, bienvenue au pays de la grande cueillette de prunes et de la colique qui s'en suivit, bienvenue au pays des promesses toutes simples : "ne jamais arrêter de raconter", bienvenue au pays du "magicien du possible et de l'impossible" où tout est possible, même la plus fratricide des guerres, bienvenue au pays de la Drina, bienvenue en ex-Yougoslavie.
Par la voix d'un enfant, et par l'écriture flamboyante du jeune homme que cet enfant est devenu, quelque part dans son exil allemand, voici comment une enfance d'Europe Centrale bascule dans la perte : celle de grand-père Slavko qui meurt à l'instant même où Carl Lewis devient champion du monde, par laquelle s'ouvre le récit ; la perte d'Asija, la compagne de jeux dans la cave, durant les bombardements - mais a-t-elle jamais existé, celle dont le nom signifie "pacificatrice" ? La perte d'un monde qu'il est vain de chercher à retrouver : parce que ses blessures l'ont défiguré, et parce qu'en s'enfuyant on l'a trahi.
Il est rare de rencontrer une écriture aussi tonique (coup de chapeau à la traductrice), aussi exubérante, gorgée d'images, de trouvailles, d'humour jusqu'au bord du gouffre. Sasa Stanisic, né à Visegrad de mère bosniaque et de père serbe, entre en littérature avec un livre dont la lecture est une urgence salutaire.
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